Le front syndical se fissure

Après les annonces de Manuel Valls, lundi 14 mars, sur le projet de loi sur le travail, la CFDT et ses alliés ont approuvé la version remaniée, tandis que la CGT, FO et les étudiants de l'Unef entendent durcir le mouvement. La suite dépendra aussi de la mobilisation citoyenne sur le web, aiguillon inédit du mouvement social.

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

« On ne réforme pas la France sans la CFDT, le gouvernement aurait mieux fait de l’écouter plutôt que le Medef », nous confiait il y a quelques semaines au plus fort de la crise un acteur du monde social « hollandais fidèle et historique » qui avait fait chauffer son téléphone pour alerter le président des « doutes, interrogations et violentes réactions » suscités par le projet de loi dans les rangs syndicaux. Ses propos se vérifient ce lundi 14 mars.

En reculant sur les articles les plus contestés du projet de loi sur le travail, notamment sur le barème des indemnités prud’homales, en promettant de nouveaux droits aux jeunes, le gouvernement a simplement déçu le Medef mais reconquis la CFDT, son principal partenaire syndical sérieusement fâché. Lundi, Laurent Berger, le secrétaire général, a quitté Matignon avec le sourire de ceux qui sont contents d’avoir été entendus et considérés. Presque toutes ses exigences ont été satisfaites à l’exception du retrait du périmètre national du licenciement économique.

« Parce que nous nous sommes opposés, parce que nous nous sommes mobilisés, parce que nous avons fait des propositions, nous avons pesé sur l’avant-projet de loi », s’est félicité le secrétaire national de la CFDT. Pour Laurent Berger, la réécriture du projet de réforme du code du travail permet de revenir à ce qui aurait dû être sa philosophie dès le départ : « Plus de droits pour sécuriser les parcours professionnels des jeunes, des salariés, des travailleurs et plus de place à la négociation collective pour construire, sur la base d’un ordre public fort, les droits les plus adaptés à la situation des salariés dans les entreprises. »

Sur Twitter, l’organisation syndicale a laissé éclater son enthousiasme en barrant ses tweets du mot “Obtenu” comme pour marquer une victoire.

Réaction de Laurent Berger sur twitter lundi 14 mars © DR

Son allié étudiant, la FAGE (Fédération des associations générales étudiantes), considère également avoir été « entendue » par le gouvernement. Alexandre Leroy, le président de l’organisation, a déclaré à la sortie de Matignon qu'il n'appellerait pas « à la mobilisation », lançant sur son compte Twitter : « garantie jeunes = droit, nouvelles protections pour les jeunes ».

 Mais si la stratégie de la centrale de Belleville a payé en obtenant l’amendement ou le retrait de plusieurs « verrues », la prudence reste de rigueur. Comme dans les rangs de chacun des syndicats partisans de la réforme (CFE-CGC, CFTC, UNSA) mais aussi de la CGT, FO, SUD qui réclament le retrait du projet de loi, on attend le texte final, qui devrait être envoyé aux syndicats en même temps qu’au Conseil d’État, ce mardi ou mercredi, pour se prononcer définitivement sur chacune des annonces.

« C’est très technique. Il peut y avoir des loups et il faudra plusieurs jours à nos services juridiques pour l’analyser », dit Carole Couvert, la présidente du syndicat de l’encadrement, la CFE-CGC. Taxée de « cégétiste » par le patron du Medef, Pierre Gattaz, pour ses positions très dures contre l'avant projet de loi, elle ne crie pas victoire : « La liste de courses n’est pas remplie même si le gouvernement a démontré qu’il pouvait nous entendre. » Si elle se réjouit que « l'unité de la famille réformiste ait payé », elle bloque encore sur trois points : le périmètre des licenciements économiques, le référendum d’entreprise et le compte personnel d'activité (CPA) qui n’intègre pas le compte épargne temps.

