Le Printemps républicain, une «petite boutique» qui veut peser sur le jeu politique

Un peu plus de trois ans après sa création, le Printemps républicain, fondé par des proches de Manuel Valls pour défendre une République qu’ils décrivent assiégée par le communautarisme musulman, se transforme en parti politique pour « peser sur l’élection présidentielle de 2022 ».

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« Tout commence aujourd’hui ! », lance avec des accents de fin de meeting politique le jeune président du Printemps républicain Amine El Khatmi. À l’issue de près de quatre heures de débats et d’interventions, la petite association a d’ailleurs officialisé ce samedi 30 novembre, à La Bellevilloise (Paris XXe), qu’elle allait effectivement « descendre dans l’arène politique ». À savoir se transformer en parti.

Lancé en mars 2016 – dans cette même salle – par des proches de l’ancien premier ministre Manuels Valls, convaincus qu’il fallait consolider des digues républicaines en train de céder, le Printemps républicain fait sa mue. Il veut désormais peser plus fortement sur le débat politique et en particulier sur la prochaine élection présidentielle qui opposera, selon les responsables du mouvement, les « identitaires aux républicains ».

Tout au long de l’après-midi, dans une salle comble, se sont succédé des figures proches de l’association, comme l’écrivain Raphaël Enthoven et le journaliste Philippe Val. Cofondateur de l’association, l’universitaire Laurent Bouvet, très malade, ne pouvait être présent, mais il a écrit un texte qui a été lu à la salle. Côté politiques, l’ex-ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement et la présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse sont venus en personne, tandis que le patron des Hauts-de-France Xavier Bertrand et l’ancien Premier ministre Bernard Cazeneuve ont envoyé un message vidéo.

Valérie Pécresse au Printemps républicain © LD Valérie Pécresse au Printemps républicain © LD

Samedi après-midi, à La Bellevilloise, on célébrait les « résistants » de la République, face à la « trahison d’une partie de la gauche », « la trahison d’antiracistes devenus les satellites des indigénistes, voire de l’islamisme politique dans certains cas », selon le président du Printemps républicain Amine El Khatmi, qui a cité à la fois Jean-Luc Mélenchon et Edwy Plenel (voir notre boîte noire).

Les uns après les autres, les intervenants sont venus décrire une société française au bord de la « guerre civile » – l’expression sera utilisée une bonne dizaine de fois, Jean-Pierre Chevènement ira jusqu’à mettre en garde contre « une prochaine Saint-Bartélemy » –, à cause des tensions « identitaires et communautaristes ». Si l’extrême droite est rapidement citée, c’est évidemment « l’islamisme » qui est la cible de toutes les critiques. La question du voile revient obsessionnellement dans presque chaque intervention.

Une enseignante niçoise vient décrire le quotidien impossible face à des mères voilées « de plus en plus nombreuses dans le conseil d’école » au point d’imposer « que la kermesse se fasse hors ramadan ! ». Pleine d’anecdotes, elle fait rire la salle en décrivant une mère voilée qui portait « un masque chirurgical parce que sinon elle risquait de faire une fausse couche » et se demande pourquoi, au lendemain de l’attentat meurtrier sur la promenade des Anglais, tant de mères sont venues voilées. « Je pensais qu’il y aurait une certaine réserve et j’ai assisté à la rentrée à une recrudescence du port du voile. Des mères qui ne se voilaient pas avant sont venues voilées précisément à ce moment-là », s’émeut-elle – pour rappel : 30 des 84 victimes de l’attentat étaient musulmanes.

Reprenant la rhétorique de Manuel Valls, Patrice Ribeiro, responsable du syndicat Synergie, décrit à son tour le quotidien héroïque des policiers face à « l’islamo-délinquance » dans les quartiers. Derrière lui, le dessinateur Xavier Gorce affiche un dessin montrant deux gilets jaunes en interpellant un autre : « Tu viens casser du flic samedi ? – Je peux pas, j’ai saccage des urgences à l’hôpital », répond l’autre.

