Que deviennent les djihadistes français de retour de Syrie? (1/3)

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Après la vague de départs pour le front syrien, les retours de djihadistes français se multiplient. Il est de plus en plus difficile de quitter les territoires contrôlés par l'État islamique, mais le gouvernement en recense déjà 236. Une fois revenus en France, les hommes et les mineurs partis de leur plein gré sont presque tous placés en détention, tandis que les femmes bénéficient d'une certaine clémence. Premier des trois volets de notre enquête.

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Elle raconte être coincée « depuis six mois » dans une maison pour femmes. Elle tente « désespérément » de s’enfuir mais elle est « seule » et ne « parle pas l’arabe ». Le djihadiste qu’elle a épousé via Skype, sans connaître « sa vraie identité », a « disparu » avant qu’elle rejoigne la Syrie. « SVP aidez-moi », dit-elle.

Des mails comme celui-ci ou des appels téléphoniques, Martin Pradel, avocat parisien spécialisé dans la défense des djihadistes, en reçoit régulièrement. « Souvent, ce sont des gens qui se trouvent dans la zone turco-syrienne et qui me demandent ce qu’ils risquent, indique-t-il. Ils me contactent pour que je les aide à expliquer leur situation aux autorités françaises. Je récupère les informations sur leur état civil pour les transmettre au ministère de l’intérieur ou au consulat. Ils me demandent souvent d’expliquer qu’ils n’ont aucun projet contre la France et qu’ils rentrent parce qu’ils ont des galères. »

Après la vague de départs pour la Syrie, la France est désormais confrontée à celle des retours. Le ministère de l’intérieur en recense déjà 236. 600 vivraient encore sur place et 168 y auraient perdu la vie. Mais il est impossible de savoir combien reviennent sans être repérés. Déçus par leur expérience, fatigués par les combats, inquiets pour leur famille ou nourris d’un dessein mortifère, ils décident de rejoindre la France, ce pays que beaucoup pensaient ne jamais revoir.

Si les autorités d’Ankara ont longtemps facilité la traversée de la frontière turco-syrienne, rebrousser chemin est désormais devenu compliqué. « Le temps pour partir du pays dépend du temps passé sur place et des contacts créés, indique un magistrat qui préfère garder l’anonymat. Les personnes ayant vécu là-bas pendant deux mois auront plus de mal à s’enfuir que des individus arrivés il y a dix-huit mois. » Pendant des années, armes et candidats au “djihad” ont transité sans problème entre la Turquie et la Syrie. Mais, à l’été 2015, Ankara a changé de stratégie. Le président turc Recep Tayyip Erdogan choisit de rejoindre la coalition internationale et bombarde, à son tour, les positions de l’État islamique (EI). La menace des attentats commis par l’organisation terroriste contraint le pouvoir turc à fermer la frontière.

Depuis, il arrive que certains “repentis”, pourchassés à fois par la police turque et par l’EI, attendent plusieurs semaines avant de parvenir à passer illégalement la frontière. Un passage qui se fait souvent de nuit, et parfois avec l’aide d’un passeur, la plupart refusant de se présenter aux postes-frontières, de peur d’être aussitôt arrêtés. « Les points d’entrée et de sortie officiels ne sont pas ouverts en permanence. Le principal, celui de Bab El-Hawa, est situé dans une zone contrôlée par le groupe Ahrar El-Sham, donc s’ils viennent d’une zone contrôlée par Daech, ils n’y ont pas accès », détaille une source diplomatique.

Côté turc, les personnes se faisant arrêter sont ensuite transférées dans des centres de rétention administrative (CRA). Interrogés par les autorités locales, ces Français ont la possibilité de rencontrer, au titre de la protection consulaire, un interlocuteur français. Cette entrevue peut être l’occasion pour le djihadiste d’expliquer les raisons de son départ, de raconter son expérience, et parfois même de transmettre des documents subtilisés avant son départ.

Aujourd’hui, il est d’autant plus difficile de savoir combien de Français se trouvent dans ces centres fermés que, depuis les attentats commis par l’EI sur le sol turc, certains djihadistes sont poursuivis par les autorités d’Ankara pour « préparation d’actes terroristes » et transférés dans des prisons. Pour ceux qui ne le sont pas, les délais de transfèrement vers la France oscillent entre dix jours et un mois.

Autre question, récemment apparue, le statut des enfants nés sous l’autorité de l’État islamique. Ces “bébés EI” arrivent forcément en Turquie sans papiers d’identité français, les parents ayant parfois en leur possession un acte de naissance auquel est accolé le tampon de l’administration de Daech. Dans ces cas-là, un laissez-passer est délivré par les autorités françaises. Mais « aucun test ADN n’est demandé pour vérifier le lien de parenté, indique la même source diplomatique. C’est une fois qu’ils seront revenus en France que leur dossier pourra être étudié et peut-être régularisé ».

À leur retour dans l’Hexagone, ces djihadistes savent qu’ils risquent d’être poursuivis pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». À leur descente de l’avion, ils sont transférés au siège de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour une garde à vue de 96 heures, la règle en matière terroriste, ou présentés devant un juge d’instruction lorsqu’un mandat d’arrêt a été émis. C’est ensuite au juge des libertés et de la détention (JLD) de décider du placement en détention provisoire. S’il y a encore trois ans, ces hommes revenus de Syrie et d’Irak pouvaient éviter la détention provisoire, ils sont désormais presque tous envoyés en prison.

Placés à l’écart des détenus de droit commun, ils sont regroupés dans une aile spécifique où ils bénéficient d’un encellulement individuel. Depuis janvier, l’administration pénitentiaire a mis sur pied une prise en charge spécifique. Les anciens djihadistes et autres détenus dits “radicalisés” sont incarcérés dans les maisons d’arrêt de Fresnes et Osny où une équipe pluridisciplinaire évalue leur degré de radicalité et le risque de passage à l’acte. Après plusieurs semaines, ils sont, selon le résultat de l’évaluation, placés en détention ordinaire, à l’isolement, ou envoyés dans une unité dédiée, à Osny, Fleury-Mérogis ou Lille-Annoeullin, où ils suivent un programme spécial (voir le deuxième volet de l’enquête).

En parallèle, la justice tente de cerner la personnalité du mis en examen, son rôle exact dans son séjour à l’étranger et son degré de dangerosité. Pour cela, elle s’appuie, quand c’est possible, sur des écoutes téléphoniques, des conversations Skype, des photos et des messages postés sur les réseaux sociaux. Autant d'éléments qui permettent parfois aux juges de prouver la participation aux combats ou à des actes de barbarie. Les magistrats tentent également de comprendre les motivations et les conditions du retour en France. Si l’individu est revenu de lui-même et s’il adopte une posture de “repenti”, le tribunal peut en tenir compte.

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Malgré nos sollicitations, la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) et le Comité interministériel de prévention de la délinquance (CIPD) n’ont pas répondu à nos questions. Cet article est le premier d'une série de trois.