« En phase » avec la lettre envoyée par le député socialiste Christophe Sirugue, qu’elle espère voir devenir rapporteur de la loi, Carole Couvert ne sait pas si sa centrale va rentrer dans le rang ou continuer à assister aux intersyndicales préparant la journée d’actions du 31 mars. « Je réunis les fédérations ce 21 mars. C’est elles qui décideront de la suite à donner », explique-t-elle, tout en se disant plutôt partante pour continuer la bataille par la voie parlementaire.

C’est aussi l’ambition de Luc Bérille, le secrétaire général de l’UNSA. « Pas béat » devant les modifications apportées à la réforme, il voit « encore trop de flous » et se prépare à mener un intense lobbying auprès des députés socialistes notamment sur la question du référendum d’entreprise ou du licenciement économique. « La rue pour faire quoi ? Pour demander le retrait ? Non, ce texte porte du bon. On obtient la garantie jeunes qui répond à une catégorie de jeunes dont tout le monde se fout et on revient de loin. L’une des hypothèses était que le gouvernement ne bouge que des virgules ! »

Mais les organisations de jeunesse, cajolées tant sur le fond que sur la forme, ne sont pas toutes convaincues. « Pour le moment, il ne s’agit que d’annonces, nous n’avons pas encore lu le texte du futur projet de loi, rappelle William Martinet, président de l’Unef. Seulement, à ce stade, cela ne nous plaît pas. » Les allers-retours sur le texte démontrent, selon le leader étudiant, la fragilité du texte en matière de lutte contre le chômage et de protection du salarié. « Le rétropédalage sur la barémisation des indemnités prud’homales est révélateur. Il y a quelques jours, on nous assurait qu’il s’agissait d’une mesure essentielle pour favoriser l’accès au CDI et là ça disparaît. Nous savions que cette explication ne tenait pas. »

La mobilisation va continuer, mais sans la CFDT

Le financement très imprécis de la garantie jeunes est un autre signe de la fébrilité de l'exécutif : « Manuel Valls a parlé d’“universalité”, seulement nous avons demandé des précisions sur le financement d’une telle mesure, qui coûterait 5 milliards d’euros pour les 900 000 jeunes qui pourraient en bénéficier, ce qui signifie qu’il faudrait a minima doubler les crédits alloués aux missions locales qui sont asphyxiées », poursuit William Martinet. Myriam El Khomri a reconnu que la mise en place mettrait un peu de temps. « On voit bien que lorsque l’on aborde les questions concrètes, il n’y a pas l’ombre d’un début de réponse. » 

La FIDL, représentant les lycéens, n'est pas plus tendre. Taxant Manuel Valls d’autoritarisme et de paternalisme, Zoïa Guschlbauer a déclaré à Marianne que « sur le fond, son projet de loi » n’avait pas bougé : « Il s’agit de précariser les salariés en donnant toujours plus de pouvoir aux patrons. En conséquence, nous appelons toujours au retrait de ce projet de loi, seule possibilité d’avoir ensuite un débat serein sur une réforme. »

Les syndicats étudiants ont été reçus le 11 mars dernier à Matignon. © Matignon

« Si en trois semaines le gouvernement bouge de manière substantielle sur le contenu, cela veut dire que nous pouvons obtenir le retrait. C’est très encourageant. » Caroline De Haas, la militante féministe co-initiatrice de la pétition Loitravailnonmerci qui a rassemblé plus d’1,2 million de signatures, reste confiante. Pourtant, elle n’a quasiment pas réagi ce lundi après les annonces de Matignon, contrairement à février où elle avait sur Twitter posté en rafale les dangers du texte El Khomri.

