FN: les règlements de comptes ont commencé

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En recueillant 33,9 % des voix, Marine Le Pen déçoit son camp. Dès l'annonce des résultats, la candidate a pris les devants en annonçant « une transformation profonde » de son parti. Plusieurs cadres remettent en cause sa stratégie et celle de son vice-président, Florian Philippot.

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« Le “à qui la faute?” a commencé », résume à Mediapart un membre de l’équipe de campagne de Marine Le Pen. Après une première semaine d'entre-deux-tours habile, la candidate du FN a réalisé une fin de campagne chaotique qui l'a conduite à 33,9 % des voix (selon les chiffres du ministère de l'intérieur donnés le 8 mai au matin). La cheffe du Front national gagne encore 2,9 millions de voix entre les deux tours – passant de 7,7 millions à 10,6 millions –, et elle est parvenue à trouver un allié – Nicolas Dupont-Aignan –, mais elle déçoit ses troupes, qui espéraient accrocher un écart resserré avec Emmanuel Macron.

Peu après l'annonce des résultats, Marine Le Pen a pris la parole pour reconnaître sa défaite tout en se félicitant d'un « résultat historique » et de la « stratégie d'alliances » déjà engagée. Mais elle a aussi pris les devants en promettant « une transformation profonde » du Front national, « afin de constituer une nouvelle force politique ». Un passage obligé car la présidente du FN fait déjà face aux premiers règlements de comptes dans son camp. En cause, la stratégie menée, et l’enfermement de la candidate avec quelques conseillers, dont le médiatique vice-président du FN, Florian Philippot. Marine Le Pen va devoir trancher ces questions pour éviter l'implosion du parti d'ici son congrès, prévu en février 2018.

Fin janvier, la révélation de l’affaire Fillon avait remotivé les frontistes dans une séquence où les primaires avaient balayé Marine Le Pen des radars médiatiques. Elle avait aussi eu l’avantage pour le parti de mettre un couvercle sur les divisions, exacerbées cet hiver, entre les partisans de l’omniprésent Florian Philippot et les tenants d’une ligne libérale-conservatrice incarnée par la députée Marion Maréchal-Le Pen. « Avec Fillon, on se régale, c’est du bon pain ! » commentait alors un membre du bureau politique du FN. « Fillon est cuit, Macron va ramasser d’un côté et nous de l’autre. Reste à savoir combien de voix. »

Quatre mois plus tard, il se dit, comme d’autres, « affligé ». « Tout le monde se renvoie la faute, et se défile. Moi, je refuse tous les médias. Qu’ils se démerdent », lâche-t-il. Un autre cadre frontiste, anti-Philippot, rapporte à Mediapart une « ambiance règlement de comptes », et se désole : « Avant le débat, Marine était présidentiable, elle avait fait une bonne séquence la semaine d’avant, Whirlpool et le bateau [dans le port du Grau-du-Roi, dans le Gard – ndlr], c’était bien joué, le ralliement de Dupont-Aignan aussi, et les gens à droite n’attendaient que ce fichu débat pour se décider. J’entendais des mecs de droite partout dire “m’en fous, je vote Marine”. Après le débat, dans notre fédé, on se prend des courriers avec des cartes du Front coupées en deux. »

Les mauvaises nouvelles sont tombées les unes après les autres : les propos du vice-président Jean-François Jalkh sur la Seconde Guerre mondiale exhumés dans la presse, un débat raté, Marine Le Pen chahutée lors de deux déplacements, en Bretagne puis à Reims. La faute à qui ? « La campagne n’a pas été séquencée, poursuit le même cadre. On a développé des trucs à droite à gauche, et donc quinze jours avant le premier tour, il n’y avait plus de kérosène dans le réservoir et Marine a commencé à décrocher, la campagne tournait à vide. »

Un brin cynique, il se dit persuadé que « sans l’attentat deux jours avant le premier tour, Marine n’était pas au second tour ». Il va plus loin : « Cinq ans de Hollande, 300 morts dans les attentats, une situation économique désastreuse, du chômage de partout, des problèmes identitaires très forts, une France fracturée, et on fait 21 % au premier tour ? Vaut mieux arrêter tout de suite ! »

Dans une permanence du FN à Lyon, le 7 mai 2017. © Reuters Dans une permanence du FN à Lyon, le 7 mai 2017. © Reuters

C’est d’abord la stratégie de campagne et le positionnement de Marine Le Pen qui sont remis en cause. « C’est quoi le slogan de campagne de Marine Le Pen ? interroge ce cadre. La France apaisée ? Au nom du peuple ? Choisir la France ? » Selon lui, la candidate avait au départ su éviter un écueil récurrent des campagnes frontistes : ne pas mener une « campagne idéologique et doctrinaire ». « Avant, il fallait quasiment se convertir pour voter Front national. Là non, c’était assez ouvert, compréhensible, le message passait, Marine a même fait de la vraie politique sur une partie de sa campagne. » Mais pour une partie du Front national, Marine Le Pen n’a pas su tirer parti du naufrage du candidat de droite. « Rien ne s’est passé comme prévu, Fillon explose en plein vol, Hamon est mort, Mélenchon remonte, et là Philippot et ses sbires reviennent en disant “Mélenchon ça marche, donc faut faire du Mélenchon”. À partir de là, on retourne dans une campagne idéologique. Philippot avait fait le même coup en 2012, c’était un désastre. Il nous a mis dedans de force, à raconter qu’au bout de six mois on paierait nos baguettes en francs. Il nous a fait perdre un report de voix à droite. »

Pour le membre du comité stratégique de campagne cité plus haut, la candidate a été « enfermée par Philippot et son équipe, qui ont verrouillé la campagne ». « Il y avait une concurrence entre les frères Philippot d’une part et Philippe Olivier [beau-frère de Marine Le Pen et responsable de la cellule Idées-images de la campagne – ndlr] d’autre part. Pour le débat, Marine a été conseillée par Gilbert Collard d’abord, puis les frères Philippot sont passés derrière. Et les sorties “bourrines”, l’agressivité du débat, c’est Philippe Olivier. Aujourd’hui, ils se rendent compte que ça a dysfonctionné. » Certains se plaignent d’avoir été déprogrammés des plateaux TV, au profit de Florian Philippot ou des tenants de sa ligne. Gilbert Collard aurait été écarté de la soirée électorale du premier tour, à Hénin-Beaumont. Déjà évincée de « L’Émission politique » de France 2, le 10 novembre, au profit de Florian Philippot, Marion Maréchal-Le Pen se serait à nouveau vu refuser par Marine Le Pen d’être l’« invitée surprise » de la chaîne, face à Emmanuel Macron, le 6 avril. Et ce n’est qu’au prix d’un passage en force que certains seraient parvenus à aller sur les plateaux.

Des connaisseurs des dossiers économiques avaient proposé des fiches sur la sortie de l’euro et sur l’écu : ils se sont heurtés à des refus. « La communication a pris le pas sur le fond », se désole ce membre du comité stratégique. De l’avis de tous, c’est sur ce sujet de l’euro que le Front national est allé « au plantage »Avant même le raté du débat, des cadres frontistes ont paru désarmés sur le sujet. Sur BFMTV, le 1er Mai, Sébastien Chenu a ainsi enchaîné les coups face au porte-parole d'Emmanuel Macron, Benjamin Griveaux (voir la vidéo ici).

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