Des étudiants lyonnais résignés avant le second tour

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Quinze ans après le 21 avril 2002, le Front national accède au second tour de l'élection présidentielle. À l'époque, les jeunes avaient manifesté en masse. Aujourd'hui, la mobilisation est bien plus timide et le fatalisme domine. Rencontre avec des étudiants de Lyon, une ville où l'extrême droite essaie de marquer sa présence à l'université. 

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Lyon (Rhône), envoyée spéciale.- Même les Bérurier noir sont passés de mode. Leur chanson « La jeunesse emmerde le Front national » n’épouse plus l’air du temps. Dans un amphithéâtre bien trop grand de l’université Lyon-2, une trentaine d’étudiants se sont réunis à l'initiative du collectif contre l’extrême droite, à l’heure du déjeuner, le 27 avril, pour réfléchir à la conduite à tenir entre les deux tours de l’élection présidentielle.

De fait, les dilemmes postélectoraux, nés à la suite de la qualification de Marine Le Pen et Emmanuel Macron au second tour, tiraillent aussi ces étudiants de gauche tendance insoumise en majorité. Lors de la discussion générale, une participante apporte son bémol à la reprise du slogan phare de toutes les protestations contre l’extrême droite : « La jeunesse emmerde le Front national, c’est pas vrai. Le terme est trop général, toute la jeunesse, et c’est bien le problème, n’emmerde pas le FN. Il faut qu’on trouve autre chose. »

D’où l’atonie générale de la rue et des jeunes qui peinent à se mettre en branle (lire ici l’analyse du chercheur Nicolas Lebourg). Le soir du premier tour, quelques-uns ont tenté de descendre dans la rue pour une manifestation vite dispersée. Rien de comparable à l’élan spontané surgi au soir du 21 avril 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen avait éliminé Lionel Jospin au premier tour. Et puis une considération plus pragmatique, à savoir l’arrivée imminente des partiels, brise les velléités de mobilisation.

Robi Morder, juriste et politologue, président du Groupe d'études et de recherche sur les mouvements étudiants (Germe) et coauteur de Cent ans de mouvements étudiants (Syllepse), n’est pas étonné par cette situation. « Les étudiants ne sont pas différents du reste de la société. Ils sont une plaque sensible. Il doit y avoir du fatalisme et une réflexion derrière. Pourquoi manifester ? Ils ont vu que ça n’a pas été une déferlante à la suite des défilés contre la loi sur le travail. Ça ne me surprend pas, le monde étudiant est dans un état de faiblesse, il n’y a pas eu de préparation ou de groupe pouvant catalyser cela. Il y a une perte de la vigilance et évidemment une banalisation du discours du FN alors même que les organisations étudiantes n’ont pas mis à jour leur logiciel pour contrer ces idées. Dans le milieu étudiant, il peut même y avoir dans certaines filières comme la médecine ou le droit des jeunes séduits par le Front national. » 

Anne Muxel est directrice de recherche au Cevipof. Elle a analysé les comportements des jeunes vis-à-vis de la politique. Elle est formelle, la différence entre 2002 et 2017 tient à l’absence de surprise vis-à-vis du fait que le FN accède au second tour de l’élection présidentielle. « Le contexte est différent. Le FN n’était pas aussi installé dans le paysage politique à l’époque. La personnalité de Marine Le Pen aujourd’hui fait qu’elle a réussi son entreprise de dédiabolisation. Elle a infléchi ses positions sur le plan économique et social, ce qui rencontre un écho chez les jeunes. Sans compter qu’elle se présente comme la porte-voix de la contestation. »

La politologue rappelle qu’aux élections intermédiaires, le FN a réussi à devenir la première force chez les jeunes. En parallèle, les autres forces politiques traditionnelles perdaient du terrain. 

À l’évidence en effet, l’accession de Marine Le Pen au second tour n’est pas une surprise pour cette jeunesse, qui vote pour la première fois à l’élection à la magistrature suprême. L’autre finaliste, Emmanuel Macron, ne recueille pas leur assentiment non plus. À l’entrée du campus excentré à Bron, la commune limitrophe, un graffiti tagué sur un muret donne le ton : « Plutôt en marge qu’en marche ! », en référence au mouvement d’Emmanuel Macron.

Au-delà de la stratégie politique pure, à savoir voter Macron, voter blanc ou s’abstenir le 7 mai, les jeunes ici se creusent la tête pour trouver des slogans à scander ou écrire sur des pancartes à l’occasion de la manifestation traditionnelle du 1er Mai. L’idée de créer un cortège syndical unitaire avec les organisations de jeunesse comme le MJS, Ensemble jeunes, l’Unef, le NPA, la Jeunesse ouvrière chrétienne, EELV par exemple, est écartée. L’assemblée générale décide de défiler seule, loin des syndicats et partis politiques.

Une étudiante propose, pour signifier leur opposition aux deux projets politiques en lice, de mettre en parallèle le rejet de Marine Le Pen et celui de Macron. Elle imagine crier « La jeunesse emmerde le Front national et le Front patronal ». Un autre rappelle le déjà très populaire parmi leurs rangs « Ni patrie, ni patron ».

