A Bercy, des témoins contredisent la version d'Alexis Kohler

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Jamais ils n’ont été avertis des liens familiaux du secrétaire général de l’Élysée avec MSC, jamais ils n’ont su qu’il s’était déporté sur le sujet, témoignent auprès de Mediapart de hauts fonctionnaires de Bercy. Ignorant tout de sa situation, ils lui ont adressé sans précaution toutes les notes. Et elles ont été nombreuses. Des perquisitions ont été menées mercredi à Bercy, notamment dans les bureaux de la commission de déontologie. 

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Ils n’ont pas l’impression d’avoir la mémoire qui flanche. Pourtant, les hauts fonctionnaires de Bercy dont nous avons recueilli le témoignage [lire en boîte noire] et qui y ont travaillé du temps où Alexis Kohler était au ministère de l’économie et des finances disent tous la même chose. Ils ne se souviennent pas que le haut fonctionnaire ait demandé à être déporté sur tous les dossiers concernant les chantiers de Saint-Nazaire (STX France) et MSC, le groupe auquel Alexis Kohler était familialement lié. Ils se rappellent encore moins qu’Alexis Kohler ait été exclu de la liste de transmission des notes et des rapports qui cheminent au sein de Bercy et en interministériel. Ils n’ont pas le moindre souvenir d’avoir vu le haut fonctionnaire quitter une réunion interministérielle, alors que le dossier STX-MSC y était débattu.

Alexis Kohler a des liens familiaux avec le fondateur et principal actionnaire de MSC. © Reuters Alexis Kohler a des liens familiaux avec le fondateur et principal actionnaire de MSC. © Reuters
À la suite de l’annonce de l’ouverture d’une enquête par le parquet national financier, l’Élysée a pourtant assuré qu’Alexis Kohler « s’est systématiquement déporté de toutes les décisions ayant trait à cette entreprise, et sa hiérarchie, informée, a naturellement veillé au conflit d’intérêts potentiel ». De son côté, le secrétaire général de l’Élysée, se disant à la disposition de la justice, a promis de fournir tous les éléments prouvant qu’il s’était déporté. Des perquisitions ont été menées mercredi à Bercy par la brigade de la répression de la délinquance économique, chargée de  mener l'enquête par le PNF. La police judiciaire parisienne s'est notamment rendue dans les locaux de la commission de déontologie, afin d'y saisir les documents relatifs aux demandes d'Alexis Kohler d'aller travailler chez MSC.

Bien que le conflit d’intérêts soit puni par la loi, aucune procédure précise n’existe à Bercy en matière de prévention. Chaque ministre et chaque supérieur hiérarchique agit comme bon lui semble. Force est de constater que si Alexis Kohler a informé sa hiérarchie de ses liens familiaux avec l’armateur MSC, il l’a fait en tout petit comité. A-t-il seulement co-signé avec le ministre, dès son entrée au cabinet, un document faisant état de son conflit d’intérêts et de sa demande de mise en retrait, comme cela est d’usage à Bercy ? À la différence d’autres responsables de cabinet comme Bruno Crémel chez Laurent Fabius ou Thierry Aulagnon chez Michel Sapin, ce déport, en tout cas, n’a donné lieu à aucune publicité, aucune note aux différents chefs de service, voire à ses collègues.

Aujourd’hui, des anciens collègues ont découvert avec surprise l’affaire Kohler. C’est sans doute cela qui les choque le plus : qu’Alexis Kohler ait tu à tous ses liens familiaux avec le groupe MSC. « Jamais il n’a parlé de ses liens familiaux », témoigne aujourd’hui un haut fonctionnaire qui travaillait à l’Agence de participations de l’État (APE) en même temps qu’Alexis Kohler.  « J’ai tout découvert en lisant votre enquête. J’ignorais tout de ses liens familiaux », raconte un ancien membre de cabinet ministériel du temps de Hollande. «  Il y avait des rumeurs, mais rien de précis », raconte un autre haut fonctionnaire à Bercy en 2015.

