La vie en réanimation (2/5). «Comment tenir»

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Pendant quelques semaines, alors que la deuxième vague de Covid-19 arrive, Mediapart pose son micro et ses questions dans le service de réanimation de l’hôpital Saint-Louis. Trouver des infirmier.e.s est devenu la tâche prioritaire de la période.

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En réanimation aujourd’hui, ce n’est pas encore le pic, ce n’est non plus la panique, mais on a parfois le sentiment d’assister au retour, à l’automne, de la pièce tragique du printemps. « Ce qui fait peur, c’est qu’on sait que la deuxième vague arrive trop vite, trop fort et qu’on se demande déjà quelle forme aura la troisième », dit Anne-Sophie Bretaud, 30 ans, qui travaille comme infirmière en réanimation à l’hôpital Saint-Louis depuis maintenant quatre ans.

« Cet été, ça a été calme, on avait du temps, on aurait pu faire des choses, mais rien n’a changé, poursuit-elle. Sauf qu’on est épuisés, fatigués, seuls. On va droit dans le mur et on le sait. Je sais que ce n’est pas la première fois qu’on dit que ça va mal, mais là il faut comprendre que ça ne va vraiment pas le faire. Je ne comprends pas pourquoi on injecte des milliards chez Air France, qui ne vole plus, et pourquoi on se retrouve si démunis ici. »

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Le chef de service, Élie Azoulay, se dit pourtant « gonflé à bloc », au sens où on peut voir ce moment, selon lui, autant comme « quelque chose de triste, puisque des personnes vont avoir des séquelles ou décéder » ou « un événement compliqué puisqu’on a atteint les limites de notre système sanitaire, ce qui fait que la seule manière de prendre en charge les malades atteints du Covid, c’est d’étendre les capacités de l’hôpital au-delà de ses murs, de déprogrammer, et d’ainsi donner le sentiment à nos concitoyens qu’on ne peut pas soigner tout le monde de la même façon ». Mais on peut aussi saisir ce moment comme celui « où on fait vraiment notre job qui est de sauver des vies ».

Raphaël Clère, un médecin de 35 ans qui vient d’arriver au service de réanimation à Saint-Louis, se situe sur une longueur d’ondes similaire. « Si vous me demandez si c’est possible qu’on soit englouti, la réponse est oui. C’est arrivé une fois, cela peut arriver une seconde fois. Mais ce n’est pas mon sentiment aujourd’hui. » Une sérénité qui vient peut-être du fait qu’il a vécu la première vague au nouvel hôpital civil de Strasbourg, dans la région en première ligne de l’épidémie.

« Je me méfie des métaphores guerrières, car mes grands-parents alsaciens m’ont raconté ce qu’était la véritable guerre. Mais quand la Covid-19 est survenue en Alsace, c’était Stalingrad, on s’est fait encercler et notre mission a ressemblé à celle d’un médecin militaire dont 50 hommes sont tombés sur le champ de bataille et qui sait qu’il ne peut en soigner que 25. Concrètement, nous n’avions pas les moyens humains et matériels pour prendre en charge tout le monde. La cinétique de la vague était à la fois beaucoup plus rapide et importante qu’aujourd’hui. »

À écouter Élie Azoulay, l’hôpital va donc pouvoir faire face. « On va tenir, parce que nous sommes là pour ça, pour continuer à soigner, de même que les boulangers sont là pour continuer à faire du pain. Mais cela va être difficile, car cela coûte aux soignants, et encore plus aux infirmiers qu’aux médecins. Appelez-ça burn out, épuisement ou détresse morale, la réalité c’est que les soignants ont peur d’infecter leurs conjoints, leurs parents, leurs enfants. Ils ont peur de ne pas y arriver. Ils ont peur de faire souffrir leurs proches. On sait donc qu’on va gagner des batailles, mais on se demande quand même à quel prix. »

Charlotte Bellotti, 33 ans, infirmière dans le service depuis deux ans et demi, vient de reprendre son poste après un arrêt maladie de dix jours, pris peu après qu’on l’eut rencontrée pour un précédent reportage. À son retour, elle a constaté en ouvrant sa feuille de paie avec ses collègues que les « 90 euros tant promis par le Ségur n’étaient pas sur le mois de septembre », bien qu’elle touche seulement 1 800 euros mensuels, ou 1 900 lorsqu’elle travaille de nuit.

Comme ses collègues, elle tient par amour de son métier, solidarité avec son équipe et recherche d’adrénaline, mais se demande jusqu’à quand : « Ce métier impacte trop ma vie privée et je suis trop fatiguée. Je suis une éponge et je me trouve en face de patients qui peuvent se dégrader et décéder très vite, en face des familles qui pleurent. En outre, pour nous, le confinement est décuplé, parce qu’on ne peut pas voir nos proches sans angoisse de leur transmettre le Covid. Toute cette angoisse se répercute sur les devoirs à la maison, sur l’énergie de faire à manger quand je rentre. »

Fanny est aide-soignante, elle touche 1 688 euros après douze ans de carrière et juge « qu’on n’a pas le capital fatigue, psychologique, voire physique, de la première vague ». Elle a vécu les mois de mars-avril derniers dans un service conventionnel aménagé à la va-vite pour faire face aux besoins en réanimation. Mais « les locaux et le matériel n’étaient pas adaptés. On a ressorti des respirateurs datant de Mathusalem. Ici, il y a les scopes, les alarmes, cela sécurise notre travail. Quand il n’y a pas tout l’équipement, cela se répercute immédiatement sur notre stress. »

Dans le service de réanimation de l'hôpital Saint-Louis. © JC Dans le service de réanimation de l'hôpital Saint-Louis. © JC

Pense-t-elle que ce sera pareil pour la seconde vague ? « Je ne sais pas, mais en tout cas, je n’ai pas pris de billets pour aller voir ma famille à Noël. Je suis pessimiste. On n’a même pas rattrapé le retard sur les opérations lié à la première vague et on voit arriver des cas très graves parce qu’ils n’ont pas été pris à temps au printemps. Beaucoup de mes collègues ont rendu la blouse après mars-avril. »

En sus de l’état fragile des personnels, le problème aujourd’hui est de devoir encaisser le choc de la deuxième vague, mais à nouveau « avec des solutions dégradées, explique Élie Azoulay. La réanimation est un métier qui s’apprend au millimètre et se pratique de façon collégiale. Cela ne se bricole pas, même si on n’a pas d’autre choix que de bricoler aujourd’hui. Bien sûr, on peut faire de la réanimation partout, mais ce n’est pas pareil. On peut tenter, et même réussir, la traversée de l’Atlantique en radeau, mais on est sûr de morfler ».

Pour le chef de service, certains malades sont accueillis dans des « structures qui ne sont pas pensées comme des structures de soins critiques, c’est-à-dire où la surveillance des malades ne peut être optimisée. Avec des infirmiers qui ne sont pas spécialement formés à la réanimation, qui sont merveilleux de générosité, mais ne pratiquent pas le métier tous les jours. Et avec des délais d’accès à un lit de soins critiques qui altèrent le devenir des malades, dans le cadre d’un bed management continu et hyper tendu ».

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