Dati à Hortefeux: «Salut le facho!»

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En 2013, Rachida Dati a prévenu Brice Hortefeux des révélations qu’elle pourrait faire au sujet de « l’argent liquide » qu’il a « perçu pour organiser des rdv auprès de Sarko lorsqu’il était président », et « des relations tout aussi liquides » qu’il a eues « avec Takieddine », l’un des intermédiaires de l’affaire libyenne.

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C’est le texto qui fait boum ! Le 9 septembre 2013, à 9 heures du matin, Rachida Dati, ex-garde des Sceaux, devenue députée européenne, a tapé un long SMS à Brice Hortefeux pour le menacer de révéler tout ce qu’elle savait de « l’argent liquide » que l’ancien ministre de l’intérieur avait « perçu pour organiser des rdv auprès de Sarko lorsqu’il était président » et « des relations tout aussi liquides » qu’il avait eues « avec Takieddine », l’un des principaux intermédiaires de Nicolas Sarkozy à Tripoli.

Elle ignorait bien sûr que Brice Hortefeux était sur écoutes, et que son avertissement se retrouverait dans les notes de synthèse des enquêteurs, puis dans le dossier d’instruction de l’affaire libyenne.

Rachida Dati et Brice Hortefeux, le 17 décembre 2008, à l'École polytechnique de Palaiseau. © Reuters Rachida Dati et Brice Hortefeux, le 17 décembre 2008, à l'École polytechnique de Palaiseau. © Reuters

Entre Rachida Dati et Brice Hortefeux, les relations ont toujours été tendues. L’inimitié date de longtemps, expliquait déjà Le Monde en 2010, lorsque le ministre de l’intérieur avait supprimé l’escorte dont bénéficiait l’ex-garde des Sceaux. En septembre 2013, elle vient d’apprendre que Brice Hortefeux se serait ouvert, cette fois, auprès d’agents de la Police de l’air et des frontières (PAF) « des privilèges » dont elle bénéficierait, en concluant : « Je vais m'en occuper. » Son sang ne fait qu’un tour, et elle écrit aussitôt :

  • « Salut le facho, je t’ai entendu dire à ton OS [officier de sécurité – ndlr] que tu allais me faire “sauter” la pseudo-facilité de passage (que je n’ai pas) que j’aurais à l’aéroport ! Je vais te donner un dernier avertissement par ce SMS dont la copie est envoyée à N. Sarkozy. Soit tu me lâches soit je vais déposer l’assignation qui date de deux ans dans laquelle tu figures avec d’autres pour atteinte à ma vie privée et écoutes illicites (…) - Sarkozy l’avait reçue et m’avait demandé de ne pas la déposer au tribunal !- en ta qualité de ministre (naze) de l’Intérieur ! De plus, je vais dénoncer l’argent liquide que tu as perçu pour organiser des rdv auprès de Sarko lorsqu’il était président, des relations tout aussi liquides que tu as eues avec Takieddine, l’emploi fictif de ton ex à la Caisse d’Epargne grâce à Gaubert [Thierry Gaubert, un proche de Sarkozy, mis en examen dans l'affaire Karachi – ndlr], et l’emploi illégal de ta compagne actuelle au Parlement européen, et je peux continuer avec les avantages que tu as eus et as encore à l’UMP à l’insu de ceux qui paient. Alors maintenant, je te préviens très fermement : tu me fous la paix ! Je ne te lâcherai pas espèce de voyou ! »

Questionnés par Mediapart sur ce texto, Brice Hortefeux et Rachida Dati ont tous les deux choisi d’ignorer l’incident, ou de l’avoir un peu oublié. Il est vrai qu’ils comptent aujourd’hui tous les deux parmi les soutiens de Nicolas Sarkozy à la primaire de droite. « Je me souviens d’attaques, mais pas de ce texto, a déclaré Brice Hortefeux. Ce ne sont ni les premières, ni les dernières qu’elle a proférées à mon égard, mais je ne lui répondais pas. C’était la règle que je m’étais fixée. Je n’étais plus en fonctions à l’époque, donc je ne pouvais rien demander à la PAF. Par ailleurs, depuis cette période nos relations se sont normalisées. »

