Tous les syndicats enseignants marchent dans la rue contre Blanquer

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Les syndicats de personnels de l’Éducation nationale appelaient à la grève lundi pour dénoncer les suppressions de postes dans l’Éducation nationale et leurs conditions d’exercice. Reportage.

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La semaine commence mal pour Jean-Michel Blanquer. Le ministre de l’éducation nationale fait face à un mouvement de grève des personnels de l’Éducation nationale. La situation est inédite puisque c’est la première fois depuis 2011 que toutes les organisations syndicales – même le Snalc, syndicat longtemps classé à droite – ont appelé à la mobilisation dans les grandes villes de France.

Les quatre syndicats signataires d’un communiqué commun (FSU, Sgen-CFDT, Snalc, Unsa) dénoncent le retour à « une logique de suppressions de postes », entraînant, selon eux, une dégradation « des conditions d’apprentissage pour les élèves et de travail pour les personnels dès la rentrée prochaine ». Les syndicats Éducation nationale d'autres fédérations (CGT, Sud, FO) ont eux aussi lancé un appel à la grève.

Le ministre a donc ainsi réussi l’exploit de réunir tous les syndicats contre lui. Même si la participation n'a pas été massive à tous les degrés.

Dans la manifestation parisienne qui s’est arrêtée près du ministère de l’éducation nationale, dans le VIIe arrondissement, tous les niveaux de corps enseignants sont représentés. Du primaire au collège, en passant par le lycée, voie générale et professionnelle.

Dans la manifestation parisienne. © FZ Dans la manifestation parisienne. © FZ
La pluie a cessé mais la manifestation n’est pas très joyeuse, peu de musique et de slogans émergent de la foule. L’heure semble à l’inquiétude. Les pancartes aperçues le long du cortège donnent le ton. « Le lycée pro dit non à la dégradation de l’éducation de nos élèves » et autres « Blanquer, copie à revoir ! »

Les enseignants du lycée Maurice-Utrillo à Stains en Seine-Saint-Denis s’époumonent de leur côté « Des profs, des pions, pas des matons ! » en référence à leur mobilisation contre la nomination le 5 novembre d’un ancien gendarme au poste de proviseur adjoint. Deux enseignantes essaient de collecter des fonds pour alimenter la caisse destinée à soutenir la grève.

L’éventail des récriminations est large. Tous les présents dénoncent leur crainte d’un saccage de l’éducation nationale sous les coups des réformes en gestation, comme celle du lycée ou de l’enseignement professionnel.

Les réductions de poste annoncées début octobre cristallisent elles aussi un mécontentement fort. Le budget 2019, dont le volet éducation nationale sera discuté en plénière dès le 13 novembre à l’Assemblée nationale, prévoit de supprimer 2 650 postes dans les collèges et lycées publics, 550 dans le privé, 400 dans l’administration. En contrepartie, 1 800 postes seront créés dans le primaire pour soutenir la promesse gouvernementale de mettre la priorité sur ce degré-là.

Un choix surprenant au regard de la poussée démographique attendue dans le secondaire à partir de la rentrée 2019. La direction éditoriale de l’évaluation et de la prospective, le département statistiques du ministère, anticipe une hausse de 40 000 élèves. Difficile donc de justifier de manière rationnelle une baisse des effectifs et de l’encadrement.

Le Snuipp-FSU, premier syndicat dans le primaire, estime, lui, qu'un quart des enseignants n'a pas fait école lundi, tandis que le Snes-FSU, premier syndicat dans le secondaire, évoque un taux de grévistes de 50 % dans les collèges et lycées. L’estimation du ministère diffère. Selon le ministère de l’éducation nationale, le taux de participation au mouvement de grève des enseignants est de 11,33 %, dont 8,69 % et 13,76 % dans le premier et le second degré.

Dans le cortège, Frédérique Rolet, secrétaire générale du Snes-FSU, premier syndicat du secondaire, explique que cette journée de grève si consensuelle parmi les organisations signe « un retour en arrière » aux années Sarkozy qui avaient vu la suppression de 80 000 postes d’enseignants. À l’époque, la mobilisation avait été fournie et régulière. Elle constate aussi que « Blanquer est très fort pour occuper le terrain médiatique mais qu'il tient un discours simpliste, soi-disant irrigué par le bon sens. Or on ne décrète pas un retour de l’autorité en claquant des doigts. Sans compter que souvent ces mesures n’ont rien de neuf. »

La tonalité générale du projet Blanquer lui déplaît. La liste des manques qu’elle dresse est longue. Il faudrait selon elle plus de personnel pour encadrer les élèves. D’où son incompréhension face au choix de baisser les effectifs au lycée. Lycée qui doit de surcroît être totalement réformé. Pour Frédérique Rolet, sous des apparences de plus grande liberté dans le choix des spécialités, les élèves vont en réalité « être enfermés dans leurs enseignements. Les plus fragilisés vont souffrir encore plus ».

Dans le carré de tête figure Jean-Rémi Girard, président du Snalc, dont la présence est peu habituelle dans ces cortèges. Son ancien président François Portzer s’était notamment félicité de la nomination de Jean-Michel Blanquer rue de Grenelle. Les temps ont changé. Le nouveau porte-parole s’inquiète des réformes initiées par le ministre. Pour lui, ce dernier « navigue à vue ». En témoigne la réforme de l’enseignement professionnel annoncée. « On ne sait pas où elle va, ni même quelle sera la place de l’apprentissage. »

Dans le cortège, plusieurs enseignants de lycées professionnels essaient d’attirer l’attention sur leur cas. Nadia Ziane-Bruneel enseigne les lettres et l’histoire à Ermont dans le Val-d’Oise. Pour elle, il est clair que « cette réforme est le pire projet pour le lycée professionnel. On perd notre statut mais ce n’est pas le plus grave. On pense d’abord aux élèves ». Elle ne décolère pas depuis qu’elle sait que la réforme prévoit de diviser par deux le temps d’enseignement général. « Nos matières vont être dépréciées. Comme nos élèves sont issus de milieux défavorisés, on considère qu’ils ne doivent pas avoir accès à des réflexions sur l’identité, le vivre-ensemble ou les valeurs républicaines dont on nous parle tant », explique-t-elle. Pour elle, les conséquences sont claires. Les élèves auront encore moins le niveau requis pour intégrer des BTS.

Nadia Ziane-Bruneel imagine que ses élèves seront « de la chair à patron car ils n’auront plus de possibilités de se défendre ». Leurs conditions de travail sont aussi dégradées. Nathalie Célarié tient la banderole avec Nadia Ziane-Bruneel. Elles se rejoignent dans leurs revendications et interprétations de la réforme. La première enseigne les sciences et techniques médico-sociales (STMS) à Chelles, en Seine-et-Marne, « par choix depuis six ans ». Elle fait face à l’impossibilité de réaliser des photocopies, par exemple. Elle voit aussi le manque d’encadrement de ses élèves parfois « exploités » lors de leurs stages obligatoires : « Je vois des jeunes filles de 15 ans faire des toilettes toutes seules à des personnes âgées dans les maisons de retraite. ». Elle insiste : « On sacrifie des mômes de banlieue principalement. »

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