Kazakhgate: le demi-aveu de Claude Guéant

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L’ancien bras droit du président Sarkozy a reconnu mercredi devant une commission d’enquête parlementaire belge que l’Élysée s’est démené pour éviter à un oligarque un procès pour corruption en Belgique, afin que de juteux contrats soient signés entre la France et le Kazakhstan. Mais il a démenti avoir fait changer la loi outre-Quiévrain.

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Sous Nicolas Sarkozy, l’Élysée a bien monté une cellule occulte destinée à blanchir un sulfureux oligarque poursuivi en Belgique, afin de signer des milliards d’euros de contrats avec le dictateur kazakh Noursoultan Nazarbaïev. C’est l’incroyable aveu qu’a fait mercredi Claude Guéant, l’ex-bras droit du président Sarkozy, lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire belge sur le Kazakhgate. Cette affaire de corruption et de trafic d’influence franco-belge fait par ailleurs l’objet d’enquêtes pénales dans les deux pays.

Claude Guéant a été secrétaire général de l'Élysée sous Sarkozy à partir de 2007, puis nommé ministre de l'intérieur le 27 février 2011. © Reuters Claude Guéant a été secrétaire général de l'Élysée sous Sarkozy à partir de 2007, puis nommé ministre de l'intérieur le 27 février 2011. © Reuters

La justice soupçonne l’Élysée d’avoir fait introduire en 2011 dans la loi belge le dispositif de transaction pénale, qui a permis à l’oligarque Patokh Chodiev, roi des mines kazakhes et principal intermédiaire de la France dans les contrats avec Astana, d’échapper à un procès pour corruption en payant une simple amende. « Je n’ai jamais pu constater de manquement à la loi, que ce soit en France et a fortiori en Belgique […] La France n’a pas mené d’action pour infléchir la loi belge », a d’abord démenti Guéant.

Mais il a confirmé l’essentiel d’une note d’un de ses collaborateurs de l’époque, qui expliquait que le président Nazarbaïev a demandé à Nicolas Sarkozy de tirer d’affaire son ami Chodiev et ses deux associés, en échange de la signature de contrats, dont l’achat de 45 hélicoptères Airbus. Et que l’Élysée s’est plié bien volontiers à cette demande, alors même que Chodiev était poursuivi dans un pays étranger.

« La première fois que j’ai entendu parler de cette affaire [Chodiev – ndlr], c’était à l’automne 2009, alors que se préparait un voyage du président Sarkozy au Kazakhstan. […] Je ne peux pas vous dire si le président Nazarbaïev a lui-même exprimé un souci au président Sarkozy. […] Il nous avait été indiqué que le président Nazarbaïev attachait du prix à ce qu’une solution positive – de son point de vue – soit recherchée pour M. Chodiev et ses amis », a témoigné Claude Guéant. « L’intérêt pour la France était de maintenir une relation de confiance avec le Kazakhstan qui pouvait déboucher sur des accords commerciaux qui, pour nous, n’étaient pas négligeables », a-t-il reconnu.

L’ancien secrétaire général de l’Élysée raconte que le conseiller Asie centrale de Nicolas Sarkozy, Damien Loras, lui a « demandé s’il était possible de trouver un avocat compétent susceptible d’intervenir dans cette affaire et bien sûr inscrit au barreau de Bruxelles ». C’est Jean-François Étienne des Rosaies, homme d’influence et à l’époque « conseiller équestre » à l’Élysée, qui a finalement déniché l'avocate chargée de défendre Chodiev : la Française Catherine Degoul. 

Le problème, c’est que la fine équipe de l’Élysée est aujourd’hui accusée d’avoir fait voter la loi belge qui a sauvé Chodiev, grâce au lobbying mené par Armand De Decker, vice-président du Sénat belge et avocat, qui a touché la bagatelle de 740 000 euros (lire nos révélations ici et ). « La souveraineté de la Belgique a été bafouée par les basses manœuvres de l’Élysée ! », a accusé le député écologiste belge Georges Gilkinet lors de l’audition. « Je dis avec force qu’il n’y a eu aucune initiative pour modifier la législation belge », s’est défendu Guéant.