La salle en redemande.

Très en verve, l’ancien patron de Charlie Hebdo Philippe Val dénonce, comme d’autres ce jour-là, la « trahison » de certaines féministes. Celles, notamment, qui ont osé défiler contre l’islamophobie le 10 novembre dernier. Alors qu’à l’entendre le féminisme était un beau combat, « eh bien c’est tombé dans les pattes de sectaires tarées qui empêchent les gens de parler », éructe-t-il. Exhortant le public à une lutte républicaine « joyeuse », il précise, avec élégance, « parce que nous on n’est pas des victimes de merde ».

Valérie Pécresse, chaleureusement accueillie, est venue dire ce samedi à quel point elle était sensible au combat du Printemps républicain. Elle qui a « lu avec beaucoup d’attention Laurent Bouvet ». Elle énumère ses interventions pour faire respecter une stricte laïcité et rapporte son combat contre le burkini dans les piscines de la région Île-de-France en faisant huer le CCIF (Collectif contre l’islamophobie) et le Défenseur des droits Jacques Toubon.

Xavier Gorce diffuse alors le dessin d’un sauveteur lançant : « On peut rentrer sous la burqa de la noyée pour faire du bouche-à-bouche ? »

Plutôt qu’un combat contre les « listes communautaires », défendu par son collègue Xavier Bertrand, mais juridiquement bancal, Pécresse est venue proposer que les listes aux municipales soient « criblées » pour en sortir les fichés S. Un peu plus tard, le président de la région des Hauts-de-France vient lui aussi mettre en avant sa lutte « contre le burkini sur la côte picarde » et propose d’inscrire la laïcité plus fermement dans la Constitution.

Dans un court message vidéo, l’ancien ministre de l’intérieur de François Hollande, Bernard Cazeneuve, affichera son soutien à tous ceux qui bataillent pour défendre les principes républicains. Son entourage n’aurait, selon Libération, pas trop goûté sa mise en avant sur l’affiche de l’événement. 

Pourquoi vouloir se transformer en parti politique quand le discours du Printemps républicain infuse dans tant de formations à droite comme à gauche ? « Nous sommes aujourd’hui une trentaine de bénévoles. Nous n’avons pas de locaux, pas de permanents, pas de moyens financiers », explique Gilles Clavreul, cofondateur du mouvement et ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra).

« Rester au stade de l’association, faire des tribunes, des débats, cela a ses limites. On peut peser mais cela ne suffit pas. À un moment, il faut assumer ses responsabilités », renchérit Amine El Khatmi. « Il y a une panne d’offre politique », insiste de nouveau Clavreul, qui estime que l’ensemble des partis politiques sont aujourd’hui divisés sur « la défense des principes républicains » ou « incapables de trancher leur ligne ». D’où l’ambition du Printemps républicain de créer sa propre structure.

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Le directeur de la publication de Mediapart a été cité au cours du meeting comme le représentant de la gauche qui a « trahi » face au « communautarisme musulman ». En fin de journée, le président du Printemps républicain Amine El Khatmi a même comparé « Sartre qui ne voulait pas désespérer Billancourt » à « Plenel qui ne veut pas désespérer Vaulx-en-Velin ». Sans plus de précision.

Contactés préalablement par SMS, Amine El Khatmi et Laurence Rossignol n’ont pas donné suite à nos demandes d’entretien. Nous avons rencontré Gilles Clavreul mercredi 27 novembre, puis de nouveau samedi à La Bellevilloise, où nous avons aussi échangé avec M. El Khatmi.

Une citation de l’enseignante niçoise a été ajoutée mardi pour lever toute ambiguïté d’interprétation. 

Coexister nous a demandé de préciser que leur organisation n’avait jamais eu aucun lien avec les Frères musulmans, contrairement aux allégations du Printemps républicain.