De son côté, l’ex-garde des Sceaux a reconnu que ses relations avec Brice Hortefeux avaient été « exécrables entre 2009 et 2015 ». « On était en haut de la tour Eiffel dans la tension, a-t-elle commenté. À l’époque, il a tout fait pour me nuire, avec d’autres. Depuis, nos relations se sont pacifiées. » Quant à l’épisode précis survenu à la frontière, Rachida Dati s’est souvenue que Brice Hortefeux s’était plaint auprès d’agents de la PAF qu’elle ne soit pas contrôlée.

Nicolas Sarkozy ayant été en copie du texto, son directeur de cabinet Michel Gaudin, ancien préfet de police de Paris (entre 2007 et 2012), cherche à la joindre. Mais lui aussi est sur écoutes.

— Michel Gaudin : « Je relisais ton message là… Il faut quand même que tu fasses gaffe quand même… Envoyer des messages pareils… »
— Rachida Dati : « Mais parce que c'est la vérité ! Non, mais attends, je t'explique Michel. »
— Michel Gaudin : « Oui. »
— Rachida Dati : « Euh… Au ministère de l’intérieur, ils me font des facilités, notamment à l’aéroport [...] »
— Michel Gaudin : « Oui, oui. »
— Rachida Dati : « Et tu sais très bien… Ils ont continué ce que tu faisais. »
— Michel Gaudin : « Oui. »
— Rachida Dati : « Ce matin, il va dire à la PAF, parce que la PAF déteste Hortefeux, il est allé dire à la PAF, c'est les mecs de la PAF qui sont venus me le dire, en disant, c'est inadmissible que Rachida Dati bénéficie encore de privilèges. Donc il a dit : "je vais m'en occuper", je le cite, "pour qu'on lui fasse sauter tout ça". Et donc les types de la PAF me disent "Mme Dati, on préfère vous prévenir, voilà ce qu'il va faire contre vous". Et les types de la PAF, c'est des policiers de base. Donc faut qu'il arrête. Et il a fait le guignol encore en début de semaine, en interview, en disant qu'ils lui ont dit je sais pas quoi sur Rachida Dati, et il m'a encore défoncée, notamment sur le Parlement européen. Donc il faut vraiment qu'il arrête. Faut vraiment qu'il arrête. C'est pas la première fois, Michel. »
— Michel Gaudin : « Oui, ben je sais bien… […] »
— Rachida Dati : « Ce que j'ai mis dans le texto, je l'ai fait, je l'ai fait à dessein parce que c'est vrai. (…) il prenait des rendez-vous chez Sarko, et il faisait payer les gens. D'ailleurs, il m'a pas répondu parce qu'il sait que c'est vrai. Et sa bonne femme qui a été recrutée à la caisse d'épargne par Gaubert, c'est vrai aussi. Et sa nana, sa nouvelle nana, au Parlement européen, elle est payée par un autre député. Pour masquer le fait que c'est sa compagne. Mais c'est interdit, c'est illégal. »
— Michel Gaudin : « Ouais, ouais. »
— Rachida Dati : « Donc moi je veux bien me la fermer, mais je ne vais pas me la fermer longtemps. »

L’ex-garde de Sceaux prévient encore qu’elle est « déterminée », et elle demande à Michel Gaudin de prévenir Hortefeux. « Là, je ne laisserai rien passer », ajoute-t-elle. Le préfet assure qu’il l’a déjà eu, lui a « déjà dit ». Il suggère « d’arrêter tout ça », « de se chamailler… Parce que tous les gens en profiteront après. » L’ex-garde des Sceaux n’a finalement pas dénoncé les faits dont elle avait connaissance. « Des conneries à Hortefeux, j’en ai envoyé », relativise-t-elle aujourd’hui. Mais les juges de l'affaire libyenne pourraient avoir envie d'en savoir plus.

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