Voici la liste des conseillers et personnels de l’Elysée logés quai Branly

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Mediapart dévoile la liste des résidents du « quai Branly » à la date de décembre 2017, l'annexe où sont logés des personnels de l’Élysée et des collaborateurs d’Emmanuel Macron. C’est là qu’Alexandre Benalla s’apprêtait à emménager, dans un 80 m2. Nous publions également le fichier des occupants des « années Hollande ».

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Cet ancien conseiller de François Hollande ayant résidé quai Branly, dans la discrète annexe de l’Élysée située au numéro 11, l'admet volontiers : « En toute objectivité, ce ne sont pas les prix du marché. » Aujourd’hui maire de Tulle (Corrèze), Bernard Combes concède avoir payé un tarif modeste pour son 43 m2 en bord de Seine, dans le très chic VIIe arrondissement de Paris, entre tour Eiffel et Invalides : 518 euros mensuels, d’après nos informations. Mais « la salle de bains n’en était pas une, il y avait un lino qui datait d’au moins 30 ans, des vieux WC… ».

Vue aérienne du 11, quai Branly, où se trouvent une soixantaine d’appartements de la présidence de la République. © Google Vue aérienne du 11, quai Branly, où se trouvent une soixantaine d’appartements de la présidence de la République. © Google

« C’est pas du luxe », insiste aussi Pierre Besnard, ex-chef de cabinet de François Hollande, un temps logé dans ces anciennes écuries à dix minutes à pied de l’Élysée, où la présidence de la République dispose d’une soixantaine d’appartements (du 20 m2 au 300 m2), adjugés tantôt à des collaborateurs du chef de l’État, tantôt au personnel de l’Élysée (aides de camp, cuisiniers, lingères, etc.). C’est là, à la fin d’un autre siècle, que la fille de François Mitterrand, Mazarine Pingeot, a vécu cachée avec sa mère.

Qui habite aujourd'hui quai Branly ? Pas Alexandre Benalla, en tout cas. L’ancien chargé de mission a été licencié juste avant d’emménager dans le 80 m2 dont il venait de récupérer les clefs. Qui alors ? Et surtout, selon quelles règles ?

Face à la commission d’enquête du Sénat, Alexis Kohler, le bras droit d’Emmanuel Macron, n’a pas lâché le moindre nom. « Ce sont des informations qui relèvent de l’organisation interne de la présidence », a balayé le secrétaire général, comme si la loi ou la Constitution autorisait l’Élysée à garder le secret sur cette liste, voire le lui imposait. Or c’est tout l’inverse.

La loi de 1978 (sur le droit d’accès aux documents administratifs) oblige la présidence à communiquer à tout citoyen qui en fait la demande les actes relatifs à ses logements et à leur gestion. Mediapart a ainsi récupéré, en décembre 2017, le répertoire officiel des personnes résidant à cette date quai Branly (aussi surnommé « palais de l’Alma ») et, accessoirement, au pavillon de La Lanterne à Versailles, lieu de villégiature présidentielle.

Le nom d’Alexis Kohler s’y trouve en bonne place, ainsi que ceux de quatre autres collaborateurs d’Emmanuel Macron : Patrick Strzoda (directeur de cabinet), François-Xavier Lauch (chef de cabinet), Rodrigue Furcy (chef de cabinet adjoint) et Aurélien Lechevallier (conseiller diplomatique adjoint et G7).

Puisque Alexis Kohler se refuse à dévoiler ces données aux parlementaires, puisque le service de presse reste tout aussi muet (au nom cette fois du respect de la « vie privée »), Mediapart a décidé de publier la liste telle qu’elle nous a été communiquée par les services administratifs de la présidence au mois de décembre 2017, adressée sous pli à la rédaction et déposée par un motard – nous avons juste gommé les patronymes de certains agents et précisé nous-mêmes les fonctions (cuisiniers, argentiers, etc.). La voici :

© Mediapart

Si Mediapart a bien sûr réclamé une « mise à jour » de ces données au lendemain de l’affaire Benalla, celle-ci ne nous est pas encore parvenue. Sachant que la rénovation de certains lots (indispensable compte tenu de leur vétusté) s’est terminée au premier semestre 2018, elle pourrait faire apparaître de nouveaux entrants…

Déjà, sous François Hollande, nous avions obtenu ce « fichier Branly », sous une forme toutefois bien plus complète. À notre demande, les services nous avaient en effet transmis les surfaces des appartements, les fonctions, les dates d’entrée et/ou sortie des résidents (un argentier vit là depuis 1977) et surtout le montant de la « redevance » (sorte de loyer) payée par une partie des occupants.

