Affaire du MoDem: le garde des Sceaux a fait pression sur Radio France

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Le ministre de la justice et président du MoDem, François Bayrou, a téléphoné mercredi 7 juin à l'un des directeurs de Radio France, pour se plaindre d'une enquête journalistique sur les finances de son mouvement qui n'était pas encore passée à l'antenne. François Bayrou confirme le coup de fil, mais dédramatise ainsi : « Ce n’est pas le ministre de la justice ni le président du MoDem qui a appelé, c’est le citoyen. »

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La nouvelle a fait le tour de la Maison de la radio en quelques heures. Le ministre de la justice François Bayrou, par ailleurs président du MoDem, a téléphoné personnellement, mercredi 7 juin, au directeur de la cellule investigation de Radio France (commune à France Inter, France Info et France Culture) pour se plaindre en termes assez menaçants d’une enquête menée par des journalistes sur les contrats de travail des salariés et des assistants parlementaires de sa formation politique. Cette enquête a finalement été diffusée à l’antenne 48 heures plus tard.

Après avoir recoupé l’information auprès de différentes sources, Mediapart a sollicité vendredi 9 juin le directeur de la cellule investigation de Radio France, Jacques Monin, qui confirme.

« Mercredi après-midi, je reçois un appel d’un numéro de portable que je ne connais pas, et je décroche, relate Jacques Monin. J’entends “Bonjour, François Bayrou à l’appareil”. Voici ce qu’il me dit en substance : “Des gens de chez vous sont en train de téléphoner à des salariés du MoDem, de les harceler de manière inquisitrice, et de jeter le soupçon sur leur probité. C’est inacceptable. Avec mes avocats, nous sommes en train d’étudier d’éventuelles plaintes pour harcèlement.” Je réponds à François Bayrou que la description qu’il me fait du travail des journalistes de la cellule investigation que je dirige ne correspond pas du tout à leur façon de travailler, que je n'ai pas à communiquer sur une enquête en cours de nos journalistes qui n’est pas passée à l'antenne, et que le harcèlement étant un délit pénal, je pouvais interpréter ses propos comme une pression malvenue. Je lui dis que si nous diffusons quelque chose, il sera bien sûr invité à s’exprimer. Il refuse, et me renvoie vers le secrétaire général du MoDem. »

Le journaliste poursuit : « C’était un coup de téléphone de dix minutes, avec une première phase qui pouvait s’apparenter à une forme d’intimidation, et une seconde phase différente, après ma réponse assez ferme. Pour finir, François Bayrou m’explique ceci : “Restant président du MoDem, mon rôle est de protéger les salariés du parti qui défilent dans mon bureau en pleurant et qui vivent mal d'être soupçonnés.” »

La haute hiérarchie et les directeurs des rédactions de Radio France (France Inter, France Info, France Culture) ont rapidement été avisés de ce coup de téléphone ministériel pour le moins déplacé. Mardi 6 juin, François Bayrou avait déjà téléphoné à un journaliste du service politique de France Info pour demander qui était le responsable des journalistes de Radio France qui enquêtaient sur le MoDem, selon des sources internes.

François Bayrou © Reuters François Bayrou © Reuters
Sollicité par Mediapart vendredi 9 juin, François Bayrou confirme le coup de téléphone, mais en donne une version plus apaisée. « C’est simple, j’ai appelé le responsable de la cellule investigation de Radio France parce que des journalistes appelaient sur leur téléphone personnel des salariés de notre mouvement qui n’avaient aucun lien avec nos députés européens. Ils étaient appelés en dehors de leur lieu de travail, et les journalistes leur demandaient des explications sur leurs fonctions actuelles et passées. Une des salariées est venue dans mon bureau en pleurant, et nombre de cas me sont remontés. J’ai seulement dit au responsable de la cellule investigation que ces salariés vivaient cela comme du harcèlement. Ce n’est pas une menace, ni de l’intimidation. J’ai seulement dit que je trouvais cela choquant. »

Questionné sur le fait de savoir s’il n’est pas inapproprié pour un ministre de faire pression sur les radios d’information de service public, François Bayrou répond ceci : « Ce n’est pas le ministre de la justice ni le président du MoDem qui a appelé, c’est le citoyen, simplement pour protéger ces jeunes femmes. Je défends des gens que je connais bien. Je n’ai pas menacé de porter plainte, et d’ailleurs je ne peux pas porter plainte en tant que garde des Sceaux. Pour le reste, vous le savez bien à Mediapart, je ne fais jamais pression sur les journalistes. »

Le ministre de la justice indique par ailleurs n’avoir appris l’ouverture d’une enquête préliminaire sur le MoDem ce vendredi « que quelques minutes à l’avance », et ajoute : « Je n’interviens pas sur les affaires. » Dans son dernier livre, publié en janvier dernier (Résolution française, Éditions de l’Observatoire), François Bayrou faisait référence au programme du Conseil national de la Résistance (CNR) à propos de l’information. « L’indépendance de la presse, c’est le tout premier des buts fixés, dans le cadre de la reconstruction d’un pays libre par le CNR : “L’établissement de la démocratie la plus large par le rétablissement de […] la pleine liberté de pensée, de conscience et d’expression ; la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères”. »

La situation du ministre de la justice devient en tout cas inconfortable. Vendredi 9 juin, le parquet de Paris a annoncé l’ouverture d’une enquête préliminaire sur les salariés et les assistants parlementaires du MoDem, à la suite d’informations du Parisien, du Point et de Radio France.

Lire ci-dessous le communiqué du parquet de Paris :

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Cette enquête préliminaire a été ouverte à la suite, notamment, du signalement d'un ancien salarié du parti centriste, qui dit avoir été en partie rémunéré pendant un an, en 2010-2011, par des fonds normalement alloués au travail parlementaire. À 48 heures du premier tour des législatives, des soupçons délictueux visent donc une formation alliée à Emmanuel Macron, qui est représentée au gouvernement par François Bayrou (ministre de la justice) et Marielle de Sarnez (chargée des affaires européennes et candidate à Paris). « Je ne crois pas que sa position soit fragilisée », a déclaré vendredi le premier ministre, Édouard Philippe, à propos de son garde des Sceaux, qui s'est érigé en champion de la moralisation de la vie politique.

Le MoDem s'est pour sa part défendu en affirmant dans un communiqué publié jeudi avoir « respecté toutes les règles et toutes les obligations d'un employeur ». La formation assure que les salariés qui ont travaillé à temps partiel à son service ont été rémunérés « de manière parfaitement transparente » et ont pu honorer parallèlement, et en toute légalité, d'autres contrats auprès d'élus européens.

L'affaire avait initialement démarré par une dénonciation, en mars, de Sophie Montel, eurodéputée du Front national, un parti lui-même soupçonné d'avoir mis sur pied un système de rémunération frauduleuse de ses salariés avec de l'argent du Parlement européen. Le parquet avait alors ouvert une première enquête préliminaire portant sur une vingtaine d'eurodéputés, dont Marielle de Sarnez et un autre parlementaire du MoDem. Une dizaine de salariés du siège, sur la période 2009-2014, pourraient être concernés par les soupçons d'emplois fictifs. Cette enquête a été jointe à celle qui démarre sur le MoDem.

Déjà embarrassé par l'affaire Richard Ferrand, au cœur d'une enquête préliminaire sur un montage immobilier remontant à l'époque où l'actuel ministre dirigeait les Mutuelles de Bretagne, l'exécutif voit là s'ouvrir un nouveau dossier judiciaire du plus mauvais effet.

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