À l’Assemblée, Élisabeth Borne invente le « compromis » sans concession

La première ministre a prononcé, mercredi 6 juillet, sa déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale. Face aux députés, elle a tenté de tracer les contours d’un quinquennat du « compromis », sans rien céder sur le fond du programme d’Emmanuel Macron.

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Élisabeth Borne s’est essayée à la prestidigitation politique. Privée de majorité absolue par la défaite de son camp aux législatives, la première ministre a profité de sa déclaration de politique générale pour tenter de transformer la muraille en muret. Voulue comme un discours de la méthode, son intervention du mercredi 6 juillet s’est muée en discours d’auto-persuasion, dont on ne mesure pas bien s’il s’adressait à son camp, aux Français·es ou à Emmanuel Macron qui lui a renouvelé sa confiance. « Nous y parviendrons », a-t-elle assuré à quatre reprises.

Occultant la défaite électorale et le refus des autres forces politiques à rejoindre la « coalition » qu’elle a tenté de former, Élisabeth Borne a appelé à « entrer dans l’ère des forces qui bâtissent ensemble », par opposition à celle des « blocs qui s’affrontent ». Le maître-mot de son discours, répété une demi-douzaine de fois, restera le « compromis ». Un mot « trop longtemps oublié dans notre vie politique », a-t-elle regretté, appelant la classe politique à lui « redonner un sens et une vertu ».

La première ministre, Élisabeth Borne après son discours de politique générale à l'Assemblée nationale, le 6 juillet 2022. © Photo Bertrand Guay / AFP

Comme Jean Castex répétant, à sa nomination en 2020, qu’il serait le premier ministre des « territoires », Élisabeth Borne s’est dépeinte en première ministre du « compromis ». « Nous mènerons pour chaque sujet une concertation dense, a-t-elle promis. Nous aborderons chaque texte dans un esprit de dialogue, de compromis et d’ouverture. […] Nous sommes prêts à entendre les propositions venues de chacun et à en débattre. »

Pour convaincre, elle a cité dans son discours la quasi-totalité des président·es de groupes parlementaires, à l’exception de celles que la Macronie rassemble sous le vocable des « extrêmes », Mathilde Panot (La France insoumise, LFI) et Marine Le Pen (Rassemblement national, RN). « Nous en avons parlé ensemble, monsieur le président Marleix », a-t-elle dit par exemple en évoquant les finances publiques, le regard appuyé vers les bancs du groupe Les Républicains (LR). Ce qui se voulait un clin d’œil réussi a été tourné en dérision par les député·es d’opposition, qui n’ont eu de cesse de railler ces effets de manche bien peu discrets. 

La forme, d’ailleurs, n’a pas franchement servi le propos d’Élisabeth Borne. Parlant pendant une heure et demie sur le même ton, l’ancienne préfète n’a pu susciter autre chose que les applaudissements mécaniques de sa majorité. Plusieurs fois, elle a semblé perturbée par les contestations du groupe LFI, s’interrompant ou se tournant vers Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée nationale, pour obtenir le silence. Et les formules censées être les plus percutantes de son discours sont, bien souvent, tombées à l’eau.

Plus tôt dans la journée, son entourage avait prévenu les journalistes : « On n’est pas là pour faire des envolées lyriques ou des grandes phrases. » À la place, la cheffe du gouvernement a enchaîné les poncifs habituels du logiciel macroniste. Pêle-mêle, elle a promis de redonner « des marges de manœuvre aux territoires », d’« associer les forces vives du pays dans un dialogue renouvelé » ou de tout faire pour « briser les inégalités de destin » et « bâtir une société qui accepte, qui inclut, qui respecte ».

Autant de formules consensuelles censées séduire au-delà des frontières du macronisme. Les groupes d’opposition, eux, ont bien compris le sous-texte du discours : les « compromis » vantés ne pourraient se faire qu’autour du programme d’Emmanuel Macron, en prenant garde à ne pas trop s’en éloigner. Reprenant le vocable du chef de l’État, elle a dit que son projet pourrait être « amendé » ou « enrichi », certainement pas modifié en substance.