« Vous dites n’être au courant de rien, a rebondi le député Vincent Van Quickenborne. Mais je cite une autre note d’Étienne des Rosaies : soutien déterminant d’Armand de Decker qui nous a apporté l’adhésion des ministres de la justice, des finances et des affaires étrangères. Donc votre collaborateur s’était assuré d’une influence exercée sur le processus législatif belge. […] Vous confirmez que ce qui s’est passé ici en Belgique a pu servir les intérêts français. C’est une façon assez curieuse de faire des affaires et j’aurais assez honte à votre place. » Guéant bondit : « Je conteste cette façon d’aborder les choses. Quand on dit la vérité, on mérite le respect et non pas l’insulte. »

Sauf que des documents confidentiels issus du dossier judiciaire français, récemment dévoilés par l’hebdomadaire belge Le Vif, ont mis à mal sa version des faits. Dans un mail du 19 juin 2011, deux jours après que Chodiev a signé sa transaction pénale, Étienne des Rosaies explique que le président Sarkozy a été informé du succès de l’opération, et demande à Guéant d’appeler Armand de Decker pour le remercier. « Je suis certain que je n’ai pas appelé M. De Decker », a protesté Guéant.

Claude Guéant écrit pourtant le contraire dans un bristol manuscrit, rédigé le 18 aout 2011 pour Damien Loras, le conseiller Asie centrale de Sarkozy : « Cher Damien, j’ai eu Armand De Decker au téléphone. C’est vrai que lui et son équipe ont fait un magnifique travail qui ne peut que servir les intérêts de la France. Son souci maintenant est très prosaïque, c’est que les avocats qui ont travaillé pour Chodiev soient maintenant rémunérés. Pouvez-vous toucher ou faire toucher Chodiev ? Amitiés, C.G. » Claude Guéant répond que le « travail » des avocats pour sauver l’oligarque était exclusivement juridique.

Le président Nicolas Sarkozy et son homologue kazakh Noursoultan Nazarbaïev à l'Élysée le 27 octobre 2010, après la signature du premier accord sur la vente des hélicoptères d'Airbus Group. © Reuters Le président Nicolas Sarkozy et son homologue kazakh Noursoultan Nazarbaïev à l'Élysée le 27 octobre 2010, après la signature du premier accord sur la vente des hélicoptères d'Airbus Group. © Reuters

Enfin, Claude Guéant n’a guère été convaincant lorsqu’il a affirmé que « l’Élysée ne s’est pas impliqué dans la négociation des accords commerciaux » avec le Kazakhstan. « C’étaient des contrats d’entreprises à État sur des hélicoptères, des satellites et du matériel ferroviaire », a-t-il insisté. Mais comme l’a révélé Mediapart, les hommes de l’Élysée étaient au contraire très impliqués dans les négociations, aux côtés des dirigeants d’Airbus et de leur intermédiaire favori Patokh Chodiev (lire ici et ). Lequel s’est gentiment proposé d’acheminer 12 millions d’euros de pots-de-vin d’Airbus au premier ministre kazakh (lire notre enquête ici).

Et ce n’est pas tout. Selon des notes déclassifiées du renseignement intérieur belge, révélées par Mediapart et Le Soir, l’Élysée a également tenté de manipuler les services de renseignements français et belges afin de nuire à un citoyen belge qui gênait Patokh Chodiev (lire ici). Dans le cadre de cette opération, une fiche classifiée des services belges au sujet de cette « cible » aurait été remise par Armand De Decker à Claude Guéant en personne. « Jamais », a protesté l’intéressé devant la commission d’enquête parlementaire. 

Si Claude Guéant a nié tout trafic d’influence et barbouzerie en Belgique, son témoignage a en tout cas confirmé les pratiques commerciales pour le moins étonnantes qui avaient cours à l’Élysée sous Nicolas Sarkozy. Et confirmé que le Kazakhgate, parfois qualifié d’« élucubrations » par certains des mis en cause dans ce dossier, est bien une affaire d’État.

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Les citations tirées de l'audition de Claude Guéant devant la commission d'enquête parlementaires ont été recueillies à Bruxelles par Alain Lallemand, journaliste au journal belge Le Soir, qui les a transmises à Mediapart. Les deux médias sont membres du réseau European Investigative Collaborations (EIC), qui a notamment publié l'enquête Football Leaks. À l'automne 2016, lors de ce travail d'investigation sur le football, Mediapart et Le Soir ont décidé de travailler en commun sur le Kazakhgate, affaire franco-belge qui fait l'objet d'enquêtes judiciaires dans les deux pays. Cette collaboration s'est déjà traduite par la publication de trois enquêtes exclusives (lire ici et ).