Affaire des assistants FN: un aveu et des preuves

Par

Mediapart a eu accès à des documents qui montrent « l'absence totale ou quasi totale » de travail au parlement d'une partie des collaborateurs d'eurodéputés FN « et, au contraire, un travail effectué au profit du Front national ». Révélations.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

« Salut Loup, si tu es contacté par des journalistes sur l’affaire des assistants au PE [Parlement européen] merci de ne répondre à aucun. » La consigne, adressée par email à un assistant parlementaire, est signée Florian Philippot. En cette fin juillet 2015, le parti frontiste est en pleine panique après la suspension par le Parlement européen des salaires de six collaborateurs d’eurodéputés. Le vice-président du FN a compris qu’il fallait garder le silence dans la tempête. Quatre mois plus tôt, la justice française a ouvert une enquête après un signalement du Parlement européen, soupçonnant qu’une partie des emplois des assistants frontistes à Strasbourg soient fictifs.

Les deux années et demie d’enquête menées conjointement par les policiers de l’Office anticorruption (OCLCIFF) et de l’Office antifraude européen (OLAF) ont mis en évidence des situations problématiques, voire ubuesques, d’après des documents consultés par Mediapart. À ce stade, les investigations à l'égard d'une partie des collaborateurs visés permettent de constater « l'absence totale ou quasi totale de tout travail d'assistant parlementaire, et, au contraire, un travail effectué au profit du Front national, en France », écrivent les juges Claire Thépaut et Renaud Van Ruymbeke dans une note.

C’est le cas de Loup Viallet, 26 ans, mis en examen en juillet dernier pour « recel d'abus de confiance ». Sur le papier, le jeune homme fut, entre octobre 2014 et août 2015, assistant local à temps plein de la députée européenne Dominique Bilde, percevant chaque mois 2 200 euros net. Mais dans les faits, cet ancien chevènementiste travaillait au Carré, le siège du FN, où il était délégué national au pôle “Veille et prospective”, sous la responsabilité de Florian Philippot. Les enquêteurs relèvent qu’il était domicilié à Paris alors que son lieu de travail officiel se situait à 400 kilomètres, en Moselle.

Loup Viallet, en mai 2017, pendant sa campagne législative dans le Doubs. © Compte Facebook de Loup Viallet. Loup Viallet, en mai 2017, pendant sa campagne législative dans le Doubs. © Compte Facebook de Loup Viallet.
Avant le signalement du Parlement européen, le 9 mars 2015, le jeune frontiste n'échange quasiment pas avec sa députée. Alors qu’il démarre son contrat le 1er octobre, ce n’est que trois mois plus tard, en janvier, qu’il écrit à son élue… pour lui demander un ordinateur, aux frais de l’Europe :

Le 5 janvier 2015, Loup Viallet demande un ordinateur à sa députée. © Document Mediapart Le 5 janvier 2015, Loup Viallet demande un ordinateur à sa députée. © Document Mediapart

Mais après le signalement, la fréquence des échanges entre la députée et son assistant change brusquement. Le 13 mars, Dominique Bilde s’empresse de suivre le compte de son assistant sur Twitter. Le 23 avril, Loup Viallet envoie 19 notes thématiques d’un coup à sa députée, après que le cabinet de Marine Le Pen a demandé aux députés de rassembler les éléments pour assurer leur défense :

Le 23 avril 2015, Loup Viallet envoie 19 notes d'un coup par mail à sa députée, Dominique Bilde. © Document Mediapart Le 23 avril 2015, Loup Viallet envoie 19 notes d'un coup par mail à sa députée, Dominique Bilde. © Document Mediapart

Parmi les 28 emails retrouvés par les policiers entre l’élue et son collaborateur, la majorité a été envoyée en avril et mai. Interrogée en avril par L'Est républicain, Dominique Bilde assurait que Loup Viallet avait réalisé pour elle « un travail remarquable sur la francophonie ». Si le jeune collaborateur a bien travaillé sur ces sujets, l’examen de sa boîte mail par les policiers démontre qu’il l’a surtout fait au service du parti et de Florian Philippot.

Les enquêteurs ont recensé 84 mails envoyés au vice-président du FN, et 106 à sa collaboratrice, Mathilde Androuët. Pendant cette période, Loup Viallet adresse de nombreuses notes et communiqués à Florian Philippot – 67 pièces jointes ont été retrouvées. Il semble aussi consacrer une grande partie de son temps à la création d’un collectif “Mer et francophonie”, qui sera lancé sous sa houlette le 23 juin 2015. Enfin, il est régulièrement réquisitionné par le parti, avec d'autres, pour « scanner » les profils internet des candidats pré-investis aux élections. « Les emails échangés permettent de constater que Monsieur Viallet participe à de multiples actions du Front national », notent les policiers. Dans ses courriels, le jeune homme explique lui-même que « dans les faits » il travaille « au Carré », et signe souvent d'un « Loup Viallet, Délégué national en charge du Pôle prospective. Vice-présidence Stratégie Communication ».

C’est d’ailleurs à Florian Philippot – ou son cabinet –, et non à sa députée, que l’assistant parlementaire s’adresse lorsqu’il s’agit de parler matériel informatique, salaire ou notes de frais. Exemple le 13 juillet 2015 : Viallet se voit notifier la suspension de son salaire par le Parlement européen, et c’est au vice-président du FN qu’il écrit. Même chose le 4 août, lorsqu'il remarque qu’il n’a « malheureusement pas reçu de salaire pour août ». « Ah mince, je regarde ça, lui répond Philippot, en lui demandant d’appeler son assistant, Kevin Pfeffer à qui il a « transféré une consigne ». Le 1er septembre, Loup Viallet revient aux nouvelles « concernant le changement de prise en charge ». « Florian va t’en parler. Contacte-le et prends RDV avec lui pour en discuter de vive voix », lui répond Kevin Pfeffer. Comme d’autres assistants dont le salaire a été coupé, Loup Viallet sera basculé sur un contrat pour la campagne des régionales, pour couvrir la période août-décembre 2015.

La députée européenne (FN) Dominique Bilde. © Vidéo du Parlement européen. La députée européenne (FN) Dominique Bilde. © Vidéo du Parlement européen.
Au Parlement européen, les justificatifs envoyés par la députée Dominique Bilde pour prouver la réalité du travail de son attaché parlementaire n’ont en tout cas pas convaincu. Fin 2016, les services du Parlement ont réclamé le remboursement de 40 320 euros pour des salaires jugés « indûment » perçus.

Au Carré, Loup Viallet semblait, toujours d’après sa boîte mail, donner du travail d’édition à un autre frontiste : Charles Hourcade. Comme lui, ce quadragénaire était officiellement assistant parlementaire européen, mais comme lui, il était installé au siège du parti, où il officiait comme graphiste depuis septembre 2013. Il avait auparavant travaillé au service de Frédéric Chatillon et son agence Riwal, le prestataire du FN au cœur des affaires de financement de campagnes du FN.

Pendant six mois, Charles Hourcade a été le collaborateur local de l'eurodéputée Marie-Christine Boutonnet, à temps plein, pour un salaire mensuel de 3 190 euros net. Mais devant les juges, il a reconnu avoir « toujours travaillé à Nanterre au 78 rue des Suisses [le siège du Front national – ndlr] depuis 2013 ». « Je n’ai pas eu d’autre fonction que de travailler au FN sur toute cette période », a-t-il concédé le 29 juin lors de son audition, que Mediapart a pu consulter, et dont l’AFP avait livré quelques éléments.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous