Roms à Gardanne : « Nous sommes la mauvaise conscience des autres élus »

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En septembre 2012, Roger Meï, maire (PCF) de Gardanne, a mis un terrain à disposition de douze familles roms, chassées de Marseille. Une initiative unique dans les Bouches-du-Rhône où, à l’approche des municipales, la plupart des élus se font discrets sur le sujet.

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À une vingtaine de minutes à pied du centre-ville de Gardanne (20 785 habitants), ce sont des vêtements qui sèchent sur une clôture qui, les premiers, signalent la présence d’habitants au Puits Z, sur le carreau d'un ancien puits de mine des Charbonnages de France. Puis les enfants qui se ruent dans les bras des arrivants, le sourire aux lèvres. Chassés d’un trottoir marseillais à un autre pendant des années, une soixantaine de Roms ont fini par échouer à Gardanne en septembre 2012, après une vague d’expulsions de la métropole. Ils s’installent sur deux terrains, l’un privé, l’autre public.

La création du tramway et de la bibliothèque de l'Alcazar n'ont pas suffi à changer le quartier. © LF La création du tramway et de la bibliothèque de l'Alcazar n'ont pas suffi à changer le quartier. © LF

« Nous avons réagi comme tout le monde, on leur a dit d’aller ailleurs », raconte Roger Meï, 78 ans, maire PCF depuis 1977 et candidat à sa succession (pour un... septième mandat). « Ce n’était pas gagné : le maire nous a d’abord envoyés balader, puis il a mesuré le côté dramatique de la situation », dit Didier Bonnel, l’un des militants d’Attac à l’origine de la création du collectif Roms de Gardanne. Réunissant ses chefs de service, Roger Meï décide un lundi matin de mettre les familles, toutes roumaines, à l’abri, « provisoirement » au moins pour l’hiver. Il cite François Hollande qui, dans une lettre au collectif Romeurope en mars 2012, s'engageait : « On ne peut pas continuer à accepter que des familles soient chassées d’un endroit sans solution. »

Un an et demi plus tard, les tentes ont été remplacées par des caravanes et des mobile homes fournis par Emmaus et la fondation Abbé Pierre. On compte même une caravane taguée, rescapée de « Yes we camp », ce campement alternatif installé à L’Estaque, le temps de Marseille capitale européenne de la culture. Le terrain a été raccordé au réseau EDF et au canal de Provence qui alimente deux points d’eau (non potable). Sans sanitaires, l’ensemble tient plus du bidonville que du village d’insertion. Les femmes font la vaisselle et la lessive à l’eau froide, et pour les toilettes, direction les broussailles alentour. Après une expérience malheureuse de W.-C. chimiques, la ville a fait un devis pour une fosse septique : « 70 000 euros, nous n’avions pas les moyens », balaie George Félouzis, directeur du centre communal d’action sociale (CCAS).

Bianca, 15 ans, maman d'une petite fille, est arrivée il y a deux ans en France. © LF Bianca, 15 ans, maman d'une petite fille, est arrivée il y a deux ans en France. © LF

Mais s’en tenir là serait ignorer la forte mobilisation des services municipaux, des services publics et du collectif Roms de Gardanne. Difficile de se rendre au Puits Z sans croiser un ou plusieurs intervenants : cours de français pour les adultes, alphabétisation, aide aux devoirs, atelier couture, prévention médicale, protection maternelle et infantile, etc. Une assistante sociale a été embauchée à temps plein par le CCAS et un gardien est présent à mi-temps sur le site. Les familles recensées (79 personnes) ont signé une charte en 2013 : interdiction de faire brûler autre chose que du bois, de mendier, d’accueillir d’autres personnes. Les parents se sont surtout engagés à scolariser les enfants, répartis dans plusieurs écoles pour ne pas créer de « classe ghetto ».

Les débuts n'ont pas été faciles. « Les parents ne voulaient pas amener leurs enfants au ramassage scolaire, car ils avaient la trouille de ne pas les retrouver le soir, dit Christine Verihac, membre du CCFD et coprésidente du collectif Roms de Gardanne. Nous avons réalisé que des choses qui nous paraissaient normales leur faisaient une peur bleue, à eux qui ont vécu dans la rue pendant des années. » « Tous les matins, l’éducation nationale nous faxe l’état de présence des enfants », explique Georges Felouzis, directeur du centre communal d'action sociale. « Il n’y a pas de Leonarda ici : s’ils ne vont pas à l’école, ça barde », tonne Roger Meï.

Dans cette ancienne cité minière qui s’est agrandie au fil des vagues d’immigration, l’ancien instituteur sait que l’intégration « passera par les enfants ». Lui-même petit-fils d’un grand-père venu de Toscane pour travailler sur les chantiers navals de La Ciotat, Roger Meï explique son père n'a pas pu aller à l’école « parce qu’à l’époque, on n’obligeait pas les petits Italiens à s’y rendre », regrette-t-il. 

Maria, 28 ans, est passée par les squats de lYon puis les trottoirs marseillais. © LF Maria, 28 ans, est passée par les squats de lYon puis les trottoirs marseillais. © LF

« C’est une étape intermédiaire intéressante : si au moins on stabilise les familles, cela permet un travail des services sociaux, de scolariser les enfants, etc., résume Caroline Godard, membre de l’association Rencontres tsiganes. Et pour les avoir suivies à Marseille, les familles n’ont plus du tout la même tête ! » Arrivée en France avec son mari en 2006, Maria, 28 ans, parle parfaitement français. La rançon de cinq ans passés à faire la manche sur le Vieux-Port près de l’Hôtel de ville de Marseille.

« Pour mettre du gasoil, faire les commissions pour les enfants, il faut gagner 20-25 euros par jour, décrit-elle. Nous n’avions pas le camion pour les ferrailles, on dormait dans une tente Quechua à La Rose (13e arrondissement), puis près du marché aux puces (3e arrondissement), on redescendait en bus au Vieux-Port le matin. Tous les jours, je mettais 5 ou 10 euros de côté pour le camion. Sans camion, on ne peut rien faire. On l’a acheté il y a trois ans. » La jeune femme a appelé son petit dernier, né le 23 décembre 2013, Christian, comme le chef de la police municipale de Gardanne, Christian Huc, qui passe tous les jours au Puits Z. « C’est quelqu’un de la famille pour nous, sourit-elle. Il nous a aidés, il est arrivé avec l’eau et des couches. On n’oublie pas ça. On s’attendait à être expulsés, on ne croyait jamais qu’on allait pouvoir s’installer là ! »

Après ces année de galère et de harcèlement policier, Maria est déjà soulagée de pouvoir se poser avec son mari Nicolaï et ses quatre enfants, tous nés en France : « Pour le dernier, la vie est facile, mais pas pour mes trois filles nées à l'Hôpital Nord et à Conception, quand j'étais dans la rue. C'est très dur, la rue. J'ai plein de choses dans la tête », dit-elle pudiquement. Si elle prend le temps de nous raconter un peu de sa vie, dans sa coquette caravane, c’est « pour les autres qui sont toujours dans la rue à Marseille ».

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Je me suis rendue à Gardanne à deux reprises en janvier 2014. Les candidats aux municipales ont ensuite été joints par téléphone entre les 24 et 27 janvier. Contacté, le commandant de gendarmerie Gobillard n'a pas souhaité s'exprimer sur le sujet, mais a confirmé ses propos cités par Énergie, le magazine municipal de Gardanne de janvier 2014.