Sur le plateau, la longue vie du camp militaire

Par Romain Gruffaz

L’histoire entre l’armée et le plateau du Larzac ne s’est pas arrêtée en 1981, quand a pris fin le projet d’extension du camp militaire de La Cavalerie. Au mitan des années 2010, elle s’est enrichie d’un nouveau chapitre : l’arrivée de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère, jusqu’alors basée aux Émirats arabes unis.

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Au cours des derniers mois de l’année 2015, c’est à un exercice pour le moins curieux que se livra l’État français, alors dirigé par François Hollande, deuxième président socialiste de la Ve République, après François Mitterrand. Alors qu’il réserve traditionnellement l’emploi de la diplomatie aux questions de sécurité extérieure du pays, il dut en effet y avoir cette fois recours dans un dossier... 100 % national.

La raison ? Sa volonté de rapatrier la 13e demi-brigade de la Légion étrangère, alors stationnée aux Émirats arabes unis, pour l’installer au camp de La Cavalerie, en Aveyron – précisément là où, entre 1971 et 1981, une longue lutte non violente des populations locales s’était opposée au projet d’extension. « Il faut avancer vite et prudemment à la fois », avait d’ailleurs noté le préfet de l’Aveyron, Louis Laugier, face à l’hémicycle du conseil départemental lorsqu’il avait évoqué le sujet fin octobre 2015.

Près de quarante ans après l’abandon du projet d’extension, et malgré une cohabitation locale apaisée par la suite, la crainte des pouvoirs publics de voir le volcan se réveiller était réelle. Et ce d’autant plus que certains habitants du Larzac n’hésitaient pas à lâcher, quand on les interrogeait à propos de cette arrivée massive de militaires (1 200 au total) : « Tant qu’ils resteront chez eux, il n’y aura pas de problème. Il ne faut juste pas qu’ils s’aventurent en dehors. »

« On aurait préféré qu’ils ne soient pas là, admet Léon Maillé, paysan qui fut l’un des principaux acteurs de la mobilisation des années 1970, aujourd’hui retraité. Les légionnaires, ce sont un peu des fortes têtes, même si c’est moins le cas qu’auparavant. Il a quand même fallu insister auprès du colonel sur le fait qu’on n’aimait pas trop les voir hors du camp. Il y a trois ans, je lui avais d’ailleurs expliqué qu’il y avait un lieu à respecter, toute une histoire, et qu’ici, le kaki, même la nuit, ça faisait tache. La comparaison était un peu forte mais je lui avais dit : “Vous n’iriez pas faire du motocross dans les tranchées de Verdun.” »

En bordure du camp militaire de La Cavalerie. © RG / Mediapart En bordure du camp militaire de La Cavalerie. © RG / Mediapart

Mené par le ministère de la défense – en catimini selon certains opposants –, le projet d’installation de la Légion commença à fuiter localement de façon indirecte. « J’en ai entendu parler assez tôt puisque je siégeais au conseil d’administration et au bureau du Parc naturel régional des Grands Causses [dont la surface englobe la totalité de la partie aveyronnaise du causse du Larzac – ndlr], se souvient François Giacobbi, éleveur de brebis à la retraite. J’avais la chose en travers de la gorge. Lors des réunions, personne ne disait un mot, j’étais le seul à systématiquement gueuler. »

Et l’ancien acteur de la lutte de donner l’exemple d’une de ces tables rondes, autour du thème de la préservation des oiseaux : « J’ai vu la LPO [Ligue de protection des oiseaux – ndlr] frayer avec l’armée car elle avait des observatoires dans le camp. Comment peut-on parler de préservation de l’environnement avec l’armée ? Son rôle est de détruire, pas de préserver. »

Pour celui qui considère l’armée comme « un danger pour une démocratie », il n’était « pas possible de la voir revenir » de la sorte. « On ne s’est pas battus pour ça. Et quand je vois qu’en dehors des maires de La Bastide-Pradines et de Saint-Affrique, aucun élu n’a réagi aux vidéos de légionnaires en train de faire le salut nazi... », enchaîne-t-il, les mâchoires serrées, en faisant référence aux publications d’un soldat du camp sur les réseaux sociaux, affaire révélée par Mediapart en mars dernier. Des faits qui ont valu à leur auteur, âgé d’un peu moins de 25 ans, d’être immédiatement renvoyé.

Ma conviction profonde est qu’il n’a jamais été question de fermer ce camp.

