Petits commerces: le Rassemblement national en plein «poujado-localisme»

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Avec le reconfinement, le parti de Marine Le Pen fait feu de tout bois pour défendre les commerçants assassinés, selon lui, par Macron au profit de la grande distribution. Sa rhétorique classiquement poujadiste est désormais teintée de considérations écologiques.

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«La mise en place du second confinement a engendré une nouvelle injustice économique et sociale dans notre pays. Le gouvernement a, en effet, fait le choix d’autoriser les très grandes enseignes à ouvrir leurs portes au public, quand les petits commerces de proximité restent, eux, fermés. Ce deux poids deux mesures n’est pas acceptable. […] Avec le Rassemblement national, exigez l’ouverture aussi des commerces de proximité ! » Avec sa pétition lancée une semaine après l’annonce du nouveau confinement, le Rassemblement national a voulu se poser comme le seul vrai parti défenseur du petit commerce face à un gouvernement acquis aux géants de la grande distribution et du commerce en ligne.

À Perpignan et Béziers, les maires RN ou affiliés Louis Aliot et Robert Ménard ont bruyamment fait savoir qu’ils avaient pris des arrêtés autorisant l’ouverture des commerces non essentiels de centre-ville. Des arrêtés, sans surprise, immédiatement cassés par la justice administrative mais qui ont permis au nouveau maire RN de Perpignan Louis Aliot et à Robert Ménard de s’ériger, pendant quelques jours, en hérauts du commerce de proximité face à la bureaucratie parisienne aveugle aux souffrances du terrain. Depuis l’annonce du reconfinement, les responsables RN martèlent le même discours : le gouvernement est en train de tuer le petit commerce au profit de la grande distribution et des plateformes de vente en ligne. Une illustration de plus que le macronisme protège les « gros » et le RN les « petits ».

Louis Aliot et Robert Ménard au tribunal administratif le 3 novembre. © AFP Louis Aliot et Robert Ménard au tribunal administratif le 3 novembre. © AFP

Bien conscient que le créneau est porteur, le parti d’extrême droite en a remis une couche le 3 novembre en proposant, dans un communiqué, « à titre exceptionnel et pendant la période d’état d’urgence sanitaire », une taxe de 10 % sur les transactions commerciales sur Internet réalisées à travers les plateformes de distribution de plus de 250 salariés. Une taxe dont le produit serait intégralement reversé aux petits commerces contraints de baisser leur rideau. Pour le chercheur au CNRS Gilles Ivaldi, spécialiste de la droite radicale, il y a bien sûr dans le discours actuel du Rassemblement national une évidente dimension opportuniste. « Cela correspond à une nouvelle tentative pour le RN d’exploiter la crise sanitaire, sur laquelle il n’a jusqu’ici eu, finalement, qu’assez peu de prise. Marine Le Pen sent bien la colère qui monte contre ce nouveau confinement où l’acceptation n’est plus la même qu’en mars dernier », explique-t-il.

Mais, pour ce spécialiste de la doctrine économique du Rassemblement national, il s’agit aussi pour Marine Le Pen de renouer avec une partie de sa base qu’elle avait un peu perdue en route ces dernières années. « Lorsqu’elle est arrivée à la tête du Front national, puis dans les années qui ont suivi, elle a donné au programme économique du FN une orientation beaucoup plus “à gauche” – qu’on pense au maintien des 35 heures, à la retraite à 60 ans ou à la demande d’abrogation de la loi Travail. Cette orientation, en rupture avec la doctrine libérale précédente, a déboussolé une partie de sa base composée de petits artisans, commerçants qui restent très ancrés à droite », souligne-t-il. Depuis 2017 et le limogeage de Florian Philippot, Marine Le Pen est « dans une tentative de reconquête de cet électorat, car électoralement ses réserves de voix se situent de ce côté-là, à droite, dans cette petite bourgeoisie commerçante qui se sent aujourd’hui un peu abandonnée et ne se reconnaît ni dans Les Républicains ni dans le macronisme », ajoute-t-il.

