Gilets jaunes, acte XII: contre les violences policières, une trentaine de blessés ouvrent le cortège parisien

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Acte XII, pour le douzième samedi. Les « gilets jaunes » se sont à nouveau mobilisés dans plusieurs villes de France. À Paris, une marche blanche était dédiée aux manifestants blessés, avec pour revendication l’interdiction des armes type LBD (lanceur de balle de défense) et grenades, à l’origine des mutilations des victimes.  

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« Qu’est-ce qui justifie d’arracher des mains, d’éborgner des personnes, de fracturer leurs mâchoires ? Aujourd’hui, manifester n’est plus un droit respecté en France », dénonce Antonio Barbetta, 40 ans, un des principaux organisateurs avec d’autres victimes de tirs policiers de la marche blanche, qui défile pacifiquement dans les rues de Paris, ce samedi 2 février. 

Marche blanche – gilets jaunes - Samedi 2 février - Paris © Pascale Pascariello Marche blanche – gilets jaunes - Samedi 2 février - Paris © Pascale Pascariello

Il est 10 heures, place Felix-Éboué dans le XIIe arrondissement de Paris, après trois semaines de préparation, Antonio a convaincu près de trente personnes blessées au cours des manifestations des gilets jaunes de se retrouver à Paris pour ouvrir le cortège de l’acte XII de la mobilisation. 

Vingt-huit blessés doivent arriver, de Bordeaux, Montpellier… et d’autres villes de France. « Ça n’a pas été simple pour eux d’accepter parce que la plupart des mutilés sont traumatisés. Moi-même, je ne supporte plus le moindre bruit. Une porte qui claque me fait sursauter et je revois toujours le moment où la grenade est venue taper mon pied », explique Antonio. C’était le 24 novembre dernier. Venu à Paris pour manifester, cet intérimaire de Pimprez, près de Compiègne, a reçu une grenade GLI-F4, à charge explosive, composée de TNT, qui lui a arraché les ligaments. Plus de deux mois après, la blessure nécessite encore des soins quotidiens et il s’est vu prolonger son arrêt d’un mois, par l’orthopédiste qui le suit. 

« Dans le constat médico-légal, le médecin certifie que ma blessure a été causée par une grenade. Le gouvernement ne peut nier cette réalité : les armes utilisées par la police française sont létales. Elles blessent, mutilent et tuent parfois, comme ce fut le cas de Rémi Fraisse [qui manifestait en 2014 contre le barrage de Sivens – ndlr]. C’est pourquoi, nous organisons cette marche aujourd’hui en hommage aux blessés et pour que soit interdit l’usage des grenades et des lanceurs de balles de défense (LBD). Nous souhaitons également que justice soit faite. Depuis le début du mouvement, aucun policier n’a été mis en garde à vue ou poursuivi pour avoir arraché une main ou éborgné un manifestant », explique Antonio.  

Selon le décompte réalisé par David Dufresne, journaliste, spécialiste des questions du maintien de l’ordre, et mis en ligne sur Mediapart, une personne est décédée, 168 ont été blessées à la tête, quatre ont perdu une main, dix-sept sont éborgnées, depuis le début du mouvement.  

Plusieurs collectifs qui luttent contre les violences policières participent à la marche de ce samedi. Parmi lesquels Désarmons-les !, créé en 2014 et qui réclame également l’interdiction des LBD et des grenades à l’origine de graves blessures et le Comité Adama, emmené par Assa Traoré qui milite pour connaître la vérité sur la mort de son frère Adama Traoré, décédé à 24 ans, le 19 juillet 2016, dans les locaux de la gendarmerie de Persan (Val-d’Oise), à la suite d’une interpellation par des gendarmes. Robin Pagès dont le pied a été mutilé le 15 août 2017 par une grenade GLI-F4 lors d’une manifestation à Bure (Meuse), contre le projet d’enfouissement des déchets nucléaires, est également présent. 

En fauteuil roulant qu’il échange parfois avec Antonio, se soulageant des béquilles, Robin est en tête de cortège, aux côtés de la trentaine de gilets jaunes blessés. Ils ouvrent une marche difficile à faire pour certains d’entre eux et très encadrée, afin de les protéger et d’éviter tout heurt. 

« Il est nécessaire que les victimes des tirs policiers se fassent entendre et montrent comment la France traite ses citoyens. Nous sommes mutilés à vie. C’est une catastrophe humaine et un traumatisme au sein des familles, raconte Robin. Je sais que je ne pourrai plus jouer au foot avec mes enfants qui ont 10 et 5 ans. J’ai été blessé il y a 16 mois et ma fracture n’est toujours pas consolidée. Je dois subir encore deux greffes osseuses dans quatre jours. » 

Marche blanche – gilets jaunes - Samedi 2 février - Paris © Pascale Pascariello Marche blanche – gilets jaunes - Samedi 2 février - Paris © Pascale Pascariello

Robin mène depuis un combat quotidien pour réinventer sa vie et penser à une reconversion professionnelle. « J’étais paysagiste mais je dois changer de profession sans savoir encore vers laquelle je vais pouvoir me tourner, étant handicapé à vie. Aujourd’hui, je suis au RSA, la situation est devenue très compliquée. »

« Laissez passer les blessés », scande le service de sécurité, mot d’ordre inhabituel pour une manifestation qui s’ouvre sur des personnes aux yeux bandés, ou en fauteuil roulant, ou en béquilles. Il est midi la marche vers la place de la Bastille démarre lentement.  

Parmi les premiers, Antoine Boudinet, interviewé par Mediapart lors du live du 16 janvier. Ce jeune manifestant de 26 ans a eu la main droite arrachée par une grenade GLI-F4, le 8 décembre à Bordeaux et a déposé plainte contre le ministre de l’intérieur Christophe Castaner pour sa responsabilité dans « la mise à disposition » de cette arme aux forces de l’ordre.

« La décision rendue par le Conseil d’État refusant d’interdire l’usage des LBD et des grenades est regrettable. La police française est l’une des plus armées d’Europe et utilise des armes interdites ailleurs. Les policiers qui en font usage ne sont même pas formés pour cela. On va vers une escalade de la violence », s’inquiète Antoine. Sa mère va le rejoindre pour cette marche afin de veiller sur lui.

Il ne souhaite pas être vu comme « la gueule cassée », ou « celui qui a perdu sa main » : « On ne me voit plus comme Antoine mais comme le mec à la main arraché. C’est aussi cela la violence qu’on subit. Chaque blessé est devenu un symbole qui nous enlève toute notre individualité », regrette-t-il.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Le parcours :

12 h place Félix-Éboué en direction de République
Pl. Félix Éboué > Av. Daumesnil > Av. Ledru-Rollin > Hôpital 15/20 > Bastille > Bd. Beaumarchais > République

Notre position de comptage : 8 Bd Beaumarchais

Vue dégagée, pas de pluie, pas de heurts sous le point de comptage.

Durée sous nos fenêtres : 1h21

 Notre position : après la place de la Bastille.

Au regard de nos précédents comptages, nous positionner ainsi permet de disposer d’un chiffre plus exhaustif. En effet, les fins de parcours rassemblent le maximum de manifestants.