Le rétropédalage du gouvernement, qui remet dans le rang la CFDT et la plupart des autres syndicats partisans de la réforme, lui fait perdre des munitions. « Ce n’est pas parce qu’il recule que le texte n’est plus grave. Des dizaines de mesures restent problématiques. » Et celle qui est pour une primaire à gauche en 2017 d’élargir sur le mal-être ambiant : « Il y a un ras-le-bol économique, social mais aussi un ras-le-bol démocratique face à un gouvernement à mille lieues de nos réalités. »

Du côté de la CGT, cueillie à la sortie de Matignon, les deux heures de réunion avec Manuel Valls se résument à deux mots : « Rétropédalage et opération de communication. » Selon Fabrice Angei, en charge du dossier, « la philosophie du texte n’a pas changé, il y aura désormais autant de codes du travail que d’entreprises. » Et de souligner que des accords sur le temps de travail conclus par exemple chez Smart pourront, malgré la révision récente du projet de loi, croître et prospérer. « Le référendum, c’est toute la finesse de l’opération de communication, reste selon Valls à titre expérimental. On persiste donc à enlever aux syndicats majoritaires leur droit d’opposition, et on s’assied sur la légitimité offerte par la représentativité. »

Même son de cloche chez Éric Beynel, porte-parole de Solidaires : « Le référendum à titre expérimental, on sait aussi comment ça va finir, l’évaluation sera forcément positive et étendue à tout le reste des négociations d’entreprise. On installe bel et bien la négociation là où le rapport de force est le plus faible et le plus difficile, au niveau de l’entreprise. » Loin d’avoir été convaincue, l’organisation syndicale très remontée, également conviée à Matignon, ne comprend pas l’enthousiasme de la CFDT : « La CFDT se targue d’avoir fait plier le premier ministre mais qu’a-t-elle obtenu ? Sur le licenciement économique, on s’en tient à la version actuelle, et sur le forfait-jour, la seule différence est le mandatement… qui n’est pas forcément gage de protection pour les salariés. »

« Ces quelques aménagements vont réussir à faire oublier la philosophie générale et dangereuse de ce texte qui donne plus de place à la négociation d’entreprise et conduit à une rupture sans précédent dans notre pays », s’alarme Jean-Claude Mailly, le patron de Force ouvrière. Il est particulièrement inquiet du chapitre consacré aux licenciements économiques. Le gouvernement se refuse à retirer le périmètre national des licenciements économiques, ligne rouge de tous les syndicats qui voient là un encouragement aux licenciements boursiers, mais promet des garde-fous au travers du renforcement du pouvoir de contrôle du juge. « On nous annonce des sanctions pour les patrons qui abuseraient mais avant, ils auront licencié les salariés ! » rage Jean-Claude Mailly.

Même si les discours sont offensifs, le gouvernement a gagné une manche, en s’attirant les faveurs de la CFDT, premier syndicat français. La mobilisation de la population, sans les chiffons rouges du travail des apprentis ou des indemnités prud’homales, s’annonce ardue. Lundi soir, une intersyndicale s’est montée dans l’urgence, au siège de Force ouvrière.

Le 17 mars devrait reste une journée strictement lycéenne et étudiante. « Le cœur de la contestation, c’est de lutter contre la précarité. Et là-dessus, on n’a pas de réponse, assure le président de l’Unef. On demande toujours le retrait du texte qu’il est impossible d’amender. On voit bien le résultat : après cinq jours de concertation, ce texte n’est que le résultat d’un bricolage qui ne répond pas aux attentes des jeunes. » Forcément, assure le représentant de la CGT Fabrice Angei, « les forces vont converger sur le 31 mars », journée de grève et de manifestations. Les organisations syndicales sont également tombées d'accord sur une troisième journée de mobilisation le 24 mars, jour de présentation du projet de loi. 

Rachida El Azzouzi et Mathilde Goanec

Mediapart est actuellement en accès libre : profitez-en et faites-le savoir ! Découvrez tous nos contenus gratuitement C’est l’occasion pour celles et ceux qui ne nous connaissent pas de découvrir un journal totalement indépendant et sans publicité qui ne vit que de l’abonnement de ses lecteurs.
L’information est la première force sur laquelle nous devons compter. Une information de qualité, au service du public, soucieuse de l’intérêt général.
Articles, contenus vidéos, podcasts, enquêtes, dossiers... : découvrez-les et jugez par vous-même.
Si vous souhaitez nous soutenir et prolonger votre lecture après la période d’accès-libre abonnez-vous !

Soutenez-nous