«Gilets jaunes»: les oppositions se cherchent

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Les principaux responsables de parti ont été reçus à Matignon lundi pour évoquer les sorties de crise possibles. Eux-mêmes sont dépassés par le mouvement inédit des « gilets jaunes ».

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Eux non plus ne maîtrisent rien. Pas plus qu’Emmanuel Macron, cible de la détestation des « gilets jaunes », les oppositions ne peuvent prétendre dicter l’agenda politique et social. Elles ont pourtant été reçues par le premier ministre à Matignon lundi 3 décembre pour évoquer les sorties de crise possibles.

Édouard Philippe, dont la position est désormais extrêmement fragile, eu égard à la vocation de « fusible » du premier ministre sous la Ve République, a ratissé large dans les invitations : il a été bien au-delà des habituels groupes représentés à l’Assemblée. En plus de LR, des Insoumis, du RN, des socialistes, des écologistes et des communistes, les plus petites formations comme Génération.s (Benoît Hamon), Génération écologie (Delphine Batho) ou Les Patriotes (Florian Philippot) ont été conviées à rencontrer le premier ministre.

Seul Nicolas Dupont-Aignan a choisi de claquer la porte, à peine arrivé. Il a demandé vainement, à l’instar de ce que plusieurs représentants des gilets jaunes avaient fait ces derniers jours, que la rencontre soit retransmise sur Facebook.

Un rendez-vous était également envisagé mardi avec des représentants des gilets jaunes, avant un discours de Philippe mercredi à l’Assemblée nationale, suivi d’un débat sans vote avec les députés. Il aura aussi lieu jeudi au Sénat, pour tenter de mettre fin à la crise profonde qui secoue le pouvoir (lire l’article sur l’impasse pour la majorité).

Devant les responsables des partis, le premier ministre est resté évasif sur les mesures que prépare le gouvernement. À la sortie des rendez-vous avec Édouard Philippe, entouré de Gilles Boyer, conseiller politique du premier ministre, et de Marc Fesneau, ministre délégué aux relations avec le Parlement, les interprétations divergeaient sur les desseins du gouvernement.

« On a joué le jeu institutionnel et républicain pour porter nos revendications de mesures d’urgence fiscale, raconte Charlotte Girard, qui représentait La France insoumise. Mais on est ressortis aussi inquiets qu’en entrant : le premier ministre a écouté, mais n’avait pas l’air de nous entendre. » Édouard Philippe devrait faire de nouvelles annonces mercredi, avant le débat parlementaire.  

De gauche à droite et de haut en bas : Marine Le Pen (RN), Benoît Hamon (Génération.s), Sandra Regol (EELV), Olivier Faure (PS), Laurent Wauquiez (LR), Charlotte Girard (LFI), Olivier Besancenot (NPA) et Fabien Roussel (PCF). © Reuters/Twitter De gauche à droite et de haut en bas : Marine Le Pen (RN), Benoît Hamon (Génération.s), Sandra Regol (EELV), Olivier Faure (PS), Laurent Wauquiez (LR), Charlotte Girard (LFI), Olivier Besancenot (NPA) et Fabien Roussel (PCF). © Reuters/Twitter

Olivier Faure, premier secrétaire du PS, « croyai[t] comprendre » qu’un « moratoire » sur la hausse des taxes sur le carburant en janvier serait annoncé. À l’inverse, Sandra Regol, membre de la délégation Europe Écologie-Les Verts, avait entendu le locataire de Matignon expliquer « qu[’il] ne reculerai[t] pas sur ce point » mais qu’il cherchait des mesures pour « lâcher du lest ».

Du côté de Génération.s, Benoît Hamon, qui reconnaît un accueil « sympathique et courtois » de la part d’Édouard Philippe, a vu le gouvernement se comporter « comme face à un mouvement social intense, mais classique, auquel il allait répondre par un calendrier pour “décoaguler” les forces manifestantes ».

En attendant, les oppositions constatent le chaos qui règne à la tête de l’État. Un premier ministre « fatigué », « emmerdé », « atteint », « coincé par Macron qui ne lui laisse pas de marge de manœuvre » et « dont on ne sait pas s’il sera encore à Matignon à la  fin de la semaine »

« Le gouvernement est submergé : ils ne savent plus quoi faire. Pourtant, on les sent vraiment inquiets sur le maintien de la paix sociale, et vraiment penauds devant cette détresse sociale, explique Sandra Regol, membre de la délégation EELV. Mais dans le fond, ils ne sont pas outillés pour comprendre ce que signifie la “justice sociale” – nous avons eu un débat sur le sujet pendant le rendez-vous – ni ce qu’est vraiment la transition énergétique. J’ai vu qu’il nous avait écoutés, mais ce sont des comptables. Ils n’ont pas le logiciel adéquat. Du coup, ils essaient de faire les choses proprement, au pas de charge, mais c’est trop tard. »

Devant le premier ministre, les oppositions ont toutes déroulé les propositions, aussi diverses que contradictoires, et pour l’instant largement inaudibles, d’un mouvement qui échappe jusqu’ici à toute récupération partisane.

