Un proche de Sarkozy a reçu un demi-million d’euros d’argent libyen sur un compte secret

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C’est un tournant dans l’affaire Sarkozy-Kadhafi. Thierry Gaubert, ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy, et intime de son lieutenant Brice Hortefeux, a reçu en février 2006 sur un compte secret aux Bahamas, un an avant l’élection présidentielle, une somme de 440 000 euros provenant des caisses du régime Kadhafi, selon une enquête de Mediapart. L’argent a transité par une société offshore de l’intermédiaire Ziad Takieddine, qui centralisait les versements libyens.

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C’est un virement qui risque de peser lourd dans l’affaire des financements libyens. Un proche de Nicolas Sarkozy et de Brice Hortefeux a reçu en février 2006, un an avant l’élection présidentielle, une somme d’un demi-million d’euros provenant des caisses du régime Kadhafi sur un compte secret aux Bahamas, selon des documents bancaires dont Mediapart a pris connaissance.

L’homme en question, Thierry Gaubert, ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy à la mairie de Neuilly-sur-Seine puis à Bercy et intime de l’ancien ministre Brice Hortefeux, n’est pas un inconnu pour la justice : le parquet a requis quatre ans de prison, dont deux ferme, à son encontre, fin octobre, dans le volet financier de l’affaire Karachi. Il doit comparaître à nouveau, à partir de ce lundi 2 décembre, devant le tribunal correctionnel de Paris, cette fois-ci pour « fraude fiscale » et « blanchiment aggravé ».

Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi avec leurs interprètes. À l'arrière de Kadhafi, Moftah Missouri. © DR Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi avec leurs interprètes. À l'arrière de Kadhafi, Moftah Missouri. © DR

Au terme d’une enquête ouverte par le parquet de Nanterre sur plainte de l’administration fiscale dès 2012, puis transmise au Parquet national financier (PNF) en 2014, la justice a mis au jour les mouvements bancaires de plusieurs comptes détenus par Thierry Gaubert à la banque suisse Pictet.

Selon les informations obtenues par Mediapart, c’est sur l’un de ces comptes Pictet — n° 188512, ouvert aux Bahamas le 13 août 2001 —, qu’apparaît, à la date du 8 février 2006, un versement de 440 000 euros provenant d’une société offshore baptisée Rossfield Limited. Or, dans les relevés bancaires de Rossfield, qui appartient à l'intermédiaire Ziad Takieddine, il figure bien à la date du 8 février 2006 un virement de 440 000 euros, mais le destinataire est masqué sous un nom de code. Sitôt reçue aux Bahamas, la somme est réorientée le lendemain par Gaubert sur un compte tiers, non identifié à ce jour.

Cette société Rossfield, au cœur de l'affaire Sarkozy-Kadhafi depuis des années, venait d’être créditée une semaine plus tôt, le 31 janvier, par le Trésor public libyen, d’une somme de trois millions d’euros. Rossfield n'est d'ailleurs alimentée que par de l'argent du régime Kadhafi. Pour la seule année 2006, les autorités libyennes ont ainsi versé six millions d’euros sur le compte au Liban de Rossfield : trois millions en janvier, donc, plus un million en mai et deux autres en novembre.

Dans l’enquête pour fraude fiscale contre Gaubert, les policiers ne sont pas parvenus à identifier qui était l’ayant droit du compte Rossfield... Mais il se trouve que dans l’affaire libyenne, un autre service de police a, lui, découvert qu’il s’agissait de Ziad Takieddine. Seulement voilà, le cloisonnement des services enquêteurs a eu pour conséquence que le lien entre l'argent reçu par Gaubert et celui émis par Takieddine n'a pas été fait. Mediapart y est parvenu, après de multiples vérifications.

Joint par Mediapart, l’ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy a indiqué que « Rossfield n’est pas du tout M. Takieddine », en dépit de toutes les preuves documentaires accumulées. Il ne s’agit « pas du tout d’argent libyen », a-t-il ajouté. « Ce n’est pas du tout ma version des choses. Je donnerai mes explications au tribunal », a-t-il déclaré, mettant fin à l'entretien. Thierry Gaubert doit comparaître durant trois jours au tribunal de Paris, à partir du 2 décembre.

Mais il devra sans doute aussi des explications aux enquêteurs de l’affaire libyenne, qui vaut déjà à l’ancien président de la République une triple mise en examen pour « corruption passive », « financement illicite de campagne électorale » et « recel de détournements de fonds publics ».