Laurent Reversat

Si la décision du gouvernement dirigé alors par Manuel Valls (avec Jean-Yves Le Drian en charge de la Défense) fit frémir une partie du plateau, ce fut surtout parce qu’elle fut prise à un moment où les bruits de fermeture du camp se faisaient de plus en plus insistants. Le nombre de militaires présents n’avait eu de cesse de diminuer et on en comptait alors un peu moins de deux cents, auxquels venaient s’ajouter les stagiaires du Ceito (Centre d’entraînement de l’infanterie au tir opérationnel).

« Ma conviction profonde est qu’il n’a jamais été question de fermer ce camp, estime Laurent Reversat, éleveur de brebis laitières installé sur le plateau, au lieu-dit d’Égalières. C’est extrêmement rare que la population civile fasse plier l’armée, et symboliquement, s’il doit rester un camp militaire ouvert en France, ce sera celui-là. L’armée a un gros ego… »

Cependant, pas question pour l’ancien co-porte-parole de la Confédération paysanne dans l’Aveyron (de 2013 à 2018) de pointer particulièrement du doigt ses nouveaux voisins : « Quand j’entends des gens dire “en plus, c’est la Légion”, ça m’agace. Je ne serais ni plus ni moins content si c’était l’infanterie ou les parachutistes. »

En annonçant ainsi l’arrivée des képis blancs, le gouvernement mit donc un terme aux rumeurs et, indirectement, aux projets qui avaient commencé à voir le jour. « On avait réfléchi à la façon dont on allait réinvestir les lieux et on avait plein d’idées, comme la construction d’une salle des fêtes », révèle Solveig Letort, habitante de La Couvertoirade et élue Europe Écologie-Les Verts.

« Quand on nous a dit que le camp ne fermait pas et qu’en plus, c’était les légionnaires qui arrivaient, j’ai eu peur, car l’image qui leur est associée n’est pas très bonne, poursuit l’élue municipale, par ailleurs guide touristique. Par la suite, j’en ai rencontré, et j’ai souvent vu des jeunes hyper bien encadrés, qui pouvaient percevoir ici un salaire et faire vivre dignement leur famille en Serbie, au Brésil ou ailleurs ; pas des méchants, pas des guerriers balafrés qui arrivaient avec une volonté de nuire. »

Le projet d'extension du camp militaire avant qu'il ne soit abandonné en 1981, exposé à la librairie de Montredon. © RG / Mediapart Le projet d'extension du camp militaire avant qu'il ne soit abandonné en 1981, exposé à la librairie de Montredon. © RG / Mediapart
Des rencontres eurent également lieu avec les plus haut gradés, auxquels elle et les membres de l’Apal (Association pour l’aménagement du Larzac, outil de combat au moment de la lutte, devenu par la suite outil de développement local) firent passer quelques messages.

« On leur a expliqué qu’ils étaient sur un territoire avec une histoire très particulière et qu’ils ne devaient pas sortir de leurs frontières. Jusqu’à présent, on a obtenu que ce soit le cas, au travers d’une forme de contrat moral », résume celle qui, bien que se présentant comme « plutôt antimilitariste », se dit aujourd’hui convaincue qu’il n’y a « rien d’anormal » à ce qu’un terrain militaire serve aux militaires : « Je vois que le monde s’effondre un peu et ces gens-là seront peut-être présents pour reconstruire quand il y aura de grosses difficultés, alors je me dis qu’il faut mettre un peu d’eau dans notre vin. »

Sur le plateau, l’absence de mélange demeure en tout cas la position dominante, et les infractions au « contrat moral », quand elles arrivent, suscitent l’indignation. « Plusieurs fois, un hélico a survolé la ferme de nuit parce que les soldats sortent du camp, raconte Marion Renoud-Lias, qui exploite avec son compagnon la ferme des Aromatiques d’Homs, à proximité des limites du camp. Avant leurs sorties nocturnes, ils procèdent à un balisage, entre chien et loup, pour leurs exercices. On a le sentiment que tout leur est permis, ce qui est un peu difficile à accepter. Une fois, j'ai appelé la gendarmerie mais je sais que ça ne sert à rien. »

Leur hélico était au-dessus de la ferme.

Morgane Blanc

« Une nuit, j’étais en voiture et, sur la route, je me suis trouvée face à une dizaine de militaires, raconte de son côté Morgane Blanc, éleveuse de brebis à Montredon, à quelques encablures de là. Ils m’ont arrêtée, ont pointé leurs lampes, et l’un d’entre eux m’a fait baisser ma vitre. Il m’a dit qu’ils faisaient une course d’orientation, qu’ils étaient perdus, et son arme est entrée dans l’habitacle… Une autre fois, toujours la nuit, leur hélico était au-dessus de la ferme, tellement près que j’ai pu leur crier de partir : ils faisaient peur aux brebis qui étaient en train de mettre bas. »

L’hypothèse selon laquelle l’État a trouvé en l’installation de la Légion sur le Larzac une occasion de prendre une forme de revanche a commencé, localement, à prendre du crédit... « Tous les élus locaux n’ont eu de cesse de dire que l’arrivée de la Légion était géniale », indique Laurent Reversat.

