Facebook, mon fil d’actu, ma bataille

Par

Face à la multiplication des attaques contre la liberté d’expression et la liberté d’être informé menées en France par Facebook, Mediapart a cherché à savoir comment s’en prémunir. Résultat : c’est compliqué. Un réseau social, pourtant, « n’est pas autorisé à supprimer un contenu non manifestement illégal », rappellent des juristes.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

« J’étais en train de vous répondre et j’allais faire une capture d’écran, et oh surprise, notre page n’est plus en infraction depuis au moins aujourd’hui ! Alors qu’elle l’était encore il y a quelques jours… » Léon (prénom d’emprunt) gère la page Facebook du CAMé, le Collectif Auto Média énervé, qui a subi au mois d’août de sévères restrictions de publication de la part du réseau social, et nous lui demandions si la situation perdurait. Mais si la page a retrouvé toutes ses fonctionnalités, savoir pourquoi reste mission impossible.

AVANT. « Votre page est en infraction » © Mediapart/CAMé AVANT. « Votre page est en infraction » © Mediapart/CAMé

APRÈS. « Votre page n’a pas de restriction ou d’infraction. » © Mediapart/CAMé APRÈS. « Votre page n’a pas de restriction ou d’infraction. » © Mediapart/CAMé

« On ne sait pas si ça vient de l’intervention de Ruffin mais la coïncidence est drôle. Ou alors c’était une période de 3 mois “pile” », du 27 août au 27 novembre, s’interroge notre interlocuteur. La veille, mardi 26 novembre, lors de la séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, le député (LFI) de la Somme, également touché par la réduction de la visibilité de ses publications, avait interpellé l’exécutif sur les pratiques de Facebook.

Lors de la séance de questions au gouvernement, mardi 26 novembre 2019.

Dans les jours qui ont précédé le G7 de Biarritz, l’audience des messages de François Ruffin s’est brutalement effondrée. En cette période estivale, la page Facebook republie des discours prononcés les mois précédents. « Je me suis rendu compte que des gros discours avaient zéro like et 100 personnes touchées », nous explique son assistant parlementaire, qui ajoute : « On n’a jamais eu de messages sur la restriction d’audience. »

À l’Assemblée, le député rappelle la rencontre entre Mark Zuckerberg et Emmanuel Macron, pour « lutter contre les contenus haineux » : « La critique du gouvernement, le soutien aux mouvement sociaux, sont-ils rangés dans ces contenus haineux ? »

Ce lundi 2 décembre, la réponse est manifestement oui. Facebook adresse à la page Cerveaux non disponibles, forte de 150 000 abonnés et décidément dans le collimateur (lire notre article du 29 août), cet avertissement : « Votre publication va à l’encontre de nos standards de la communauté en matière de violence organisée et apologie du crime. »

La publication en question ? C’est l’intégralité d’un article du site lundimatin, « 5 décembre et après: on va faire simple ». Les Cerveaux non disponibles demandent à Facebook de revoir son jugement, en vain : « Des news : Facebook vient de répondre à notre appel et demande de ré-examen de cette suppression de publication. Et Facebook confirme que ce contenu “ne respecte pas nos standards de la communauté”. » Toutefois, la page ne subit pas d’autres mesures de rétorsion, peut toujours publier et partager, et sa visibilité est maintenue. 

La page Facebook de lundimatin n’a constaté de son côté aucun problème et appuie : « Il semblerait que l’appel à faire la grève que nous avons publié ce matin ait été censuré par Facebook sur certaines pages car il disconviendrait aux standards de “la communauté” en termes de “violence organisée et apologie du crime”. Aussi ridicule que cela puisse être, les appels à la grève restent protégés par notre belle constitution, donc nous le republions et vous incitons à le partager. » 

Mercredi en fin de matinée, la publication du texte « Le 5 décembre et après... » par Nantes révoltée compte près de 900 partages. © Capture d'écran Facebook Mercredi en fin de matinée, la publication du texte « Le 5 décembre et après... » par Nantes révoltée compte près de 900 partages. © Capture d'écran Facebook

Le texte est virulent, à la hauteur de la colère sociale : « Depuis le temps qu’on nous bassine avec “les bons gestes et les bonnes pratiques” pour sauver la planète, tous les gens sensés en sont arrivés à la même conclusion : les bons gestes, c’est brûler Bayer-Monsanto, c’est dépouiller Total, c’est prendre le contrôle des dépôts de carburants, c’est occuper Radio France et s’approprier l’antenne, c’est exproprier tous les bétonneurs et braquer la Caisse des dépôts et consignations… » 

Sa publication n’est pourtant pas empêchée partout. Lundimatin n’est pas embêté du tout et la page Nantes révoltée poste et fait partager le texte près de 800 fois sans encombre. Pourquoi, sur Facebook, l’un peut-il le publier et l’autre pas ? Pourquoi les abonné·e·s de la page nantaise peuvent le lire et pas celles et ceux de la page des Cerveaux non disponibles ? 

