Guéant-Djouhri: les juges sur la piste des commissions occultes d’Airbus

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Les anciens dirigeants d’Airbus Marwan Lahoud et Jean-Paul Gut ont été placés en garde à vue et confrontés, en juin dernier, dans l’affaire libyenne. En 2009, Claude Guéant avait fait pression pour qu’Airbus (ex-EADS) s’acquitte d’une commission au profit d'Alexandre Djouhri sur la vente d’avions à la Libye.

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« Il semblerait cher ami que vous ayez des engagements en Libye, il faudrait les honorer. » C’est par cette expression, digne des Affranchis ou du Parrain, que Claude Guéant, alors secrétaire général de l’Élysée, a exigé de Marwan Lahoud, qui était directeur général délégué stratégie et marketing du groupe EADS (aujourd'hui Airbus), qu’il paye son dû à l’intermédiaire Alexandre Djouhri, en 2009.

Ce dernier, aujourd’hui sous contrôle judiciaire à Londres, dans l’attente de la confirmation de sa remise à la justice française, réclamait entre 12 et 13 millions d’euros de commissions sur une vente d’Airbus à la compagnie libyenne Afriqiyah Airways, trois ans plus tôt.

Alexandre Djouhri (photo non datée). © DR/Mediapart Alexandre Djouhri (photo non datée). © DR/Mediapart
On n’en savait pas plus jusqu’à la transmission, en décembre 2018, par les autorités judiciaires de Singapour, du résultat de leur enquête sur Djouhri. Les enquêteurs ont découvert que l’intermédiaire avait ouvert, dès 2006, un compte à l’UBS de Singapour en se prévalant de sa future commission sur ce marché libyen.

Et ils ont appris dans les archives d’EADS que le groupe aéronautique avait par ailleurs versé, en 2010, quelques mois après les réclamations de Djouhri et l’intervention de Guéant, une somme de 4 millions d’euros à une mystérieuse société offshore libanaise, détenue par le propriétaire tout aussi inconnu d’une chaîne de pâtisserie au Qatar. De quoi s’interroger…

D’autant que la justice soupçonne aujourd’hui le réseau Djouhri d’être derrière le versement, en 2008, de 500 000 euros au profit de Claude Guéant quand il était à l’Élysée pour l’achat d’un nouvel appartement – sous couvert de la vente de tableaux flamands. Contacté, Claude Guéant n'a pas donné suite aux sollicitations de Mediapart.

Les juges ont donc ouvert un nouveau front en ordonnant les gardes à vue, le 12 juin, des anciens directeurs généraux d’EADS, Jean-Paul Gut et Marwan Lahoud, l’audition comme témoin de l’ancien PDG Louis Gallois, le 22 mai, et celles de plusieurs cadres du groupe, Philippe Bohn, ancien directeur Afrique, et Jean-Pierre Talamoni, ancien directeur international adjoint.

Marwan Lahoud a détaillé les pressions reçues de l’Élysée et d’Alexandre Djouhri en 2009. « J’avais rendez-vous avec le secrétaire général de l’Élysée [Claude Guéant – ndlr] à peu près tous les mois, avec une liste de sujets allant du panorama général du groupe en passant par des questions de stratégie, de soutien à l’international par la République, et il était assez inhabituel, c’est la seule fois de mémoire que Guéant me parlait d’engagement vis-à-vis d’un agent », a expliqué l’ancien directeur général de la multinationale, le 12 juin.

Entendu sur ce dossier il y a trois ans, il avait détaillé les pressions directes de Djouhri, venu le voir. Le contrat libyen ayant été signé sous l’égide de son prédécesseur, Marwan Lahoud avait assuré à l’intermédiaire que s’il disposait d’« engagements écrits », ils seraient honorés.

Il était revenu deux mois plus tard, énervé : « Il me dit : “OK avec ton prédécesseur, on s’était entendus, tu me dois 12-13 millions d’euros donc maintenant il faut payer”, s’est souvenu Marwan Lahoud. Je lui ai répondu : “Si j’ai un contrat écrit je paye, si je n’ai pas de contrat je ne paye pas.” Il a commencé à s’agiter, à dire que ça n’allait pas se passer comme ça. Il commence à me balancer des noms censés m’impressionner, me parle de “Jacques” et “Nicolas” en faisant clairement référence à MM. Chirac et Sarkozy. »

Ses introductions sont réelles : d’après les investigations, Alexandre Djouhri s’est rendu plus de 70 fois à l’Élysée de 2007 à 2012, et les écoutes judiciaires ont aussi montré que l’intermédiaire était à tu et à toi avec le président, qu’il assure connaître depuis les années 1980.

Devant les enquêteurs, Marwan Lahoud a dit qu’il s’était retrouvé en 2009 « en face d’un charognard qui veut profiter d’une affaire hautement politisée par la visite de Kadhafi », laquelle venait d’avoir lieu à Paris. Et surtout qu’il refuse de céder. Les cadres du groupe confirment les pressions, et le refus de Lahoud.

Marwan Lahoud en 2014 avec le PDG d'Airbus Tom Enders. © Reuters Marwan Lahoud en 2014 avec le PDG d'Airbus Tom Enders. © Reuters

Au sein d’EADS, deux équipes ont été aux manettes : celle de Gut, parti en 2007, puis celle de Lahoud, qui a pris sa suite. Ce qui crée une zone grise : chaque équipe prétend ignorer le travail de l’autre. Ceci d’autant plus que l’équipe Lahoud explique qu’avant elle, sous Gut, les accords verbaux, sans contrat écrit, avec les intermédiaires – appelés « business partners » – pouvaient être pratiqués.

« Avant 2008, Airbus Aviation commerciale était en droit d’appointer le business partner de son choix directement ou bien en utilisant les services d’EADS International ou les services de British Aerospace. En 2008, ce système est interrompu et remplacé par un système centralisé », explique Olivier Brun, un cadre de la Sales Marketing Organization (SMO), qui a lui aussi été placé en garde à vue.

Dans les « lignes de dépenses » de la direction d’EADS, les intermédiaires ne sont pas identifiés, même s’ils sont connus par les directions.

« Selon moi, Djouhri n’a jamais été d’une quelconque utilité pour que EADS ou Airbus vende quoi que ce soit, juge l’ancien directeur Afrique Philippe Bohn […]. Pour moi, M. Djouhri ne vient pas par la partie client […] mais est bien imposé par une partie politique ou business française. La meilleure preuve, c’est que ce n’est pas le client qui nous rappelle à l’ordre, mais la partie française qui vient demander le règlement de la situation. Je vais être très clair, il n’y avait pas de corruption avec le Guide [Mouammar Kadhafi – ndlr] ou ses enfants. Ils n’en avaient pas besoin. Ils avaient accès à tout. »

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