Contre l’islamophobie, une manifestation pour «la liberté, l’égalité et la fraternité»

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Ils étaient plusieurs milliers à manifester, dimanche 10 novembre, à Paris, contre l’islamophobie. Dans le cortège, où beaucoup défilaient pour la première fois, des musulmans et des non-musulmans, un nombre important de femmes, des politiques unis, des mots d’ordre républicains et des drapeaux tricolores.

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Ce n’était pas gagné, mais le pari est réussi. Selon l’organe indépendant de décompte des manifestants Occurrence, ils étaient 13 500 à défiler, de la gare du Nord à Nation, ce dimanche 10 novembre, à Paris. Une marche inédite contre l’islamophobie, qui a, ces dernières semaines, alimenté d'innombrables discours politiques et médiatiques. Une cause qui a paru suffisamment grave et urgente pour que les manifestants bravent le froid et la pluie, et ce week-end de trois jours. Et dont l’importance aura visiblement eu raison des polémiques politico-médiatiques qui ont entouré l’événement toute la semaine (lire ici).

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Comme une réponse, ont défilé des manifestants de tous les âges, musulmans ou non, des responsables politiques aguerris ou des primo-militants, des Parisiens, des banlieusards, des classes moyennes et des classes populaires… Dans une bonne ambiance, le cortège, fourni et joyeux, a descendu le boulevard Magenta aux cris de « Trop vêtues ou dénudées, laissez-nous notre liberté ! », « Solidarité avec les femmes voilées ! », « C’est pas le voile qui est de trop, c’est l’islamophobie et les fachos » ou « L’islamophobie est un délit ! ». On trouvait beaucoup de drapeaux tricolores dans les rangs, et plusieurs femmes portant un voile « bleu blanc rouge », ainsi que des pancartes faites maison : « Oui à la critique des religions, non à la stigmatisation des individus », « Nous sommes tous Français ! ».

Derrière une banderole « L’islamophobie tue », une rangée de femmes brandit des cartes d’identité et d’électrices. Un groupe de manifestants entonne spontanément une « Marseillaise ». Une maman voilée se moque de sa fille qui n’a, elle, pas envie de chanter : « Attention, on va dire que tu es radicalisée », lui lance-t-elle en riant.

Au départ, devant la gare du Nord, on croise Bouchra, venue en famille de Champs-sur-Marne (77), à l’appel du CCIF, « car c’est une association qui défend les droits des musulmans ». Elle qui a voté Macron en 2017 a aussi noté que la Ligue des droits de l’homme et Amnesty International s’inquiétaient du sort des musulmans de France : « On est là, en solidarité avec les femmes voilées, dit cette banquière qui ne porte pas le voile. Je veux qu’elles puissent sortir dans l’espace public sans problème et qu’on arrête de leur taper dessus dans certains médias. On est dans un état de droit, de liberté, d’égalité et de fraternité. Alors voilà, je marche pour ça, tout simplement. »

Quelques mètres plus loin, Amine a pris les transports en commun depuis Créteil avec sa fille adolescente. Être présent avec elle est une question d’éducation : « Je veux lui montrer qu’il faut s’impliquer dans la vie publique, que ce soit contre l’islamophobie ou l’homophobie, ou tout autre chose, comme elle voudra. » Toute sa vie, cet agent de voyage de 42 ans a vu sa religion « salie à des fins électoralistes ». « Ma mère est voilée, raconte-t-il. Donc quand j’entends que les femmes voilées sont soumises, ça l’insulte, ça m’insulte. En plus, personnellement, je ne connais aucune femme qui porte le voile par obligation. Alors parler de la liberté des femmes, c’est n’importe quoi. Aujourd’hui, on veut faire croire que l’islam est politisé. Mais, ajoute-t-il, hilare, les Frères musulmans, je ne sais même pas ce que c’est ! »

Nadia, 46 ans, tient à être présentée comme « femme, française, républicaine… et musulmane, mais ça, ça [la] regarde ». Elle est venue aujourd’hui avec sa fille parce qu’elle juge le climat actuel irrespirable. « Ce qui a changé, c’est que certains peuvent tenir des discours islamophobes, complètement racistes, de façon très normalisée », explique celle qui ne porte pas le voile. Très déçue par l’absence d’une partie de la gauche, elle tacle ceux qui ont boudé le défilé : « Je ne comprends pas leurs arguments. On dit que le CCIF est lié aux Frères musulmans mais ça veut dire quoi ? Qu’ils ont pris un café ? Qu’ils sont amis sur Facebook ? C’est une fausse excuse. Moi je n’ai aucun lien avec le CCIF, comme la plupart des musulmans ici en tout cas. »

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Elle vit très mal l’ingérence permanente du politique dans les questions religieuses. « Aujourd’hui, Castaner veut nous expliquer comment prier, comment faire le ramadan ou comment porter la barbe ! », s’agace-t-elle. À côté d’elle, Miriem, 17 ans, renchérit : « Le climat est lourd depuis la rentrée. Les regards sont plus insistants. Moi je ne porte pas le voile mais une de mes copines au collège s’est fait embêter dans le bus à cause de ça. Les gens se permettent d’avoir des discours qu’ils ne tenaient pas avant. »

« On est dans un moment de grande régression », assure elle aussi Assina, 55 ans, qui porte un voile noir et blanc et précise qu’on peut « être musulman français et respectueux des lois de la République ». « Ma mère est arrivée en Auvergne après la guerre. Elle a travaillé comme ouvrière dans la coutellerie avec son foulard, cela ne posait pas de problème. Aujourd’hui, elle est en fauteuil roulant et elle doit se justifier auprès des gens, rappeler qu’elle a bossé toute sa vie en France et que les soins qu’elle reçoit, elle ne les a pas volés », raconte-t-elle, amère.

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