L’exemple de la transition écologique est, à cet égard, le plus parlant. Après avoir assuré qu’elle portait une « radicalité » en la matière et promis de « gagner la bataille du climat », Élisabeth Borne a inscrit son action dans la droite lignée des cinq dernières années. Tant pis si elles ont conduit à une double condamnation de l’État pour inaction climatique : la première ministre a fait applaudir Jean Castex – adepte des jets privés – pour sa prétendue relance du ferroviaire, érigé le dispositif MaPrimeRénov’ comme un succès à amplifier et annoncé souhaiter « pleinement s’emparer des outils mis en place lors du précédent quinquennat ».

Un tableau économique sombre mais des solutions inchangées

Sur le plan économique aussi, la cheffe du gouvernement a joué sur la double corde de la rupture nécessaire et de la continuité salutaire. Elle a annoncé un « discours de vérité » et décrit une situation critique, à rebours de l’optimisme affiché ces derniers mois par son ministre des finances Bruno Le Maire. Élisabeth Borne a ainsi reconnu que « nos perspectives de croissance se dégradent » et, plus tard, que « notre croissance économique sera plus faible que prévu ». Sur le gaz, elle a affirmé que la France était vulnérable en cas de coupure de l’approvisionnement russe et laissé poindre l’hypothèse d’un rationnement sous l’expression des « scénarios les plus difficiles » à « envisager »

Mais face à ce constat, il est frappant que la première ministre reste accrochée au programme électoral minimal du président de la République, celui qui avait été construit dans l’illusion de la reprise vigoureuse et de la « décennie de croissance » chère à Bruno Le Maire. Dans ce cadre, même la nationalisation d’EDF, annoncée par Emmanuel Macron et confirmée lors de son discours par Élisabeth Borne, ne peut apparaître que comme une mesure sans ambition.

Affaibli par une politique de privatisation et de marchandisation pendant des années, l’opérateur historique de l’énergie est aux abois financièrement. Sa renationalisation confirme donc l’échec des politiques menées lors des quinquennats précédents, avec l’approbation de l’actuel hôte de l’Élysée, et ne semble qu’une nouvelle étape de la fameuse doctrine néolibérale de socialisation des pertes et de privatisation des profits.

Pour le reste, au sujet de la doctrine du gouvernement en matière économique, Élisabeth Borne s’est largement contentée de relire le programme électoral d’Emmanuel Macron. Alors que l’inflation menace de s’ancrer dans la réalité quotidienne et de ronger les revenus réels et la consommation, elle a confirmé les grandes lignes du « paquet pouvoir d’achat » qui sera présenté au Parlement à partir du jeudi 7 juillet. Une série de faibles revalorisations et de divers chèques qui évite soigneusement toute solution d’ensemble et ne propose rien contre le risque de récession et de crise systémique induite par l’inflation.

Bien loin de cette réalité, la cheffe du gouvernement a même repris la chanson de la majorité lors de la fin du premier quinquennat. « Aujourd’hui, le plein-emploi est à notre portée », a-t-elle assuré. « Ce n’est pas une illusion, ce n’est pas un objectif inatteignable ». Alors même que les conflits sociaux se multiplient et que les revalorisations salariales sont au plus bas, elle a déroulé son manuel d’économie orthodoxe en affirmant que, grâce à cet hypothétique « plein-emploi », « les travailleurs retrouvent le pouvoir de négocier ». Tous les signaux économiques sont pourtant au rouge.

L’essentiel, pour la première ministre, était en réalité d’enjoliver le bilan du quinquennat précédent et de dérouler sa politique de répression du monde du travail et de marchandisation de l’éducation.

Outre le développement des stages en entreprise pour les collégiens dès la 5e, Élisabeth Borne est ainsi revenue sur un sujet que la majorité présidentielle avait un peu mis de côté pendant les dernières semaines : la conditionnalité du RSA. En se plaçant sous l’auspice d’une citation tronquée de Michel Rocard (« la volonté tenace de l’insertion »), elle a confirmé que « verser une allocation ne suffit pas ».

Certes, Élisabeth Borne n’a pas explicitement évoqué une conditionnalité du RSA, mais elle a repris la rhétorique macroniste des « droits et des devoirs » et confirmé que France Travail, futur nom de Pôle emploi, sera chargé de l’insertion des bénéficiaires du RSA.

Un régime sec pour les finances publiques

On notera au passage que la première ministre a refusé toute contrainte aux entreprises concernant les profits liés à l’inflation, malgré la rhétorique récente du président de la République sur les « profiteurs de guerre ». « Au moment où l’inflation est forte, j’attends des employeurs qui le peuvent qu’ils prennent leurs responsabilités », s’est-elle contentée d’indiquer. Une invitation qui ressemble à celles répétées en vain par Bruno Le Maire depuis cinq ans.

Alors que les chômeurs et bénéficiaires du RSA seront sous pression, les entreprises sont donc épargnées. La politique du nouveau gouvernement, comme celle du précédent, leur sera très favorable. Un nouvel impôt de production, la CVAE, sera supprimée dès la loi de finances 2023 pour 8 milliards d’euros. 

Enfin, Élisabeth Borne a annoncé, là encore entre les lignes, un régime sec pour les finances publiques durant le futur quinquennat. Prenant le prétexte des difficultés à venir et mobilisant l’ensemble de la rhétorique de la « peur par la dette » (« c’est un devoir pour les générations futures », « c’est une nécessité pour continuer à financer notre modèle social »), elle a indiqué que le gouvernement entend commencer « à baisser la dette » en 2026 (on ignore ce que cela signifie réellement) et à « ramener le déficit public sous les 3 % » en 2027. Le tout, bien sûr, sans hausses d’impôts puisque « nous devons cesser de croire qu’à chaque défi, la solution est une taxe ».

Ce que la première ministre s’est bien gardée de dire, c’est comment elle comptait réaliser cette équation impossible. Sans hausses d’impôts, et même en continuant à les réduire avec la baisse de la redevance télévisuelle et celle des impôts de production, ces objectifs ne pourront être atteints qu’au prix de coupes sévères dans les dépenses publiques.

Certes, pour l’instant, comme ses prédécesseurs, Élisabeth Borne essaie de prétendre que la croissance et le « plein-emploi » pourvoiront à tout. Elle affirme pourtant elle-même que la croissance va ralentir. Voilà l’impasse dans laquelle est ce gouvernement : d’un côté, il déploie le schéma néolibéral classique selon lequel la croissance serait soutenue par les baisses d’impôts et les réformes structurelles et, de l’autre, il doit gérer une situation qui se dégrade à vue d’œil et dans laquelle toute politique d’austérité conduirait à aggraver la crise. Entre les deux, il refuse de choisir.

La réforme des retraites confirmée

Mais c’est bien aussi dans ce contexte de réduction des dépenses que la cheffe du gouvernement a confirmé la réforme à venir des retraites. Certes, elle n’a pas fixé un cap pour le relèvement de l’âge légal de départ, mais elle a affirmé que « nous devons travailler progressivement un peu plus longtemps ». La négociation avec les groupes susceptibles de donner une majorité au projet décidera sans doute du niveau de ce « un peu plus »

En attendant, à la différence de la réforme avortée de 2020, on est bien ici dans une mesure paramétrique, qui joue sur les critères d’accès à la retraite et qui, donc, vise d’abord à faire des économies. La rhétorique des « nouveaux progrès sociaux » qu’assurerait cette réforme n’est qu’une diversion : il s’agit de réduire le coût des futurs retraités, dans la veine des dernières déclarations de l’exécutif.

Faute de rupture politique, la première ministre a fait entendre sa singularité sur certains sujets, dont l’égalité femmes-hommes. « C’est mon combat », a-t-elle lancé au sujet des violences sexuelles, sexistes et intrafamiliales, promettant une « mobilisation absolue ». Plus tard, elle s’est inscrite dans les pas de plusieurs figures féminines de l’histoire de la République, d’Irène Joliot-Curie à Édith Cresson en passant par Simone Veil. « Le combat continuera jusqu’à ce que l’égalité ne pose plus de question », a-t-elle affirmé.

Romaric Godin et Ilyes Ramdani

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