Woerth aux juges: «Vous vous dites qu’il y a eu beaucoup d’argent liquide»

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L’ancien ministre Éric Woerth, aujourd’hui président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, a tenté de déminer devant les juges les accusations judiciaires qui le visent dans l’affaire des financements libyens. Il a expliqué avoir reçu des dons anonymes et en espèces sous enveloppes, mais ses explications, confuses, ont fragilisé sa défense, selon le compte-rendu de son audition.

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C’est à peine s’il comprend pourquoi il se retrouve mêlé à ce scandale d’État. L’ancien ministre Éric Woerth (LR), aujourd’hui président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, a tenté de déminer, devant les juges d’instruction, les accusations judiciaires qui le visent dans l’affaire des financements libyens. Le 29 mai dernier, il a expliqué avoir reçu des dons anonymes et en espèces sous enveloppes au QG de campagne de Nicolas Sarkozy, mais ses explications, souvent confuses, ont en réalité fragilisé sa défense, selon le compte-rendu d’audition dont Mediapart a pu prendre connaissance.

Éric Woerth, auquel l’actuelle majorité présidentielle a apporté son soutien en dépit de sa mise en examen pour « complicité de financement illégal de campagne électorale », a dû se résoudre à résumer lui-même le soupçon judiciaire qui l’entoure lors de son interrogatoire de première comparution, devant les juges Serge Tournaire et Aude Buresi : « Je vois bien que vous vous dites qu’il y a eu beaucoup d’argent liquide dans cette campagne » – la campagne présidentielle victorieuse de Nicolas Sarkozy en 2007.

Les magistrats instructeurs, qui ont déjà mis en examen l’ancien chef de l’État français pour trois délits (« corruption », « financement illicite de campagne » et « recel de détournements de fonds publics »), convaincus qu’il avait été stipendié par la dictature de Mouammar Kadhafi à l’occasion de l’élection de 2007, ont difficilement pu contredire l’ex-trésorier de la campagne incriminée assis en face d’eux.

Éric Woerth, le 15 novembre 2017, à l'Assemblée nationale. © Reuters Éric Woerth, le 15 novembre 2017, à l'Assemblée nationale. © Reuters

Ouverte depuis 2013, l’enquête judiciaire a en effet identifié, en amont, différents flux de financements libyens – en espèces ou par virements bancaires – en faveur du clan de l’ancien président et, en aval, une circulation massive d’espèces non déclarées durant la campagne de 2007. C’est à ce titre qu’Éric Woerth, qui fut le garant de la sincérité des comptes du candidat Sarkozy en tant que trésorier, est officiellement mis en cause par la justice, même si son nom n’apparaît pas, selon l’enquête, dans la liste des sarkozystes soupçonnés d’avoir négocié dans l’ombre avec le régime de Tripoli.

Le président de la commission des finances de l’Assemblée, confronté aux découvertes des enquêteurs – un premier rapport de synthèse avait été rendu en septembre 2017 –, a reconnu les faits devant les juges, mais a tout fait pour les minimiser et les déconnecter à tout prix du grand soupçon libyen. « Je n’ai pas de rapport entre l’enquête libyenne et ces fonds versés », a déclaré Éric Woerth dès l’entame de son audition.

Pour sa défense, le député LR a donc tout fait pour réduire les découvertes policières à peau de chagrin. Des fonds en espèces ? Oui, mais impossible d’en connaître l’origine puisqu’ils ont été envoyés anonymement par la poste par de généreux donateurs masqués. Des sommes importantes ? Absolument pas, quelques milliers d’euros, pas plus. Telle est, en résumé, la position d’Éric Woerth sur procès-verbal, qui a ainsi évoqué la réception, entre février et avril 2007, à l’UMP ou au siège de campagne de Nicolas Sarkozy, d’une petite trentaine de milliers d’euros répartis dans moins d’une dizaine d’enveloppes, dont certaines lui furent personnellement adressées. Il y avait, a-t-il assuré, entre 1 000 et 5 000 euros par enveloppe.

L’argent aurait ensuite été entreposé dans des coffres-forts avant d’être distribué de la main à la main comme un miraculeux complément de salaire offert à plusieurs membres de l’équipe de campagne.

Problème : une bonne partie de cette version des faits se heurte à un principe de réalité. Contrairement à ce qu’a affirmé Éric Woerth, aucun membre de l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy, y compris le préposé au courrier, ne se souvient de la réception d’espèces anonymes par la poste.

Pire : de nombreux anciens salariés de la campagne ont évoqué devant les enquêteurs la circulation d’importantes sommes de cash durant la campagne qui ne cadrent pas avec la petite trentaine de milliers d’euros concédés par Woerth. Un témoin a même parlé de « centaines d’enveloppes » dormant dans les coffres de la trésorerie. Un autre a assuré que la certitude de toucher des primes en espèces était connue avant la signature du contrat de travail et ne constituait pas, par conséquent, une rémunération surprise de fin de campagne.

« Je suis un peu surpris par ces déclarations […]. Cela ne semble pas sérieux du tout. Je mets totalement en cause ce type de témoignages », s’est contenté de dire Éric Woerth aux juges.

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