Ici, la majorité se place sur le rejet en bloc des deux candidats, avec cette idée qu’ils ne peuvent se résoudre à choisir entre « la peste et le choléra ». Une jeune fille se lance « On appelle à voter Macron… », avant d’être interrompue par des « oh » réprobateurs. Elle poursuit sa démonstration tant bien que mal : « J’ai pas fini ! On appelle à voter Macron ou à ne rien voter ? Il faut qu’on soit au clair. Pour moi, ce sont deux personnages dangereux de toute façon. » Un jeune résume cette posture crûment : « Si Le Pen passe, on aura perdu. Si Macron passe, on aura perdu. Dans les deux cas, c’est la merde. »

À Lyon, le vote ne reflète pas la dynamique nationale. Le candidat d’En Marche! s’est propulsé en tête avec 30,31 % des suffrages, suivi par François Fillon et ses 23,41 % des voix. Jean-Luc Mélenchon le talonne et recueille 22,84 % des voix exprimées. Marine Le Pen n’arrive qu’en cinquième position et ne franchit même pas la barre des 10 %, avec un score de 8,86 %.  

Cela ne signifie pas pour autant que l’extrême droite est absente ici. Au contraire. Des poches bien identifiées sont présentes au sein même des universités. Lyon 3 reste, de tradition, à droite. Les groupuscules d’extrême droite comme le GUD (Groupe Union Défense, un groupuscule d’extrême droite actif à Lyon, lire ici ou ou encore ) ou l’Action française mènent une activité de militantisme de manière visible.

Tous, à des degrés divers, ont vu ces groupuscules agir. Tous racontent avoir vu ces militants, déterminés à créer un mouvement étudiant, distribuer leurs tracts. L’offensive est réelle, comme le raconte ici cet article de Rue89Lyon.

Un autocollant du GUD à Lyon 3 © FZ Un autocollant du GUD à Lyon 3 © FZ
À l’entrée du site de la Manufacture des tabacs, un autocollant du GUD rappelle leur présence. S’ils ne sont pas autorisés à entrer dans l’université, ils tentent de maintenir une pression aux alentours. La direction, rapportent les étudiants, reste vigilante face aux intrusions. Les responsables de l’Unef racontent pour leur part devoir faire face à leurs intimidations. La plus spectaculaire s’étant produite en septembre 2015 lorsqu’un professeur a été agressé par des membres du GUD, qui s’est reformé en 2011, après qu’il avait décollé des autocollants du groupuscule. Pendant la contestation contre la loi sur le travail, au printemps 2016, plusieurs étudiants racontent que ceux-ci en ont profité pour montrer leurs muscles au nom de leur lutte contre « les gauchistes ».

Comme l’explique Cyril Escoffier, étudiant en histoire en deuxième année de licence à Lyon 2 et par ailleurs responsable local des jeunes Ensemble, « avoir Bruno Gollnisch comme prof pendant des années, ça laisse des traces ». En effet, cette figure de l’extrême droite, ancien vice-président du Front national, a enseigné à Lyon 3 jusqu’en 2005. Puis durant cinq ans, il est interdit d’enseignement pour avoir tenu des propos négationnistes et révisionnistes. Il a évidemment contesté ces faits. Il reviendra à l’université une année durant, avant d’obtenir en 2012 son départ anticipé à la retraite. Mais l’image colle à la peau de Lyon 3 et cette présence du GUD appartient presque au folklore.

D’où l’exhortation d’une jeune femme, lors de l’assemblée générale, à préciser qu’« il ne faut pas une voix pour Le Pen. Car ce sera bien la faute du FN et des gens qui auront voté pour lui si nos camarades se font courser par le GUD qui aura bien pris confiance ». Les étudiants s’interrogent aussi sur la stratégie à adopter pour aller, sans se mettre en danger physiquement, perturber la manifestation prévue le 2 mai contre Emmanuel Macron place Bellecour, manifestation organisée par ces groupuscules d’extrême droite dont les jeunes patriotes.

Malgré cette confrontation directe avec l’extrême droite, les manifestations sont rares. Le 27 avril en fin d’après-midi, un rassemblement s’est tenu place des Terreaux. Entre 500 et 700 personnes se sont réunies pour crier leur défiance à l’égard des deux candidats présents au second tour. Très vite, la manifestation a dégénéré et a été dispersée. Les gaz lacrymogènes embaumaient la place après que tout le monde l’eut quittée. Plus tôt dans la journée, les étudiants de Lyon 2 semblaient peu convaincus de cette initiative, tant son issue était prévisible. Certains avaient plutôt évoqué la création d’un groupe de travail destiné à sensibiliser la population, dans les quartiers populaires ou les MJC, aux risques du vote Front national. 

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Les personnes citées, sauf Robi Morder et Anne Muxel, ont été rencontrées à Lyon le 27 et 28 avril.