« Nous qui avons vécu la lutte l’avons perçu ainsi mais je doute que les élus actuels aient pensé ça, juge Solveig Letort, âgée de 7 ans et aux côtés de ses parents en 1971. Dans leur logiciel de néolibéraux, ils ont pensé qu’il fallait développer économiquement la région. Ils se sont demandé qui avait des sous et comme l’armée en a, ils se sont dit “allons-y”. Pour eux, c’était juste une opportunité. »

Des propos corroborés par ceux de José Bové, l’une des figures de la décennie de lutte, qui met en avant la différence les deux époques : « Aujourd’hui, il n’est plus question d’extension. D’ailleurs, elle ne pourrait pas avoir lieu étant donné qu’on tient tous les terrains autour, et je ne suis pas inquiet quant à une mobilisation éventuelle si, par je ne sais quel hasard, il venait à quelqu’un une idée aussi farfelue. » 

Conformément au souhait des responsables politiques aveyronnais, qui ont insisté pour que les entreprises locales soient prioritaires pour la réalisation des travaux de rénovation du camp, l’arrivée de la Légion a constitué un appel d’air sur le plan économique. C’est ainsi qu’en novembre 2016, Patrick Barrillon, alors directeur de l’établissement du service d’infrastructures du ministère de la défense pour la zone sud-ouest, déclare avoir fixé à 50 % la part de marchés qui devaient être accessibles aux PME du cru.

Inscription antimilitariste sur le plateau, juillet 2021. © RG / Mediapart Inscription antimilitariste sur le plateau, juillet 2021. © RG / Mediapart

« Le ministère de la défense s’inscrit comme acteur du développement économique local, insiste également Jean-Yves Le Drian, alors chef des armées, lors de sa venue à La Cavalerie le 21 octobre 2016. Je sais qu’il y a des attentes fortes en termes d’économie et d’emploi et je souhaite que l’on avance de façon étroite avec les entreprises locales. »

Sur place, tout le monde n’est cependant pas prêt à travailler pour le camp militaire. La SCTL (Société civile des terres du Larzac, qui installe des paysans sur les terres acquises à l’époque par l’État pour son projet d’extension du camp militaire – voir le volet 2 de cette série), produit depuis 2014 du bois permettant d’alimenter en énergie plusieurs fermes du plateau et des équipements collectifs aux alentours. Lorsque les responsables militaires se sont rapprochés d’elle pour lui acheter des copeaux de bois pour le chauffage du camp, le sujet a été mis à l’ordre du jour d’une assemblée générale : le « non » l’a emporté, à une majorité des deux tiers.

Du côté des commerçants de La Cavalerie, c’est toutefois la satisfaction qui l’emporte. Ils constatent un regain d’activité depuis 5 ans dans leur commune, aujourd’hui forte de 2 200 habitants, contre un millier en 2015.

« Ça bouge beaucoup grâce aux légionnaires et aux ouvriers qui refont tout dans le camp, soulignent Dylan et Dimitri Graille, qui ont repris cette année le bar L’îlot, situé à quelques centaines de mètres de l’entrée du camp, que leurs parents tenaient depuis 2011. Les militaires se sont bien intégrés, viennent au café... Leur arrivée a boosté le coin sur le plan économique et immobilier. Il y a des villages qui n’ont pas d’avenir mais le nôtre en a un. »

Sans la Légion, on serait parti sur une pente descendante.

François Rodriguez

« On a des légionnaires qui viennent seuls ou en famille et qui font vraiment tout pour s’intégrer, ajoute Sophie Valat, qui a repris avec son mari à l’été 2020 Le fournil des Cardabelles, situé dans les remparts de la cité templière. Avant d’arriver ici, on était à Orange, dans le Vaucluse. La Légion était présente mais quand elle est partie [en 2013, après 46 ans de présence dans le camp de Carpiagne, – ndlr], la ville a perdu beaucoup de dynamisme. »

Depuis son bureau de la mairie, François Rodriguez, premier édile – sans étiquette – depuis décembre 2015 (réélu l’an dernier avec 70,33 % des voix au second tour), savoure lui aussi cette intégration, lui qui a, en outre, fait agrandir l’école et construire une maison de santé avec l’aide financière du Département, de la Région et de l’État.

