L’université réfléchit sur «la colonialité du pouvoir» en France

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Un colloque s’est tenu en décembre 2015 à la faculté du Havre, durant lequel chercheurs et militants se sont interrogés sur les sources, la réalité et la continuité coloniale des institutions françaises, tout en soulignant la difficulté de se mobiliser contre elles.

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Un colloque universitaire sur les « luttes coloniales et décoloniales dans la France d'hier et d'aujourd'hui », c’est une initiative qui n’allait pas de soi. Et qui a même failli être annulée, deux semaines après les attentats de Paris et Saint-Denis. Et pourtant, ce qu’il s’est dit ce lundi 30 novembre, dans un amphithéâtre rempli de la faculté des sciences et techniques du Havre, marque une nouveauté dans l’histoire des sciences humaines françaises, jusque-là assez hermétiques à l’importation des “post-colonial studies” anglo-saxonnes et sud-américaines. Ce courant des sciences humaines proposant une grille de lecture du pouvoir indexée sur le passé et le passif colonial des institutions est longtemps resté marginal dans les universités françaises, et l’essor de ces études en France est encore récent et loin d'être “dominant” dans le champ universitaire hexagonal.

Les organisateurs de l'événement (voir sa présentation ici), Anouk Guiné et Sandeep Bakshi, du Groupe de recherche identités et cultures (GRIC) de la cité portuaire, ont d’emblée placé la journée d’échanges sous la notion de « colonialité du pouvoir ». Une notion théorisée par le sociologue péruvien Anibal Quijano au début des années 1990 (lire ici), et qui sera reprise et explorée tout au long de la journée. Parmi les intervenants, plusieurs universitaires ont ainsi confronté leurs travaux appliqués au contexte français avec des représentants de courants militants et activistes, dessinant la complexité théorique et pratique dans laquelle se trouvent les acteurs de la lutte post-coloniale de la France d’aujourd’hui.

Françoise Vergès, Nacira Guénif-Souilamas et Houria Bouteldja © SA Françoise Vergès, Nacira Guénif-Souilamas et Houria Bouteldja © SA

L’historienne Françoise Vergès a ouvert et cadré le débat, en expliquant combien l’état de l’art en sciences humaines sur la question coloniale française est encore insuffisant, parcellaire et dépolitisé. Elle cite ainsi en exemple « l’esclavage comme point aveugle de l’histoire française » en appelant à « repenser l’esclave comme une figure politique des XVIIe et XVIIIe siècles ». Elle précise : « La loi Taubira [en 2003, ndlr] a involontairement participé à réduire l’esclavage à sa seule dimension mémorielle. Même chez les spécialistes de la colonisation, la période esclavagiste est sous-traitée. » Mais elle estime aussi que « la question de l’oubli est un outil indispensable à l’état colonial et capitaliste ».

Aujourd’hui, Françoise Vergès voit s’ouvrir une « nouvelle étape du colonialisme racial », qui mêlerait « racisation de l’environnement, où l’écologie est pensée par le Nord pour se préserver des revendications du Sud » ; « nouvelle marchandisation des corps » ; et « nouvelle dichotomie émancipatrice », cherchant à imposer « l’idée qu’il faut sauver les hommes de couleur des femmes de couleur ».

Ce lien avec le passé (voire passif) colonial à revisiter pour mieux comprendre les racines de la situation présente et à venir va être illustré huit heures durant, en variant les points de vue et les disciplines.

La professeure de droit Béatrice Bourdelois est ainsi intervenue pour questionner les débats juridiques permis par la décolonisation française, et notamment sur la question de la nationalité, entre le droit local et le droit civil “moderne” du pays colonisateur. « On gomme toute particularité de statut juridique, conclut-elle, dans l’objectif de former un modèle-type de l’individu dans ses droits subjectifs, en méconnaissant le plus souvent les identités de droits étrangers. » La sociologue grenobloise Nasima Moujoud a, elle, dénoncé la « fabrique coloniale sur la signification du voile, de la polygamie ou des mariages forcés », en la comparant à un travail d’entretien auprès de septuagénaires vivant dans l’Atlas, dont il ressort que « le registre religieux ne dominait pas ces questions à l’époque ».

Doctorante en sociologie, et également militante dans le collectif Les femmes dans la mosquée, Hanane Karimi a de son côté soutenu l’idée d’une continuité du comportement colonial français à l’égard des musulmans depuis la colonisation jusqu’à aujourd’hui. De la naissance de la Mosquée de Paris en 1926, « théâtre indigénophile de la domestication de l’islam de France », dit-elle en rappelant les propos de Lyautey (« Ce sera un édifice public facile à surveiller »), jusqu’à la volonté actuelle des pouvoirs de « nommer les imams, comme un contrôle politique du fait musulman, où on reconnaît le culturel et on exclut le politique ». Pour Hanane Karimi, l’alliance entre les politiques et les religieux se veut un « moyen de l’assimilation », mais ne serait que « l’expression de la colonialité du pouvoir » : « Sous prétexte de modernité, on affirme une volonté d’autochtoniser l’islam de France, qui devrait pourtant se vivre dans une sphère privée. »

Sociologue des migrations, Marc Bernardot s’est attaché à esquisser une définition du « modèle culturel français de l’altérité et de la colonialité ». Il explique comment, depuis le XVe siècle, la « vision française de l’autre » se résumait « aux indigènes et aux indigents », considérés comme « minorités irréductibles à laisser en dehors de l’espace public national ». Il explique aussi la permanence d’un discours mobilisé pour entretenir ce point de vue, un discours où « les mélanges doivent à tout prix être évités ».

Marc Bernardot raconte ensuite comment « la perception de l’autre » par le pouvoir en France est peu à peu passée d’une vision « désirable » à une vision « invasive et menaçante ». Il évoque la « mise en scène de l’exotisme comme justification à l’exploration coloniale », ou la construction du roman national autour de « la sauvegarde du patrimoine de civilisations prestigieuses », en Asie ou dans l’Égypte des pharaons. Il rappelle que la tradition de « monstration des différences » remonte au XVIe siècle, avec l’apparition des premiers zoos humains en France. Il note enfin l’« érotisation de la femme indigène » au fil des siècles, qu’elle soit bohémienne, juive, odalisque, vahiné ou geisha. Avec une constante : « Quand la femme est nue il faut la vêtir, et quand elle est habillée il faut la dénuder. »

En revanche, le « thème de la menace » est devenu central ces quarante dernières années, après la décolonisation, conclut-il. Et ce sont désormais « les notion d’invasion, de subversion et de contamination », qui délimitent le rapport à l’autre en France, et qui ont été popularisées « par la droite réactionnaire, puis par les médias ». Il estime toutefois que ce discours peut voir son hégémonie culturelle se heurter à l'importance « des mobilités humaines », qui fait « exploser peu à peu les représentations sédentaires ».

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