« Jusqu’à quel point Facebook a-t-il le droit de faire ça ? », s’interroge Alexandre Boisson, cofondateur de sosmaires.org et animateur de la page de l’association du même nom. « On n’est pas dans la haine, on n’est même pas partisans, on est trans-partisans… On s’est quand même fait censurer ! » La page promeut l’« autonomie » et la « résilience » des communes rurales et veut « aider », explique le site de l’association, « les maires et les conseillers des communes rurales, ainsi que tous les acteurs de la société civile avec eux, à anticiper – pratiquement, et dès aujourd’hui – les crises qui se profilent, à court et moyen terme », ce qu’ils appellent les effondrements.

Alexandre Boisson nous raconte ce qui s’est passé : « C’était début septembre, on s’est retrouvé avec une baisse considérable [de l’audience]. Deux personnes touchées [par publication] au lieu de 300 à 3 000… C’est la période où on a soutenu fortement le maire de Langouët pour son arrêté anti-pesticides. On soutenait très très fort et [le trafic] est tombé. Et ça s’est rétabli par l’opération du Saint-Esprit… » Eux non plus n’ont « pas eu de messages comme quoi on était hors des clous, pas de vraie censure déclarée ».

Retour à l’Assemblée nationale. Les « standards de la communauté » de Facebook, que la compagnie invoque pour expliquer ses décisions de modération, « interdisent-ils la politique, la polémique ? », interroge François Ruffin. « Comme ministre, vous êtes le gardien de la liberté d’expression dans notre démocratie. Les atteintes ici sont manifestes. Avez-vous interpellé la direction de Facebook ? Quelles réponses avez-vous obtenues ? Ou au contraire ces censures vous arrangent-elles ? »

La mésaventure est aussi arrivée au Collectif Inter Urgences. « Nous, c’est une manière de nous museler, en termes démocratiques c’est quand même assez limite », s’étonne Abdel Dougha, administrateur de la Page de soutien à l'Inter-Urgences, « collectif solide de paramédicaux urgentistes », lui-même aide-soignant aux urgences de nuit de l’hôpital Saint-Antoine, à Paris. « En aucun cas on appelle à la haine », nous dit-il. « Le collectif inter u, c’est simplement un outil de com pour informer de ce qui se passe au sein des urgences, je ne comprends pas qu’on puisse nous restreindre. » 

Le Collectif Inter Urgences sur Facebook. © Capture d'écran Facebook Le Collectif Inter Urgences sur Facebook. © Capture d'écran Facebook

Le collectif dispose également d’une quinzaine de pages régionales, qui n’ont pas été affectées. « Donc on s’est servis des autres pages pour communiquer, on a été malins avec les moyens dont on dispose, poursuit Abdel. C’est la toile d’araignée qu’on a tissée au moment des grèves. »

Le 26 novembre, dans l’hémicycle, Cédric O, secrétaire d’État chargé du numérique, répond ainsi au député insoumis : « Si votre question est de savoir si le gouvernement interagit avec Facebook pour faire en sorte qu’on supprime, qu’on détruise un certain nombre de pages, soit de gilets jaunes, soit de syndicats, parce qu’ils ne plaisent pas au gouvernement, la réponse est non. » Et botte en touche : « Vous êtes sur une plateforme privée, M. Ruffin. Personne ne vous oblige, personne n’oblige personne à aller sur Facebook. »

« Le gouvernement n’a rien fait et ne compte rien faire », en conclut le député, « parce que ça l’arrange, parce qu’en effet, sans doute que vous n’avez pas besoin de donner des ordres à Facebook pour qu’il devance vos désirs. »

Si personne n’est obligé d’aller sur Facebook, en revanche, semble oublier le ministre, Facebook est obligé de respecter les lois. De quelles armes dispose le citoyen pour exercer son droit à la liberté d’expression ? Peut-on obliger Facebook à motiver ses actes de censure ? Peut-on imposer à une « plateforme privée » de publier un contenu ? 

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Ni Facebook ni la Cnil n’ont répondu à nos questions.