« La désertification du monde rural, je connais, dit-il. Sans la Légion, on serait parti sur une pente descendante, avec une baisse des subventions et des dotations de fonctionnement. Son arrivée a même relancé plein de petits jobs dans la zone industrielle. Pour leurs gros achats, les militaires vont à Millau ou à Lodève (Hérault), mais tout ce qu’ils peuvent prendre sur place, ils le prennent ici. »

Ces dernières années, le visage de la commune a donc bien changé, surtout le long de la route départementale 999, qui borde une grande partie du camp. Un imposant portail blanc a notamment été construit pour matérialiser la nouvelle entrée du site, qui prend de fait des allures de forteresse, tandis que, derrière lui, plusieurs bâtiments sont sortis de terre.

Panneau de limite du camp militaire, détourné en «terrain à louer». © RG / Mediapart Panneau de limite du camp militaire, détourné en «terrain à louer». © RG / Mediapart
Aujourd’hui, la mutation des lieux se poursuit, même si, en direction de Nant, sur la partie est du plateau, les limites du camp demeurent dénuées de murs, grillages ou barbelés, et ne sont matérialisées que par des panneaux d’information ou quelques barrières rouillées. Autant de traces du passé qui vont contraster avec le gymnase, dont la construction sera achevée l’an prochain, mais surtout avec le collège attendu par les populations locales, contraintes de se rabattre sur celui de Millau depuis 25 ans. La première rentrée est prévue pour 2023.

« J’ai porté ce projet et les élus l’ont voté en disant que c’était l’arrivée de la Légion qui allait permettre de le financer, ce qui est totalement faux, s’agace Solveig Letort. Cela faisait 5 ans qu’on demandait sa construction pour les 250 enfants du plateau, tout était prêt. C’est quand le ministère de la défense a demandé aux élus ce qu’ils pouvaient offrir à la Légion qu’ils ont sorti ce dossier. » La guide touristique a fini par faire la part des choses : « Je me suis dit que le collège serait là pour toujours, même quand la Légion partirait. »

« Ce ne sont pas les enfants de légionnaires qui ont créé le besoin du collège, appuie Laurent Reversat. Le collège, c’est le besoin du territoire. Que l’activité de la Légion ait fortement relancé l’économie locale, je ne peux pas le nier, mais si l’argent des travaux avait été utilisé pour construire une super caserne de pompiers, ça aurait été très bien. »

« La création de ce pôle de l’Éducation nationale est absolument géniale. La Cavalerie a deux écoles, bientôt ce collège ; cela offre de nouvelles possibilités aux familles. C’est une sorte de continuum pour le plateau », s’est quant à lui récemment félicité le colonel Pierre-Henri Aubry, chef de corps de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère, dans les colonnes du journal du conseil départemental de l’Aveyron. Une communication succincte, mais toujours supérieure à celle de ses troupes.

S’ils fréquentent La Cavalerie lorsqu’ils se rendent dans les commerces, les hommes en treillis demeurent en effet extrêmement discrets, voire secrets. Rien ne filtre de leur côté, surtout quand un journaliste s’avise de leur demander ce que représente pour eux le fait de vivre là compte tenu de ce qui s’y est passé : aucun de ceux que nous avons approchés n’a voulu nous répondre – et à plusieurs reprises, la barrière de la langue est revenue comme alibi. La direction du camp n’a pas non plus donné suite à notre demande d’entretien.

Si le Larzac reste marqué par une cohabitation entre ces deux univers parallèles, il n’est pas empreint de la même hostilité qu’il y a un demi-siècle. Peut-être les générations futures, celles-là mêmes qui fréquenteront les écoles et le collège de La Cavalerie, l’aborderont encore autrement, pour prouver, comme le confie Solveig Letort, « que des enfants venant de mondes différents peuvent bien se mélanger et être plus intelligents que les adultes ». Une expérimentation de plus à mettre à l’actif du plateau.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Cet article est le quatrième d’une série consacrée au 50e anniversaire du début de la lutte sur le plateau du Larzac, coécrite par Romain Gruffaz et Amélie Poinssot.

Romain Gruffaz est un journaliste basé à Rodez, en Aveyron. Il signe avec cette série sa deuxième collaboration avec Mediapart. Son premier article portait sur la labellisation des couteaux Laguiole.

Pour ce reportage, il s’est rendu sur le plateau à la fin du mois de juin et courant juillet 2021. Sa demande d’entretien avec une personne du camp militaire de La Cavalerie, effectuée par voie de mail, est restée sans réponse.

Prochain épisode de la série, mercredi 4 août : du Larzac à la politique, les différentes visages de José Bové.