Au programme (3). Industrie, la fin des promesses

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Tout au long de la campagne, les candidats se sont faits discrets autour des usines en difficulté. Leurs programmes sont à l'image de cette timidité : ils semblent avoir acté que les politiques n'ont plus de marge de manœuvre pour sauver l'industrie française.

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Il gravit une échelle, un syndicaliste lui prête main-forte, il grimpe sur le toit d’un camion et prononce ces mots : « Je voulais être avec vous aujourd’hui. Je suis candidat à l’élection présidentielle […] et je viens devant vous prendre des engagements, avec toute la responsabilité nécessaire. Je ne veux pas me retrouver dans la situation d’être élu sur une promesse, et ensuite ne pas revenir parce qu’elle n’aurait pas été tenue. » Tout comme elle s’est nouée, le 22 janvier 2012 au Bourget, autour de sa fameuse déclaration de guerre au monde de la finance, la victoire de François Hollande à l’élection présidentielle se joua-t-elle sur cette tribune improvisée devant les ouvriers sidérurgiques de Florange (Moselle), un mois plus tard ?

Le candidat venait promettre que l'usine ne fermerait pas. Un an après, François Hollande aura droit, comme Nicolas Sarkozy avant lui, à sa stèle funéraire à l’entrée de l’usine lorraine. Un marbre noir barré de ces mots : « Ici reposent les promesses de changement de François Hollande faites aux ouvriers et à leurs familles. » Les deux hauts-fourneaux ont bel et bien fermé en avril 2013, et même si le site mosellan conserve toujours 2 300 salariés, la loi promise par François Hollande n’a en rien permis de stopper le flot des fermetures de sites industriels.

Durant la campagne 2012, les candidats de gauche avaient fait le tour des usines. Le futur président avait rencontré pas moins de cinq fois les grévistes de l’emblématique usine Fralib, qui avait également servi de base de départ, en mai 2011, à la campagne de Jean-Luc Mélenchon, et dont les salariés avaient défilé en majesté à Paris, place de la République, à l’appel du candidat du Front de gauche. Les ouvriers de Goodyear à Amiens avaient eux aussi reçu le soutien appuyé de Hollande, de Mélenchon ou d’Arnaud Montebourg lorsqu’il était candidat à la primaire socialiste.

Cinq ans plus tard, la situation est radicalement différente et les déflagrations de l’affaire Florange se font encore sentir. Interrogé le 6 avril sur France 2 à propos des fermetures d’usines, Emmanuel Macron (En Marche) revient sur l’image symbolique de Hollande à Florange, pour mieux la mettre à terre : « Je ne me suis pas saisi des cas en cours, des cas chauds de restructuration, parce que c’est de la démago complète. Ça a été fait il y a 5 ans, il y a 10 ans. […] C’est trop facile. Je vais faire quoi ? Je vais aller sur un camion et je vais aller dire qu’avec moi ça ne fermera pas ? On sait que ce n’est pas vrai. »

Macron dit tout haut ce que ses concurrents pensent sans doute tout bas. Durant la campagne 2017, il n’y a pas eu de « moment Florange », aucun candidat ne se risquant plus à arrimer sa candidature au sauvetage de l’industrie française. Même lorsque tous les ingrédients sont potentiellement réunis, comme à Amiens autour de l’usine Whirpool, où se cochent aisément les cases qui pourraient susciter une indignation politique. Le groupe a annoncé en janvier la fermeture du site picard, rentable, pour aller fabriquer en Pologne les mêmes sèche-linge, destinés au marché européen et français, sacrifiant au passage plusieurs centaines d’emplois.

Aucun candidat à la présidentielle ne s’est risqué sur le terrain. « Il faut être franc, on n’intéresse pas grand monde », glissait un syndicaliste lors de notre passage, il y a quelques semaines. C’est le journaliste et candidat aux législatives François Ruffin qui a sonné le tocsin sur la scène nationale, en profitant de son césar pour appeler au boycott des produits Whirpool. Les candidats ont fini par évoquer le conflit, notamment lors du débat télévisé du 4 avril, mais aucun ne s’est risqué à se déplacer pour promettre aux ouvriers que leur usine resterait debout. Pas même Emmanuel Macron, l’enfant d’Amiens.

Des différents conflits sociaux en cours remonte cette même amertume, celle de ne pas exister dans la séquence présidentielle. De ne pas intéresser les candidats les plus en vue, les plus à même de drainer médias et mobilisation. Même Mélenchon (La France insoumise), qui avait cadencé sa campagne 2012 par des visites de sites industriels en difficulté, a levé le pied. On l'entend moins sur le sujet que Philippe Poutou (NPA), qui a carrément intégré à sa campagne une journée de grève chez Ford, l’usine de Blanquefort (Aquitaine) où il travaille, menacée par des réductions d’effectifs. À l’autre bout du spectre politique, François Fillon (LR) préfère manifestement les raouts entrepreneuriaux aux visites d’usines en souffrance. Tout l’inverse d’un Nicolas Sarkozy, prompt, en 2012 comme en 2007, à arpenter les chaînes de production pour incarner au mieux le « candidat du travail » qu'il entendait être.

À titre d’exemple, les représentants syndicaux du sous-traitant automobile GM&S se désolent aujourd'hui que pas un candidat n’ait fait le déplacement pour rencontrer les 283 salariés qui risquent d’être licenciés en mai. Ils travaillaient jusqu’ici pour les constructeurs PSA et Renault, au cœur d’un territoire enclavé, la Creuse, où les usines se comptent sur les doigts d’une seule main. « Il faut qu’on fasse quoi pour attirer l’attention, qu’on piège notre usine ? » lançait avec l’ironie du désespoir, début avril, un responsable syndical.

La petite centaine d’« Ecopla », les tout derniers fabricants de barquettes en aluminium français débarqués par leur propriétaire italien, que Benoît Hamon (PS) avait rencontrés lors de la campagne pour la primaire socialiste, ont quant à eux acté en mars la mort du projet de reprise par les salariés. Dans un silence assourdissant. Ils avaient pourtant fait parler d’eux en septembre dernier en interpellant le candidat d’En Marche, chargé du dossier lors de son passage au ministère de l’économie.

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