Cela n’a pas empêché le camp progressiste, au sens large, d’axer son discours sur la question du pouvoir d’achat, centrale dans les discours de nombreux gilets jaunes depuis plus de trois semaines. Tous les partis, du PS au NPA, revendiquent, outre une suppression de la hausse de la taxe sur le carburant, une augmentation du Smic, l'annulation de la suppression de l’ISF, de véritables moyens pour la transition écologique et l’ouverture d’un débat pour revoir en profondeur les institutions.

La France insoumise, représentée par Charlotte Girard, Manuel Bompard et la députée Mathilde Panot, a déroulé ses propositions de court terme : l’affectation des fonds du CICE vers la transition écologique et le rétablissement de l’ISF pour compenser le manque à gagner engendré par la suppression de l’augmentation des taxes sur le diesel.

« À moyen terme, on demande aussi que la majorité remette en jeu son mandat, qu’elle accepte de nouvelles élections législatives et, à long terme, on pense qu’une sortie par le haut ne peut se faire sans la convocation d’une constituante : c’est ce que nous proposions dans notre programme présidentiel, et c’est ce qui est demandé partout sur les ronds-points », a expliqué Charlotte Girard. Cette requête a déclenché un sourire poli du premier ministre, selon la dirigeante insoumise.

Le PS demande quant à lui l’organisation d’« états généraux » nationaux qui auraient pour thèmes aussi bien le pouvoir d’achat que la transition écologique, la fiscalité, les salaires et la démocratie. Le PCF réclame, entre autres, une revalorisation des prestations sociales (APL, allocations familiales), un redressement des services publics et un référendum sur les institutions. De même que Génération.s, qui veut aussi réorienter le CICE vers la transition écologique, supprimer la hausse de la CSG sur les retraites, l’expérimentation du revenu universel ou le rétablissement des petites lignes de trains.

En attendant, « on se met au chômage technique au Parlement : on est censé voter le PLF au Sénat et le PLFSS à l’Assemblée nationale, mais dans les deux cas, il est question de la fiscalité, donc on ne peut pas avoir des débats parlementaires dans ce contexte », indique le député du Nord Fabien Roussel, également secrétaire national du PCF.

Au RN, le pouvoir d’achat et la « submersion »

Alors que Marine Le Pen axait tout son discours sur l’immigration depuis de longs mois, le Rassemblement national (RN) s’est de nouveau posé en protecteur du pouvoir d’achat des Français. « Nous sommes dans un état d’urgence social. Toutes les propositions et décisions qui iront en faveur de la hausse du pouvoir d’achat des Français aura [sic] notre appui », a ainsi expliqué le conseiller régional d’Île-de-France Jean-Lin Lacapelle.

En sortant de l’hôtel Matignon, Marine Le Pen a affirmé avoir demandé la suppression de l’augmentation des taxes sur les carburants, une « baisse significative du prix de l’électricité et du gaz » et une « augmentation des salaires minimum et retraites minimum compte tenu de la souffrance qui est exprimée par les Français ».

La présidente du RN, qui a critiqué « la stratégie de la confrontation choisie par Emmanuel Macron », a également redit qu’elle était favorable à l’instauration de la proportionnelle. Une réponse, d’après Marine Le Pen, à ce mouvement qui est aussi « une crise de la représentativité ».

En fin d’argumentaire, Marine Le Pen a repris sa vieille antienne anti-immigration. Lundi matin, elle avait d’ailleurs convié la presse – sans grand succès – pour évoquer la signature prochaine du pacte mondial sur les migrations, sous le haut patronage de l’ONU. « Avec cette nouvelle trahison silencieuse de la Nation, nos dirigeants franchissent une nouvelle étape dans la submersion organisée de notre pays », a-t-elle indiqué, semblant alors de nouveau bien loin des revendications exprimées depuis trois semaines.

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Les citations d'Olivier Faure, Charlotte Girard, Sandra Regol, Olivier Besancenot et Benoît Hamon ont été recueillies par Mediapart.