Claude Guéant est au cœur du «pacte de corruption» avec Kadhafi, selon les juges

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Les juges ont annoncé le 5 juin à Claude Guéant qu’ils envisageaient d’alourdir sa mise en examen dans l’affaire des financements libyens, avec six nouveaux chefs de mise en cause, dont « corruption » et « complicité de financement illicite de campagne électorale ». L’ancien ministre de l’intérieur a de plus été confronté à de nouvelles preuves dans l’achat d’un appartement grâce à Alexandre Djouhri.

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Le préfet Claude Guéant n'a rien perdu de sa morgue, mais cela ne l'a pas tiré d'affaire pour autant. Il est, selon les juges, au cœur d'un « pacte de corruption » passé par les autorités libyennes avec Nicolas Sarkozy. Devant les magistrats qui l'ont interrogé une journée entière, le 5 juin dernier, l'ancien ministre de l'intérieur a opposé d'anciennes postures aux questions et aux éléments nouveaux accumulés par l'enquête, répétant souvent, acculé, n'avoir « aucun souvenir » ou « aucune observation » à formuler.

Lors de son audition, qui a été suspendue et devra reprendre mi-juillet, les magistrats lui ont d'ores et déjà annoncé leur volonté d'alourdir sa situation judiciaire de six nouveaux chefs de poursuites.

  • Pour « recel de détournements de fonds publics », s'agissant des fonds libyens destinés à la campagne de Nicolas Sarkozy.

  • Pour « complicité de corruption passive », pour l'aide et l'assistance apportées au futur candidat à compter de 2005, « en nouant des contacts et en participant à des discussions avec les collaborateurs de Mouammar Kadhafi en vue d’organiser le financement de la campagne ».

  • Pour « recel de corruption passive (...) en réceptionnant des fonds versés par le régime libyen dans le cadre d’un pacte de corruption passé avec Nicolas Sarkozy » et pour « complicité de financement illégal de campagne électorale ».

  • À titre plus personnel, l'ancien lieutenant de Nicolas Sarkozy sera en outre mis en examen pour « corruption passive » et « blanchiment de corruption passive en bande organisée », ont également annoncé les juges.

Ces nouveaux soupçons de délits pourraient lui être formellement signifiés à l'issue de sa seconde audition dans un mois.

L'enquête a notamment montré que les 500 000 euros qui ont permis à l'ancien secrétaire général de l'Élysée de s'acheter un appartement parisien en 2008 provenaient d'une « organisation sophistiquée de blanchiment » coordonnée par l'intermédiaire Alexandre Djouhri, actuellement retenu sous contrôle judiciaire à Londres.

Claude Guéant a été secrétaire général de l'Élysée sous Sarkozy à partir de 2007, puis nommé ministre de l'intérieur le 27 février 2011. © Reuters Claude Guéant a été secrétaire général de l'Élysée sous Sarkozy à partir de 2007, puis nommé ministre de l'intérieur le 27 février 2011. © Reuters

Les juges soupçonnent Claude Guéant d'avoir bénéficié de ces fonds « pour accomplir un acte facilité par sa fonction, en l’espèce des interventions en faveur d’Alexandre Djouhri », d'une part « auprès de la direction d’EADS » pour qu'il reçoive les commissions qu'il exigeait sur la vente d'avions Airbus à la Libye, et d'autre part « auprès du ministère du budget » concernant une dette fiscale de 1,5 million d'euros d'une société immobilière de Djouhri.

Claude Guéant avait déjà été mis en examen en 2015 pour « blanchiment de fraude fiscale en bande organisée, faux et usage de faux » dans l’affaire. C'est un nouveau coup dur qui attend l'ancien ministre, déjà condamné par la justice pour avoir détourné les primes en liquide du ministère de l’intérieur, mis en examen dans l’affaire des sondages de l’Élysée et récemment placé en garde à vue dans le Kazakhgate.

À travers Claude Guéant c'est une pièce centrale du dispositif sarkozyste qui se trouve désormais prise dans les filets de l'affaire libyenne.

Claude Guéant fut directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy (2005-2007), puis directeur de sa campagne présidentielle de 2007, ensuite secrétaire général de l’Élysée (2007-2011) et enfin ministre de l’intérieur (2011-2012). En un mot, le premier lieutenant. Et celui qui, au sein de l'équipe Sarkozy, est allé le plus souvent au contact des autorités libyennes. Son rôle dans le financement de la campagne de 2007 a été mis en avant par plusieurs témoins, dont deux anciens dignitaires libyens, Baghdadi Al-Mahmoudi, ancien premier ministre, et Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et ancien chef des services de renseignements militaires du régime, entendus en Libye en décembre 2016 et janvier 2017.

« L’enquête a permis de constater que l’ancien régime a, par le biais de plusieurs responsables sécuritaires et politiques, apporté son soutien à la campagne électorale du candidat à la présidence française Nicolas Sarkozy en 2006-2007 en fournissant des fonds à celui-ci par l’entremise de son directeur de campagne électorale Claude Guéant et d’un homme d’affaires d’origine libanaise nommé Takieddine », a résumé l'actuel procureur général libyen dans une synthèse transmise aux juges français en novembre dernier.

Lors de son interrogatoire du 5 juin, Claude Guéant a en outre avoué avoir rencontré secrètement Abdallah Senoussi, pourtant recherché par la justice française pour son implication dans l'attentat contre le DC-10 d'UTA, lors d'une visite à Tripoli, le 1er octobre 2005.