Comme c’était particulièrement visible lors des dernières élections municipales, les programmes du RN ont donc fait la part belle aux mesures en faveur des petits commerces, des artisans et des indépendants. À Nice, le candidat du RN Philippe Vardon proposait, par exemple, « un compte de stationnement qui soit lié à la consommation dans les commerces : qu’un euro dépensé soit égal à une minute gratuite ». À Beaucaire, le maire Julien Sanchez a beaucoup communiqué pendant la campagne sur son bilan en matière de préservation des commerces de centre-ville – la mairie ayant mis à disposition des locaux commerciaux pour des loyers dérisoires ou créé de nombreuses places de parking en centre-ville à la demande des commerçants. Le maire RN a aussi débloqué des enveloppes exceptionnelles de soutien aux commerces touchés par le premier confinement.

Simple retour à la rhétorique de Poujade, fustigeant les dérives de la grande distribution et vantant, à l’inverse, le petit commerce vertueux et plein de « bon sens » économique ? Pas tout à fait car, sous l’influence de l’essayiste Hervé Juvin, aujourd’hui eurodéputé RN, ce discours s’est désormais teinté de considérations « écologiques » à travers le recours au concept de « localisme », que le RN utilise désormais à toutes les sauces. Dans un meeting de campagne pour les élections européennes tenu à Mormant (Seine-et-Marne) le 30 mars 2019, Marine Le Pen s’était longuement attardée sur le modèle de « l’hyperconsommation » responsable de l’épuisement des ressources planétaires. « Le consommateur est devenu un hamster qui court dans la roue des multinationales, un manège épuisant qui ne s’arrête jamais plus […]. La planète n’est plus un espace de vie mais un grand hypermarché où tout est à vendre et tout à acheter », lançait-elle .

Le localisme prône l’économie des TPE-PME plutôt que la grande entreprise. « Le seul moyen, selon eux, de critiquer le mouvement en cours, c’est de développer de petites entreprises, à partir d’un “capital localisable”  qu’ils opposent au “capital cosmopolite”, issu du capitalisme casino, financier, apatride, vagabond »expliquait dans Mediapart le chercheur Erwan Lecœur.

Comme le rappelle Gilles Ivadi, le localisme se traduit au RN par l’idée de « préférence locale », à l’image de la « préférence nationale » : « Dans leurs programmes, cela correspond à la proposition de réserver en priorité les marchés publics aux entrepreneurs locaux ; favoriser les circuits courts, c’est défendre les producteurs du coin contre la concurrence étrangère ». Car, comme l’a souvent dit Marine Le Pen, le localisme est un nationalisme qui consiste à préserver les « les écosystèmes humains que sont les nations ».

Présenté aujourd’hui comme un nouveau concept du Rassemblement national, le « localisme » brandi par le RN marque la victoire idéologique des identitaires dans le parti, cette branche de l’extrême droite défendant cette notion depuis plus de 30 ans. Un mouvement comme le Grece d’Alain de Benoist a beaucoup œuvré à la diffusion du concept. Lors du colloque intitulé « La nature comme socle pour une écologie à l’endroit » et organisé le 19 septembre par l’institut Iliade, considéré comme une émanation du Grece, les intervenants ont pu développer leur conception d’un commerce sain. L’un des cofondateurs de Génération identitaire, Julien Langella, en débat avec Hervé Juvin, a par exemple plaidé au nom du « localisme » pour « un moratoire sur les centres commerciaux ». « Dans la Cité localiste, par exemple, le pain de supermarché est taxé – voire interdit – de façon à donner l’avantage aux artisans boulangers ; la détaxation de proximité, qui privilégie la production et l’embauche locale par une fiscalité adaptée, profite aux maraîchers de pays plutôt qu’à l’agro-industrie étrangère. […] Dans la Cité localiste, par la faculté donnée à l’État de fixer des orientations économiques et de gouverner le marché selon d’autres critères que financiers, il n’y a pas de place pour le libéralisme. Le localisme est anti-libéral ou n’est pas », a-t-il affirmé.

Au RN, où la doctrine économique « attrape-tout » n’est pas à une incohérence près, on n’est pas encore prêts à souscrire à cette version du « localisme » qui se revendique « par essence décroissante », puisque le parti ne propose au fond qu'une politique très classique de baisse des charges et des taxes, mais on entend bien surfer sur l’essoufflement, presque moral, du modèle de la grande distribution.

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