C’est la première fois dans l’affaire libyenne qu’un membre du clan Sarkozy se trouve impliqué par un transfert bancaire du régime libyen en relation avec des opérations de financement qui ont précédé la présidentielle de 2007. La mise à disposition de fonds libyens à Claude Guéant pour l’achat de son appartement, postérieure à l’élection, avait emprunté des circuits moins directs — via un autre intermédiaire, Alexandre Djouhri.

La découverte du virement Gaubert vient d'ores et déjà anéantir l’un des récents axes de défense du clan Sarkozy, relayé cet été dans les colonnes du Journal du dimanche, selon lequel l’intermédiaire Ziad Takieddine aurait conservé les sommes reçues du régime libyen pour des dépenses personnelles, sans les redistribuer.

Le fait qu’un virement parti de la société Rossfield ait été orienté vers un pilier du clan Sarkozy, intime de Brice Hortefeux, constitue un tournant dans l’enquête. D'autant que d’autres fonds libyens ont été dirigés par Takieddine vers divers paradis fiscaux en 2006, 2007 et 2008.

Le virement au profit de Thierry Gaubert est intervenu un mois et demi seulement après une rencontre secrète à Tripoli entre Brice Hortefeux, alors ministre délégué aux collectivités territoriales, et un dignitaire libyen de haut rang, Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et chef du renseignement militaire de la dictature.

La rencontre Hortefeux-Senoussi s’était tenue le 21 décembre 2005, en la seule présence de Ziad Takieddine, qui jouait alors le double rôle d’entremetteur et de traducteur, et hors la présence du moindre officiel français (diplomate, ambassadeur, officier de sécurité, traducteur, etc.), ce qui était du jamais-vu.

Birce Hortefeux et Ziad Takieddine, en 2005, au domicile parisien de l'intermédiaire. © dr Birce Hortefeux et Ziad Takieddine, en 2005, au domicile parisien de l'intermédiaire. © dr

Interrogés par la justice française, Abdallah Senoussi et Ziad Takieddine ont tous deux indiqué qu’il fut question, ce jour-là, de financements occultes. Le dignitaire a même affirmé avoir réceptionné des coordonnées bancaires lors de cette rencontre. Ce qu’a vigoureusement démenti Brice Hortefeux, actuellement placé sous le statut de témoin assisté dans l’affaire libyenne.

L’ancien ministre a eu du mal à préciser la nature exacte de cet entretien confidentiel, n’évoquant que quelques échanges sur la question migratoire, dont ni Hortefeux ni Senoussi, et encore moins Takieddine, n’étaient pourtant en charge, et qui ne justifiaient pas une rencontre aussi secrète, réalisée dans le dos des autorités françaises sur place.

Questionné par Mediapart sur le virement de Rossfield en faveur de son ami Thierry Gaubert, Brice Hortefeux a déclaré qu’il « n’était pas au courant » de ces virements. « Vous me parlez d’un virement dont je n’ai pas entendu parler, a-t-il réagi. Moi je ne sais rien des virements libyens ou des virements de M. Takieddine, sauf par la presse, et encore moins des virements qui atterrissent chez Thierry Gaubert. Je suis un ami de Thierry Gaubert, mais pas au point de connaître le détail de ses revenus, de ses relevés, et de ses virements. Je n’ai aucun élément là-dessus, aucun ! » L’ancien ministre s’est déclaré sûr que l’identification du compte tiers vers lequel la somme est partie montrera que « cela ne (le) concerne en rien ».

Précision utile, Thierry Gaubert est l’homme qui a introduit Ziad Takieddine auprès de Brice Hortefeux au début des années 2000. L’intermédiaire et le lieutenant de Nicolas Sarkozy se sont beaucoup fréquentés, comme le prouvent de nombreux clichés déjà révélés par Mediapart, pris dans la villa du Cap d’Antibes de l’homme d’affaires, sur son yacht ou à son hôtel particulier parisien. En particulier à partir du moment où Takieddine a été missionné avec Hortefeux par le cabinet du ministre de l’intérieur pour négocier des contrats d’armement en Arabie saoudite, puis en Libye.

« J’étais le seul ami français non libanais [de Takieddine]. Il était flatté de côtoyer des personnalités politiques et médiatiques que je lui avais présentées, notamment MM. Hortefeux et Copé », confiera un jour Thierry Gaubert aux enquêteurs.

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