Noël 2013: un Fukushima à Fessenheim (1)

Un accident nucléaire grave à la centrale de Fessenheim ? Impossible ! Il n'y a pas de tsunamis en Alsace. Et pourtant… Qui aurait pronostiqué la catastrophe japonaise, il y a seulement deux ans ? Mediapart fait un détour par la fiction pour évoquer toute cette semaine l'inconcevable. En s'appuyant sur des études et des rapports d'experts, voici un enchaînement qui mène à la catastrophe.

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Attention fiction : voici le récit documenté de ce que pourrait être une catastrophe nucléaire de grande envergure à la centrale de Fessenheim.Pourquoi ce détour par la fiction, alors que Mediapart pratique un journalisme d’enquête sur des faits réels ? Parce que précisément, en matière d’enquête sur les différents débats autour de la sûreté du nucléaire, apparaît cette donnée nouvelle : la logique probabiliste et statistique est de plus en plus critiquée.

Une grave catastrophe nucléaire est certes improbable en France, et peut être plus improbable que dans d’autres pays (c’est aussi ce qui se disait au Japon avant le tsunami du 11 mars 2011). Mais elle ne peut être totalement exclue. En nous appuyant sur des études et des rapports d'experts, voiçi un enchaînement qui mène à la catastrophe dans la plus vieille centrale de France (1977). Premier volet de ce feuilleton.

Vendredi 27 décembre 2013, 0h38. Jean-Marie B., directeur de la centrale nucléaire de Fessenheim, roule depuis une quinzaine de minutes. Il a pris l’itinéraire habituel, par Andolsheim et Neuf-Brisach. Il s’approche de Heiteren, sur la D468. La route est déserte, plate comme la plaine d’Alsace. Pas une plaque de verglas. Pas un nuage. La D468 brille comme un ruban argenté, illuminée par le disque parfait de la pleine lune. Au loin, il entend comme une rumeur. Des chiens aboient. Sur la droite, la forêt de la Hardt.

A Fessenheim © Aurélien Pic A Fessenheim © Aurélien Pic

0h44. Il a regardé machinalement l’horloge digitale. La voiture vient de faire un écart. Sans aucun signe précurseur, elle est partie en travers. En une milliseconde lui vient l’image de l’arbre de direction cassé. Sans réfléchir, il freine, s’arrête sur le bas-côté. Il coupe le contact. Met le frein à main. La C4 Picasso est secouée comme un prunier. Bon sang, qu’est-ce qui se passe ? Cette bagnole vient d’être révisée. Comment peut-elle vibrer toute seule ?

Un craquement sinistre dans son dos. Il se retourne : la cime d’un grand chêne se casse net et s’abat sur la route. Ça secoue. Tout bouge. Ça dure une éternité. En fait, moins d’une minute.

0h45. Il sort de la voiture. La forêt est étrangement silencieuse. Il n’entend pas les bruits nocturnes habituels. Les chiens n’aboient plus. Un corbeau vole au ras de la route, affolé. Jean-Marie comprend tout d’un coup : ce n’est pas la C4 qui a un problème. C’est la terre qui a tremblé.

0h48. Jean-Marie a l’impression d’être là depuis des heures. Ça doit être une sacrée secousse, pour avoir presque envoyé la bagnole dans le décor et cassé un arbre. La région est sujette aux tremblements de terre, mais c’est une activité sismique modérée. Chaque année, il se produit quelques séismes tout juste assez forts pour être ressentis. Rien de comparable à ce qu’il vient de vivre. L’Alsace, ce n’est pas le Japon.

Il faut que j’aille à la centrale. Vite !

L’endroit où il s’est arrêté est tout près de la centrale de Fessenheim, qu’il dirige depuis trois ans. Cette nuit, il a eu une insomnie. Il s’est réveillé peu après minuit, dans sa maison de Fortschwihr, une jolie banlieue  à la périphérie de Colmar. Près de lui, Christiane était plongée dans un profond sommeil, fatiguée par les festivités de Noël. Il s’est levé sans bruit, s’est habillé. Il a pris la voiture. Conduire sur les petites routes l’aide à retrouver son calme.

Mécaniquement, il a reproduit son itinéraire quotidien, de sa maison à Fessenheim. Fortschwihr est à une trentaine de kilomètres au nord de la centrale. D'habitude, le trajet prend une petite demi-heure.

0h52. Il remonte dans la voiture, démarre. Le moteur tourne normalement. Par précaution, Jean-Marie allume ses warnings. Il roule à soixante, crispé sur son volant. Un peu avant d’entrer dans le vieux village de Fessenheim, il aperçoit des flammes. Très hautes, rouge sombre, nimbées d’une épaisse fumée noire. Elles dépassent la cime des arbres. Elles sont exactement dans la direction de la centrale. Jean-Marie a déjà vu ce genre d’incendie. Typique d’un feu de transformateur.

Il traverse Fessenheim dans une atmosphère de fin du monde. Il voit des gens en pyjama sur le pas de leur porte. Des silhouettes aux fenêtres. L’électricité est coupée. On s’éclaire avec des lampes de poche, des torches, des bougies. Des maisons sont écroulées. Un type presque nu arrose un début d’incendie avec un extincteur. Le clocher de l’église Sainte-Colombe est décapité.

Jean-Marie ne s’arrête pas. Il roule presque à cinquante, en warnings, la main sur le klaxon. Il sort du village, fonce vers la centrale.

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Faut-il s’interdire d’imaginer un accident nucléaire très grave à Fessenheim ? Les statistiques nous y incitent. Selon les calculs de probabilité, la survenue d’une catastrophe atomique en Alsace est très faible. Pourtant, pendant une semaine, sur Mediapart, nous allons vous raconter en détail un accident nucléaire gravissime à Fessenheim. C’est notre premier reportage-fiction. Une grave catastrophe nucléaire est certes improbable en France, et peut-être plus improbable que dans d’autres pays (c’est aussi ce qui se disait au Japon avant le tsunami du 11 mars 2011). Mais elle ne peut être totalement exclue.

Notre société est-elle prête à accepter ce danger nucléaire ? Et quelle échelle de danger ? L’Allemagne a décidé de le refuser, à la suite de longues années de débat national – et pas seulement à cause de l’accident de Fukushima. Par ce choix, elle est sortie d’une pure approche de gestion statistique du risque pour choisir une position de principe de refus du danger atomique.

Quel rapport collectif souhaitons-nous établir avec le danger nucléaire ? Une menace est-elle plus acceptable parce qu’improbable ? C’est pour soulever cette question que nous avons voulu écrire ce reportage-fiction, un an après le désastre de Fukushima.

Pour ce récit d’une catastrophe nucléaire à Fessenheim, nous nous sommes basés sur des études, des plans et analyses existants. Tous les problèmes techniques que nous faisons vivre dans ce feuilleton peuvent survenir. Ils ont tous été analysés dans des documents officiels que nous publions en accompagnement de cette série. Nous ne les inventons pas. Dans chaque cas, nous avons simplement choisi de faire advenir l’hypothèse la plus défavorable. C’est un choix narratif. Il est forcément partial. Mais c’est la force de la fiction de nous permettre ce genre d’exercice.

En espérant que ce récit d’un Fukushima à Fessenheim alimentera le débat public nécessaire sur l’avenir du nucléaire.