Ecoutes Sarkozy: la mauvaise polémique de ténors du barreau

Par

La campagne médiatique lancée par des avocats parisiens et des responsables UMP fait oublier que les écoutes téléphoniques sont strictement encadrées. Ce vacarme masque surtout les soupçons de trafic d'influence qui visent Nicolas Sarkozy, Thierry Herzog et Gilbert Azibert.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

« Là où la mer est passée, elle revient. » Cette métaphore poétique de Nicolas Sarkozy, lancée le 30 janvier devant les caméras qui suivaient, ce jour-là, l’ex-chef de l’État en Charente-Maritime, ne s'applique pas uniquement aux marées et aux élections. Elle trouve aussi son sens dans les polémiques qui suivent inévitablement les rares perquisitions effectuées dans les cabinets d’avocats, et les écoutes téléphoniques dans lesquelles ces hommes de loi apparaissent.

Nicolas Sarkozy © Reuters Nicolas Sarkozy © Reuters

En janvier 1999, quatre juges d’instruction dont Eva Joly effectuent une double perquisition au cabinet du fiscaliste parisien Éric Turcon, dans les dossiers Elf et Mnef. Ni une ni deux, l’ordre des avocats parisiens porte plainte pour « faute lourde » contre l’État, et Éric Turcon poursuit les juges en citation directe pour « violation de domicile, atteinte au secret de la correspondance et abus d'autorité ». Les deux procédures font chou blanc.

Avril 1999. La juge Eva Joly déclare, lors d’un déjeuner avec des journalistes anglo-saxons, que « 15 % de l’argent de la criminalité va aux avocats », et lance qu’il ne pourrait y avoir de blanchiment sans avocat. Hurlements de la profession. Menaces de procès. Lettre de mise au point de la magistrate, dont les propos ont été « déformés », qu’elle adresse au bâtonnier des avocats de Paris. Fin de l'incident.

Juillet 2000, rebelote. Les juges d’instruction Philippe Courroye et Isabelle Prévost-Desprez perquisitionnent le cabinet et le domicile d’un autre avocat fiscaliste parisien, Allain Guilloux, dans une affaire financière liée au Sentier, et découvrent des documents sur Pierre Falcone et Arcadi Gaydamak qui donneront naissance à l’affaire de l’Angolagate. L’avocat est mis en examen et placé en détention provisoire pendant quinze jours. Nouveau tollé chez les avocats. Gérard Depardieu, qui est l’un des clients d’Allain Guilloux, prend publiquement sa défense. L’avocat dépose une rafale de plaintes. En vain.

Décembre 2002. Le patron de la chaîne de restaurants Buffalo Grill, mis sur écoutes par la juge Bertella-Geffroy, s’entretient au téléphone avec une collaboratrice de son avocat, qui lui répète ce qu’ont déclaré certains cadres pendant leur garde à vue. Tollé des avocats sur le non-respect de la confidentialité des échanges. Une procédure pour « violation du secret professionnel » est toutefois lancée par l’ordre parisien. Grand seigneur, l’employeur de la jeune avocate, Jean-Pierre Versini-Campinchi, assume et revendique la responsabilité de l’affaire, et écope d’une suspension professionnelle temporaire. Les écoutes, elles, sont validées par la justice.

Me Thierry Herzog © Reuters Me Thierry Herzog © Reuters

On l’aura compris, la mobilisation médiatique déclenchée ce week-end par les ténors du barreau parisien après les écoutes téléphoniques de l’affaire Sarkozy-Herzog-Azibert (lire notre article ici) n'est pas franchement inédite. Une pétition a été lancée vendredi soir par des amis avocats pénalistes de Thierry Herzog qui, comme lui, se sont fait un nom en défendant des truands avec succès dans les années 1980 et 1990, avant d’être progressivement sollicités par des hommes d’affaires et des responsables politiques. Il s’agit notamment de Pierre Haïk, Hervé Témime, Jean-Yves Le Borgne, Éric Dupond-Moretti et quelques autres, dont le totémique Henri Leclerc.

Ces avocats s’émeuvent notamment de la durée des perquisitions au domicile et au bureau de Thierry Herzog, ainsi que de la saisie de son téléphone professionnel, et dénoncent des « atteintes graves et répétées » au secret professionnel, « socle de la défense » et « garantie fondamentale des libertés individuelles dans un État de droit ». L’affaire a occupé télévisions et radios samedi et dimanche. Sur 60 000 avocats, plusieurs centaines ont déjà signé cette pétition, surtout à Paris.

Jean Veil, avocat d’affaires qui a notamment défendu Jacques Chirac et Serge Dassault, explique à Mediapart qu’il a signé au nom du principe de proportionnalité. En substance, il estime que l'on ne peut pas mettre sur écoutes pendant un an quelqu’un qui n’est ni un terroriste, ni affilié au grand banditisme, mais ne souhaite pas faire de déclaration qui pourrait être mal comprise sur ce sujet.

Un autre pénaliste parisien, qui ne souhaite pas être cité, confie pour sa part regretter son choix de signer ce texte, après avoir « appris que Thierry Herzog et Nicolas Sarkozy avaient utilisé de fausses identités pour acheter leurs téléphones ».

Quant à Léon-Lef Forster, qui a notamment défendu Charles Pasqua et Dominique Strauss-Kahn, il explique ainsi son refus à Mediapart. « Personne n’est au-dessus des lois. Les textes prévoient la possibilité d’écouter un avocat dans un contexte exceptionnel, s’il existe des indices qu’il commet ou a commis des infractions. Ce n’est plus la même chose que la confidence, le secret professionnel ou le rôle de conseil. Il serait arbitraire de considérer que certains citoyens sont au-dessus de la loi. C’est une question de principe, mais aussi de crédibilité. On ne peut pas demander à échapper à des règles qui sont déjà très protectrices », déclare Me Forster.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale