Une filiale du Crédit mutuel en pleine «dérive mafieuse»

Par , et Geoffrey Livolsi

Des documents et témoignages recueillis par Mediapart révèlent un système d’évaporation de fonds vers les paradis fiscaux et divers circuits de blanchiment d’argent au sein de la banque Pasche de Monaco, quand elle était une filiale du groupe français Crédit mutuel. Un ancien dirigeant de la FIFA, impliqué dans des affaires de corruption, apparaît dans la liste des clients avec plus de 30 millions d’euros sur son compte.

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C’est une plongée inédite dans l’industrie du blanchiment d'argent. Au terme de plusieurs semaines d’enquête, Mediapart entame la publication d’une série d’articles sur les dérives de la banque Pasche de Monaco entre 2010 et fin 2013. Elle était alors une filiale du groupe Crédit mutuel/CIC, deuxième banque de détail en France et premier propriétaire de titres de la presse régionale.

Les documents et témoignages recueillis décrivent de l’intérieur un impressionnant système d’évaporation de fonds vers les paradis fiscaux (Panama, Bahamas…) et révèlent divers circuits de blanchiment d’argent liquide. Ils interrogent également sur le climat de laisser-faire entretenu, malgré les alertes internes, par les plus hautes instances de la banque monégasque, mais aussi de la maison mère à Paris. Interrogé, le Crédit Mutuel n’a souhaité faire aucun commentaire [voir sous l'onglet « Prolonger » la liste des questions posées par Mediapart].

Certaines personnalités associées à des affaires judiciaires, comme le Brésilien Ricardo Teixeira, ancien dirigeant de la FIFA impliqué dans plusieurs dossiers de corruption, apparaissent par ailleurs dans la liste des clients de la Pasche Monaco, d’après les documents en notre possession.

Les pratiques douteuses de la Pasche Monaco, dont le Crédit Mutuel s’est séparé fin 2013 en catastrophe, sont au cœur depuis l’été dernier d’une information judiciaire ouverte sur le Rocher pour des faits de « blanchiment ». Les investigations ont été élargies, il y a peu, à la demande du juge d’instruction en charge du dossier, Pierre Kuentz, à des « omissions de déclarations de soupçons de blanchiment » auprès des autorités de contrôle, au regard du nombre étourdissant de transactions suspectes opérées par la banque depuis des années.

Cela ressemble à un secret de polichinelle. « J’avais l’impression que la banque était une coquille vide, un établissement fictif sans véritable client. La Pasche était en déficit chronique depuis des années », confie aujourd’hui Maurice Pilot, éphémère président du conseil d’administration de la banque monégasque, entre juin et septembre 2011. Il sera remplacé par l’avocat genevois Dominique Warluzel, dont le nom est cité à plusieurs reprises dans le volet financier de l’affaire Karachi – Me Warluzel apparaît comme le représentant légal d’une société écran panaméenne ayant permis la corruption de l’ancien ministre de la défense d’Arabie saoudite, le prince Sultan, en marge de ventes d’armes décidées par le gouvernement Balladur.  

Un des yachts loués par la banque Pasche pour célébrer ses 125 ans à Monaco, en juin 2010 © DR Un des yachts loués par la banque Pasche pour célébrer ses 125 ans à Monaco, en juin 2010 © DR

En décembre 2012, trois employés de la banque (un sous-directeur, un commercial et une assistante) ont alerté leur direction après avoir découvert, effarés, de nombreuses opérations suspectes : dépôts d’espèces fréquents sans le moindre justificatif allant de 10 000 à plus de 400 000 euros, transferts douteux vers des sociétés off-shore, comptes actifs seulement une semaine… Leur alerte sonnera pourtant dans le vide. RTL a révélé l’existence de ces lanceurs d’alerte, et leur histoire a commencé à être racontée par Challenges et le site Bakchich.

Lors d’un rendez-vous en mars 2013, alors que les soupçons de blanchiment se renforçaient et que l’inaction de la banque se confirmait, l’un des trois lanceurs d’alerte, Jean-Louis Rouillan, sous-directeur chargé de la zone Afrique, s’est inquiété auprès du directeur de la banque, Jürg Schmid, d’une « dérive mafieuse » de l’établissement. La conversation a été enregistrée, le salarié craignant d’être licencié pour son audace – ce qui ne manquera pas de lui arriver, comme à ses deux collègues.

Le constat du salarié est alarmant. « Chaque fois qu'on vérifiait une opération, elle était référencée comme blanchiment, empilage, modification de compte », a-t-il lâché durant cette discussion. Il s’est aussi inquiété de l’impact de telles révélations sur le groupe Crédit Mutuel/CIC, par ailleurs propriétaire de quotidiens régionaux comme Le Progrès de Lyon, L’Est républicain ou Le Dauphiné libéré. « Dans la presse, Michel Lucas [le président-directeur général du groupe – ndlr] dit que c’est une des trois banques françaises les plus sûres au monde. Je voudrais bien voir M. Lucas si on lui dit qu'à Monaco ça blanchit à droite à gauche. »

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Geoffrey Livolsi, le principal auteur de cette enquête, signe ici son premier article pour Mediapart. Il a déjà collaboré à Libération et aux Inrockuptibles.