L'entrevue a eu lieu en présence de l'intermédiaire Ziad Takieddine, mais sans aucun autre témoin, a dû concéder Claude Guéant. C'est embarrassant : Ziad Takieddine a par le passé confirmé avoir remis des fonds venus de Tripoli à Nicolas Sarkozy et Claude Guéant. Or, quelques semaines après les remises présumées de cash libyen, Claude Guéant ouvrait dans le plus grand secret une chambre forte dans une banque, louée le temps de la campagne présidentielle, selon les découvertes des enquêteurs de l’Office anticorruption (OCLCIFF). Les policiers ont aussi pu établir que la campagne présidentielle avait été largement abondée d'espèces non déclarées.

L'audition de Claude Guéant est intervenue peu après la mise en examen de l’actuel président de la commission des finances de l’Assemblée nationale Éric Woerth (pour complicité de financement illicite de campagne) et deux mois après celle de Nicolas Sarkozy (lui aussi pour corruption passive, recel de détournements de fonds publics libyens et financement illicite de campagne électorale). Les trois hommes démentent toute implication dans cette affaire.

  • TAKIEDDINE, SENOUSSI ET LE « PACTE DE CORRUPTION »

Claude Guéant est un acteur de premier plan de l’affaire libyenne. Et il l'a finalement confirmé aux juges. À chaque étape importante du rapprochement entre Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi, et de toutes les tractations secrètes qui les ont accompagnées, le “Cardinal”, comme il fut surnommé, est là, discret et affairé. « Après le retour de Nicolas Sarkozy [au ministère de l'intérieur – ndlr] , il est exact que Ziad Takieddine s’est manifesté auprès de moi pour me dire qu’il avait des relations avec certaines autorités libyennes, a reconnu Claude Guéant devant les juges. Lorsque j’ai fait un voyage préparatoire du déplacement du ministre, Ziad Takieddine était à Tripoli. »

L'ancien ministre assure que l'intermédiaire « n’a jamais été mandaté » par les autorités françaises : « Il n’a jamais été chargé d’aucun dossier. Nous n’avons jamais eu besoin de lui pour préparer un voyage ou organiser une rencontre entre le colonel Kadhafi et Nicolas Sarkozy. » En réalité, de nombreuses notes de Ziad Takieddine témoignent de ses conseils prodigués à Claude Guéant lors des premiers voyages à Tripoli en 2005. Dans une note de cadrage adressée à Claude Guéant, aujourd’hui entre les mains des juges, l’intermédiaire soulignait ainsi que la visite préparatoire de Guéant devait « revêtir un caractère secret », afin d'évoquer « l’autre sujet important ».

Le sujet important est désormais identifié par l'enquête : il s'agit d'un pacte de corruption. Un pacte liant la promesse libyenne d'un financement politique à la promesse du clan Sarkozy d'obtenir entre autres la révision du procès de l’affaire de l’attentat du DC-10 d’UTA, et de blanchir Abdallah Senoussi, condamné à perpétuité et sous le coup d'un mandat d'arrêt international. 

En janvier 2017, l'ancien dignitaire libyen a déclaré aux juges avoir rencontré Claude Guéant en 2005, lors de sa visite préparatoire. Et ce dernier a confirmé cette rencontre, le 5 juin dernier. Un rendez-vous secret organisé par… Takieddine. 

Claude Guéant, Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, en juillet 2007, à Tripoli, en Libye. © Reuters Claude Guéant, Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, en juillet 2007, à Tripoli, en Libye. © Reuters
« Je n’étais pas au courant que j’allais rencontrer Senoussi, a soutenu Guéant. Je n’avais pas une connaissance précise du dossier [judiciaire] [...] Il m’a fait part effectivement de sa préoccupation relative à sa condamnation pénale. Il m’a expliqué qu’il avait un besoin impératif de venir en France pour se faire soigner d’un cancer et que pour cela il fallait qu’il retrouve une liberté de voyager. (...) J’ai enregistré mais je n’ai rien fait du tout, d’une part parce qu’il avait été condamné certes par contumace, mais pour une affaire d’une gravité extrême, et que d’autre part il s’agissait d’une affaire strictement judiciaire. »

Question des juges : « Puisque vous avez dit qu’il s'agissait d’une affaire strictement judiciaire, avez-vous opposé à M. Senoussi une fin de non-recevoir ? »

Claude Guéant : « Non, j’ai juste enregistré sa demande. »

Cette demande sera réitérée lors du tête-à-tête de Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi quelques jours plus tard, selon le témoignage de l'interprète libyen de la rencontre, Moftah Missouri. Deux mois plus tard, Brice Hortefeux, ministre délégué aux collectivités territoriales, dépêché à son tour en Libye, rencontrera tout aussi secrètement le beau-frère du Guide libyen, à son domicile de Tripoli.

La révision de la situation judiciaire d'Abdallah Senoussi dans l’affaire de l’attentat du DC-10 était l'une des contreparties attendues par les Libyens au financement de la campagne. Le beau-frère de Kadhafi a d'ailleurs été le premier, parmi les dignitaires libyens, à opérer les versements en faveur du candidat, selon ses propres aveux devant la Cour pénale internationale en 2012, puis devant des magistrats libyens en 2017.

Cité par Senoussi, Ziad Takieddine s'est quant à lui auto-incriminé en avouant avoir personnellement remis à Claude Guéant et Nicolas Sarkozy, entre novembre 2006 et janvier 2007, trois valises de cash venues de Libye pour un montant total de 5 millions d’euros. En outre, comme le montrent plusieurs documents désormais versés à la procédure judiciaire, l'équipe Sarkozy a bel et bien œuvré, entre 2005 et 2009, pour rendre inopérant le mandat d’arrêt qui avait été émis par la cour spéciale de Paris contre Abdallah Senoussi.

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