Ignorant tout, ils assurent : aucune précaution n’a été prise dans la transmission des informations, des notes entre les ministères, les directions de l’administration, Matignon ou l’Élysée. Dans leur souvenir, Alexis Kohler a été destinataire de tout, dans les fonctions qu’il a occupées.

Le parquet national financier semble minimiser cette situation de conflit d’intérêts. Dans son communiqué, il indique qu’il va lancer des investigations « afin de vérifier si les règles relatives à la mise en disponibilité des agents publics a bien été respectée ». « Mais ce n’est pas cela qui est le plus important. Ce n’est pas de savoir s’il a suivi la procédure de la commission de déontologie dans le cas d'un départ vers le privé. C’est ce qu’il a fait en tant que haut fonctionnaire à Bercy, s’il a bien respecté les règles qui ne sont pas déontologiques mais relèvent du droit pénal », explique un connaisseur du droit. « Alexis Kohler ne voit toujours pas le problème. Il a même plutôt le sentiment que ses relations familiales avec MSC ont aidé à sauver les chantiers navals de Saint-Nazaire », rapporte un proche du dossier.

À partir de 2009, la question de la survie de STX est permanente aux ministères des finances et de l’économie. « C’est un dossier qui a mobilisé beaucoup d’énergie, à commencer par la mienne », dit Pierre Moscovici, alors ministre des finances.  « C’est un dossier sur lequel nous avons beaucoup travaillé avec le ministre des finances. Nos cabinets n’arrêtaient pas d’échanger dessus », renchérit Arnaud Montebourg, à l’époque ministre du redressement productif. « J’y ai travaillé tous les jours ou presque », rajoutent en chœur Michel Sapin, ministre des finances, et Christophe Sirugue, secrétaire d’État à l’industrie.

Les archives de Bercy

La mobilisation générale pour sauver les chantiers de Saint-Nazaire est de mise dans tout le ministère. Tous les témoins contactés ont souvenir de réunions qui s’enchaînent, d’études et de dossiers hors norme, car toutes les procédures classiques se révèlent inadaptées pour ce sauvetage exceptionnel. Les enjeux financiers sont d’une telle importance que le dossier est placé sous la responsabilité de Pierre Moscovici, et Alexis Kohler est son directeur adjoint de cabinet.

Mais le ministère de l’économie est étroitement associé à toutes les décisions. « Nous échangions en permanence et les décisions étaient arrêtées par les deux ministres », témoigne un ancien membre du cabinet de Montebourg. La même procédure a subsisté lorsque Michel Sapin a pris les finances, et Emmanuel Macron l’économie avec Alexis Kohler comme directeur de cabinet. « Tout ce qui relevait de STX se faisait en commun avec Michel Sapin et Emmanuel Macron », raconte un membre de cabinet de Michel Sapin.

Emmanuel Macron et Alexis Kohler à Bercy en 2016 © DR Emmanuel Macron et Alexis Kohler à Bercy en 2016 © DR

Selon le témoignage détaillé d’un haut fonctionnaire qui a suivi de très près le dossier de STX et de MSC à Matignon, les documents préparatoires à toutes les décisions devaient faire l’objet d’une « note au ministre ». Comme tout le monde ignorait qu’Alexis Kohler s’était déporté et quels étaient ses liens familiaux, ce haut fonctionnaire est formel : personne n’a pris de précautions pour ne pas mettre le directeur en copie des échanges sur ces sujets.

Et les notes ont été nombreuses. Selon notre témoin à Matignon, il y a d’abord eu une “note de principe” fixant les conditions d’assouplissement des garanties export en 2013. Il s’agissait en fait d’inventer un mécanisme de garantie de l’État pour les crédits-export, pour se substituer à la Coface, désormais privatisée, qui ne voulait plus assumer d’aussi grands risques que des commandes de navires.

