Exécutif Parti pris

Macron, président en papier glacé

Le président de la République souhaite conserver le contrôle absolu de son image et s’en prend à tous les journalistes qui osent l’interroger sur ses stratégies de communication. Elles sont pourtant omniprésentes dans son exercice du pouvoir.

Ellen Salvi

14 mars 2018 à 08h44

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La question ne lui a pas plu. Et comme beaucoup de choses qui lui déplaisent, Emmanuel Macron l’a balayée d’un ton méprisant. Cette question, posée par une journaliste de Quotidien, portait sur le caractère « privé » de l’escapade que s’est accordée le chef de l’État au Taj Mahal, lors de son voyage officiel en Inde, en compagnie son épouse, mais aussi de sa photographe officielle, de trois conseillers de son équipe de presse, de son sherpa, de l’ambassadeur de France à New Delhi, de l’écrivain Jean-Claude Carrière, du poète Momin Latif et d’une poignée de journalistes et de photographes accrédités pour l’occasion.

Quoi qu’en ait pensé le président de la République, cette question n’était pas dénuée d’intérêt. Certes, elle ne parlait pas du coucher de soleil que le petit groupe a pu admirer ce soir-là. Elle n’évoquait pas non plus le fait que le couple Macron a « préféré contempler le fleuve Yamuna […] plutôt que de s’asseoir sur la banc de Lady Di pour la photo rituelle », comme l’a rapporté l’envoyé spécial de Paris Match. Elle n’évoquait même pas ce qu’ils ont tous deux ressenti lors de cette « escapade romantique », pour reprendre l’expression de l’Agence France-Presse, durant laquelle ils ont pu « roucouler » à souhait, dixit BFM-TV.

Ce qu’elle interrogeait en revanche, c’est la mise en scène du pouvoir, ce savant mélange de privé et de public que la communication politique affectionne tant, mais qui n’a pas grand-chose à voir avec l’information. Emmanuel Macron n’a pas souhaité y répondre. « Si la frustration de ceux qui n’étaient pas là les conduit à des questions de ce type, c’est en effet à se poser la question jusqu’au bout si ça ne devrait pas être totalement fermé aux médias », s’est-il contenté de rétorquer, faisant ainsi comprendre aux journalistes que s’ils ne sont pas contents de ce qu’on daigne leur accorder, ils en auront encore moins.

Pour rompre avec la présidence bavarde de son prédécesseur, le chef de l’État a très tôt expliqué qu’il ne sombrerait pas dans le jeu des petites phrases et du commentaire permanent, demandant à chacun de s’en tenir à la parole officielle. « Cette distance légitime, c’est celle qui existe entre le pouvoir et le contre-pouvoir et la proximité à laquelle nous avions pu parfois nous habituer je pense n’était bonne ni pour le pouvoir politique ni pour l’exercice du métier de journaliste », avait-il affirmé lors de ses vœux à la presse, le 4 janvier, avant de déroger aux règles qu’il avait lui-même édictées en se livrant à près de deux heures de off avec les journalistes.

Comme il l’avait fait durant la campagne présidentielle, Emmanuel Macron entend conserver un contrôle absolu de son image et de ses discours, ce qui rend difficile la recherche des réalités cachées derrière les vérités acquises. Car depuis dix mois, le président de la République n’offre de son exercice du pouvoir qu’une version filtrée par ses équipes de com’. L’accès à ses conseillers, qui pourraient donner quelques éclairages sur le fond des dossiers, reste encore très limité. C’est sur ce verrouillage que plusieurs journalistes ont tenté de l’interroger au cours des derniers mois. En vain.

Tous se sont vu opposer une fin de non-recevoir, souvent exprimée publiquement et de façon cinglante. « Les journalistes ont un problème : ils s’intéressent trop à eux-mêmes et pas assez au pays », affirmait ainsi le chef de l’État le 4 septembre, lors d’une visite à Forbach (Moselle). « Peut-être que les médias français s’intéressent trop à la communication et pas assez au contenu. Ça devient un système totalement narcissique », lançait-il deux semaines plus tard à New York (États-Unis). Emmanuel Macron a raison : « les journalistes ont un problème » et celui-ci réside essentiellement dans le fait qu’il est difficile d’informer correctement quand la communication prend autant de place au sein d’une présidence.

Il suffit pour s’en convaincre de regarder d’un peu plus près les images que diffuse quotidiennement l’Élysée sur les réseaux sociaux : des photographies léchées, sélectionnées avec soin, sur lesquelles le président de la République semble toujours en mouvement, dynamisme oblige. Sans parler des courtes vidéos, relayées à l’envi sur les mêmes réseaux, dans lesquelles il apparaît tantôt en héros des temps modernes – musique digne d’un blockbuster à l’appui –, tantôt en président qui sait aussi apprécier les choses simples – à ce titre, le clip « Des poules à l’Élysée » n’a rien à envier au Taj Mahal en termes de monument.

Que reste-t-il de tout cela ? Des articles décrivant par le menu les « escapades amoureuses » du couple Macron dans tel ou tel paysage de carte postale ou d’autres expliquant qu’Agathe, l’un des deux fameux gallinacés offerts au président de la République lors de sa visite au Salon de l’agriculture, a pondu son premier œuf élyséen, le lundi 5 mars, à 15 h 28 très exactement. Que du passionnant, donc. Livré clés en main, sans aucun journaliste à l’horizon pour poser une question qui dérange ou tenter de comprendre qui de la poule ou de l’œuf.

Interroger la com’ présidentielle et ce qui en découle est précisément une façon d’y échapper. Et pourtant, ces interrogations se retrouvent parfois elles-mêmes utilisées comme objet de communication. Ainsi la vidéo de l’échange avec la journaliste de Quotidien a-t-elle été relayée sur Twitter par le compte @TeamMacronPR, assortie de la mention « ce headshot du président » et de quelques émoticônes pleurant de rire. De la même façon que deux questions posées par Mediapart durant la campagne présidentielle étaient elles aussi devenues des clips viraux sous le titre « Question cash, réponse cash ».

Emmanuel Macron sait que la défiance vis-à-vis des médias s’est aujourd’hui généralisée. S’en prendre aux journalistes, même lorsqu’on estime qu’ils ne sont pas à la hauteur de sa « pensée complexe », participe de ce mouvement puisque d’une certaine façon il le légitime. Le pouvoir politique peut refuser de répondre aux questions, mais il n’a pas à juger lesquelles méritent ou pas d’être posées. Après tout, « une question n’est jamais mauvaise ». C’est du moins ce que le président de la République prétendait le 4 janvier… dans son discours officiel.

Ellen Salvi


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