Ci-dessous, nous reproduisons donc ce répertoire des « années Hollande » (daté de décembre 2016), en réponse à l’agacement exprimé par Alexis Kohler face aux sénateurs et à leurs interrogations légitimes (« Je ne vais pas communiquer les superficies des appartements du palais de l’Alma, du reste je n’ai pas le catalogue ! »).

© Mediapart
Cliquez sur les pastilles vertes pour faire apparaître les dates de sortie (quand elles ont été communiquées)

Guaino : « J’ai travaillé jour et nuit pendant cinq ans »

Juridiquement, l’attribution des appartements de « l’Alma » relève de la compétence du directeur de cabinet. Pour Alexandre Benalla, c’est donc Patrick Strzoda qui a validé le 80 m2. Et s’en est expliqué devant les députés de la commission d’enquête en ces termes : « Les personnes qui ont des contraintes de disponibilité et un rythme de travail qui le justifient » peuvent bénéficier « d’un logement par “nécessité de service” ». Autrement dit : « Ce n’était ni privilège, ni avantage », juste l’application des règles, a martelé ce haut fonctionnaire.

Patrick Strzoda, le directeur de cabinet d'Emmanuel Macron, lors de son audition par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur l’affaire Benalla. © Reuters Patrick Strzoda, le directeur de cabinet d'Emmanuel Macron, lors de son audition par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur l’affaire Benalla. © Reuters

L’existence de celles-ci remonte à 2014 seulement. Sous Nicolas Sarkozy (2007-2012), une certaine subjectivité et un joyeux bazar régnaient, pour ne pas dire le fait du prince. En 2007, non seulement personne ne payait de « redevance », mais les charges de chacun (électricité, etc.) étaient supportées par la collectivité, c’est-à-dire le contribuable. « Nous avons introduit le paiement individuel des charges », plaide Cédric Goubet, chef de cabinet de Nicolas Sarkozy, en rappelant que son « patron » avait aussi autorisé la Cour des comptes à contrôler le budget de l’Élysée.

« Je payais également la taxe d’habitation », glisse Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, logé en famille « à côté du cuisinier ». Mais il confirme : pas de loyer. « On peut toujours dire que c’était une pratique monarchique... Mais moi j’ai travaillé jour et nuit pendant cinq ans. »

De même, Claude Guéant se souvient avoir, à titre gratuit, « occupé un appartement de cinq pièces de fin mai 2007 à décembre 2008 », comme secrétaire général de l’Élysée. Mais son F5 était « compté comme un avantage en nature sur lequel [étaient] payés des impôts », tient-il à préciser. On l'espère bien !

Après l’élection de François Hollande, décision a été prise d’introduire enfin une « redevance » et de graver dans le marbre des critères d’attribution, pour prévenir tout copinage et s'aligner sur le régime général des agents de l’État. Les choses ont toutefois pris du temps, compliquées par la grogne d’une partie du personnel qui anticipait une réduction de son niveau de vie, souvent à juste titre.

C’est ainsi que Pierre Besnard, logé jusqu’en juillet 2013 dans un 200 m2, n’a jamais déboursé un centime. « À ce poste, on est corvéable à merci, assume le premier chef de cabinet de François Hollande. J’ai dû faire six fois le tour du monde en un an, j’étais en jetlag permanent. » Même le chef du service audiovisuel, André Loncle, installé dans un 100 m2 pendant sept mois en 2013, n’a pas payé de loyer.