À l’époque, MSC croisières, qui est devenu quasiment l’unique client de Saint-Nazaire, fait miroiter la commande de dix paquebots dans les années à venir aux chantiers de Saint-Nazaire. Gianluigi Aponte, le fondateur et propriétaire de MSC, se rend même à Bercy, selon nos informations, pour présenter sa proposition. Dans un premier temps, il s’agit de passer commande de deux paquebots pour 1,5 milliard d’euros. Au-delà des efforts de prix demandés aux chantiers, l’armateur demande aussi des conditions de financement.

Deux paquebots tout de suite, dix sur les années à venir, c’est l’assurance de maintenir l’activité de Saint-Nazaire sur le long terme. Cela vaut quelques aménagements. Le ministère des finances est prêt à construire un financement sur mesure pour faciliter le financement des paquebots de MSC. C’est ainsi qu’il imagine de transformer l’objet de la Société de financement local (SFIL). À l’avenir, cette structure de défaisance créée pour gérer la suite de la faillite de Dexia, notamment les encours des prêts toxiques consentis aux collectivités locales, prendra aussi en charge les garanties d’État pour les crédits-export d’importance, ceux dépassant un montant de 70 millions d’euros. Comme cette entité bénéficie des garanties de l’État, elle se refinance aux conditions de l’État et peut offrir des conditions de financement imbattables.

La note de principe étudie donc cette transformation. Elle est naturellement adressée à Alexis Kohler. Entre 2013 et 2015, plusieurs autres notes relatives à ces crédits-export circuleront entre les ministères des finances, de l’économie et Matignon. La plupart traitent du financement des paquebots de MSC réalisés à Saint-Nazaire. À l’époque, l’armateur est le seul bénéficiaire – à hauteur de 1,5 milliard d’euros – de cette structure apportant des garanties de l’État. Le dispositif sera élargi par la suite à un autre croisiériste, Royal Caribbean, client lui aussi de Saint-Nazaire. Il est censé aujourd’hui apporter son aide à tous les grands contrats export.

Dans les lettres de recommandation adressées à la commission de déontologie au moment où Alexis Kohler a demandé à pouvoir partir chez MSC, Rémy Rioux, directeur de cabinet de Pierre Moscovici, et Emmanuel Macron assurent l’un et l’autre que ce dernier s’est déporté sur tous les dossiers relatifs à MSC, sans en expliquer la raison. Rémy Rioux soutient qu’il a lui-même traité les dossiers. Emmanuel Macron écrit à la commission de déontologie que « Alexis Kohler n’a, de manière générale, pas eu à connaître de dossiers relatifs au groupe MSC qui étaient suivis par ses adjoints, M. Julien Denormandie puis M. Thomas Cazenave ».

Des témoins rapportent une version un peu différente. « J’ai eu entre les mains des notes destinées aussi à  Alexis Kohler relatives à STX et MSC », assure un membre de cabinet. « Il y a eu au moins deux notes portant sur des problèmes d’assurance-crédit liés aux commandes de MSC adressées aux deux ministres et donc à leur directeur de cabinet », dit un ancien membre du cabinet de Michel Sapin, quand Emmanuel Macron était au ministère de l’économie.

L’enquête du parquet national financier pourrait donc placer le secrétaire général de l’Élysée dans une position délicate. Car l’administration a de la mémoire : elle archive tout, les notes, les mails, les dossiers. Matignon conserve toutes les notes et tous les bleus, résumant les réunions interministérielles et des directeurs de cabinets. Bercy tient un  “bordereau” des remontées de toutes les notes adressées au ministre. Et l’usage veut qu’une note au ministre transite toujours par son directeur de cabinet.

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Les hauts fonctionnaires que nous avons interrogés ont tous travaillé à Bercy ou à Matignon au moment où Alexis Kohler était soit à l'APE, soit au cabinet de Pierre Moscovici ou d'Emmanuel Macron. Ils ont accepté de témoigner à la condition expresse que leur témoignage soit anonyme et qu'il soit impossible de les identifier.

Cet article a été actualisé mercredi 6 juin dans l'après-midi afin d'inclure les perquisitions menées à Bercy par la police judiciaire parisienne.