C’est au printemps 2014 que la directrice de cabinet de François Hollande a finalisé un « règlement intérieur », premier du genre sous la Ve République, toujours en vigueur semble-t-il. Sur cinq pages, ce texte prévoit trois « catégories » d'autorisations et impose une « redevance » calculée de façon plus ou moins intéressante selon les cas :

1. L’appartement pour « nécessité absolue de service », quand « l’agent ne peut accomplir normalement son service sans être logé sur son lieu de travail ou à proximité immédiate ». S’il est nu, il est gratuit. Meublé, son occupant doit payer une redevance fixée au ras des pâquerettes : 15 % de la valeur locative réelle, soit quelque 250 euros pour un 80 m2, par exemple. Un avantage en nature à déclarer au fisc dans la plupart des cas.

2. L’« occupation précaire avec astreinte », quand « l’agent est tenu d’accomplir un service d’astreinte partielle », typiquement un chauffagiste, une lingère, un argentier, un électricien. Dans ce cas, le niveau de la redevance double, mais plafonne à 15 % des revenus du bénéficiaire.

3. L’« occupation précaire » sans astreinte de service, la plus chère (jusqu’à 80 % de la valeur locative réelle).

Pour les « vieux » personnels du quai Branly, ces règles ne sont entrées en application qu’en septembre 2015, et quelques situations restent encore à régulariser, comme vient de le souligner la Cour des comptes. Dans tous les cas, qu'il s'agisse de collaborateurs du chef de l'Etat ou d'une lingère, la redevance ne peut dépasser 20 % du revenu fiscal de référence du foyer.

Dans son élan, la directrice de cabinet de François Hollande a surtout arrêté la liste des 28 fonctions « pouvant ouvrir droit » à un logement pour « nécessité absolue de service », que Mediapart a consultée. On y trouve les cinq principaux collaborateurs du chef de l’État, de même que ses aides de camp militaires, le chef des cuisines, le chef du GSPR (Groupe de sécurité de la présidence de la République) ou encore le gardien de La Lanterne, mais pas le moindre « chargé de mission » (titre d’Alexandre Benalla). Sans aucun doute la liste aura-t-elle été dûment revue sur décision de Patrick Strzoda ? Questionné par Mediapart sur le « loyer » qu'Alexandre Benalla s’apprêtait à régler, celui-ci ne nous a pas répondu.

Si l’Élysée refuse de communiquer le détail des redevances acquittées depuis l’élection d’Emmanuel Macron par ce petit monde du quai Branly, on sait malgré tout, grâce à la Cour des comptes, que les recettes encaissées pour l’ensemble des appartements ne dépassent pas 18 500 euros par mois.

À titre d’exemple, le chef de cabinet adjoint nommé en 2015 sous François Hollande, Christophe Pierrel, s’acquittait de 200 euros pour un 73 m2. « Quand je suis arrivé à Paris, il n’y avait pas d’appartement libre à l’Alma, raconte ce provincial. J’ai d’abord dû “camper” chez des amis qui habitaient pas trop loin de l’Élysée. » Les loyers du centre de Paris lui paraissaient inaccessibles financièrement, les arrondissements bon marché trop éloignés de l’Élysée. « J’avais gardé mon logement dans les Hautes-Alpes, où vivaient ma femme et mes enfants… », ajoute-t-il. Quand une place s’est libérée à l'Alma, il n’a pas hésité.

Son collègue Christian Gravel, conseiller en charge de la communication, réglait lui 1 545 euros par mois pour 101 m2. Mais bizarrement, il a gardé cet appartement quai Branly deux mois après sa cessation de fonctions à l’Élysée, alors qu’il avait déjà rejoint Manuel Valls à Matignon. « Ça m’a pris deux mois pour trouver un appartement », justifie-t-il. Désormais, le règlement intérieur impose de décamper « sans délai ».

À l’arrivée, faute de connaître les redevances réclamées aux actuels occupants de l’Alma, il est bien difficile pour le citoyen d’évaluer la légitimité des tarifs et de se convaincre qu’aucun abus n’est plus à déplorer. C’est l’avantage de la transparence quand elle existe : elle tue les fantasmes dans l’œuf et garantit le bon usage des deniers publics.

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Certaines personnes citées dans cet article ont été interrogées sur le quai Branly en 2017. Les cinq collaborateurs d'Emmanuel Macron figurant dans la liste communiquée par les services administratifs de l’Élysée ont été sollicités par mail, sans succès.