La police marseillaise en échec dans la lutte contre les stupéfiants

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Depuis 2012, la police marseillaise a déployé d'énormes moyens pour contrer les trafics meurtriers dans les cités. Les interpellations sont en forte hausse, les règlements de comptes aussi. Et les dealers se réinstallent systématiquement. « Tant qu’il y aura de la demande, il y aura de l’offre et les réseaux se réorganiseront », reconnaît un policier des Stups.

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Dans les Bouches-du-Rhône, l’année 2016 fut des plus criminogènes : la police a recensé 28 morts lors de règlements de comptes entre malfaiteurs. La PJ marseillaise, qui doit recevoir 45 postes en renfort en septembre, n’a pourtant jamais été plus au taquet. La stratégie est désormais de prévenir les règlements de comptes en ouvrant des enquêtes « tous azimuts » sur les potentiels futurs auteurs ou victimes. « Cela permet soit de les mettre au vert aux Baumettes [en détention provisoire] sur des dossiers prétextes pour éviter les réglos, soit de mettre en place des écoutes et d’être prévenus si des réglos sont en préparation », explique un responsable de la PJ marseillaise.

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Le 28 mars 2015, la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) marseillaise a interpellé Mohamed S., 39 ans, à Allauch, alors qu’il s’apprêtait, selon les policiers, à s’en prendre à un membre d’un clan rival. Deux jours plus tôt, vers 23 heures, la BRI avait repéré un individu « vêtu de sombre » et « très méfiant » en train de s’affairer à l’arrière de l’Audi de Sofiane R., stationnée dans le Var, et de passer ses mains sous son châssis. Même si les policiers en planque ne peuvaient pas le voir distinctement, l’individu semblait baliser la voiture.

Le lendemain, les policiers de la BRI s’aperçoivent qu’une Audi, conduite par Mohamed S. accompagné de deux autres hommes, suit avec retard les déplacements de Sofiane R. L’Audi, elle-même balisée et prise en filature par la BRI, passe et repasse devant le snack varois où Sofiane R. s’est arrêté un peu plus tôt dans la soirée. Vers 22 heures, la voiture des suspects se poste à Allauch, à l’entrée du chemin menant à l’hôtel où leur cible a dormi la nuit précédente. Les policiers préfèrent intervenir avant qu’il ne soit trop tard. Car cela fait près d’un an, en vérité, que la brigade criminelle suspecte Mohamed S. de vouloir passer à l’acte et le surveille dans le cadre d’une information judiciaire pour participation à un groupement en vue de la préparation de meurtres en bande organisée.

Les policiers ont obtenu l’ouverture de cette information le 29 mai 2015 en arguant auprès du parquet de Marseille du « comportement de voyou d’habitude » de Mohamed S. À l’époque, la brigade criminelle ne dispose que d’éléments très minces, issus d’un travail de renseignement : les précautions de l’intéressé qui utilise des numéros passerelle à l’étranger pour éviter toute écoute téléphonique, ainsi que ses « manœuvres de contre-filature », « comportement très visiblement destiné à empêcher toute surveillance policière ». Même si aucun « lien formel » n’a pu être établi avec un clan, « au vu du contexte marseillais où s’égrènent les règlements de comptes entre malfaiteurs, on ne peut exclure l’hypothèse selon laquelle Mohamed S. irait commettre une action violente au préjudice d’individus appartenant au clan adverse », argumentent les enquêteurs, qui obtiennent donc gain de cause.

En 2016, cette méthode préventive, façon Minority report (dans ce film de Steven Spielberg, la police arrête les criminels avant leur passage à l’acte grâce aux visions de trois « précogs »), aurait permis de déjouer 12 règlements de comptes à Marseille. « On a arrêté plusieurs équipes qui montaient au réglo, souligne un responsable de la PJ marseillaise. Pour d’autres, on savait qu’ils allaient se faire tuer, car leurs voitures avaient été balisées par d’autres équipes. Et on les a fait écrouer pour des dossiers prétextes. »

Comme dans l’antiterrorisme, la justice utilise le délit d’association de malfaiteurs pour mettre préventivement à bas des équipes. « On fait tout pour qu’ils restent en prison, même pour des petits trafics à 3 000 euros de chiffre d’affaires, car dès qu’ils sont dehors, on a des règlements de comptes », explique un policier de l’antenne marseillaise de l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS).

Marseille vue depuis le quartier de La Viste, en 2013 © LF Marseille vue depuis le quartier de La Viste, en 2013 © LF
Entre policiers et détenus s’engage alors une course contre la montre. Au bout de quelques années de détention provisoire (deux ans pour les délits, quatre ans pour certains crimes), la justice doit relâcher les suspects s’ils n’ont pas encore été jugés. Le 7 août 2015, la justice marseillaise a ainsi dû libérer Mohamed M., 31 ans, qui n’avait toujours pas été renvoyé devant un tribunal au bout de deux ans et quatre mois de détention provisoire. Condamné à une quinzaine de reprises, mais jamais pour homicide, ni pour trafic de stupéfiants, cet homme, qui a grandi dans la cité des Cèdres, était suspecté par la PJ d’appartenir au clan des « Gitans » en guerre avec celui dit des « Blacks » de la cité voisine des Lauriers. Le clivage n’a rien d’ethnique, Mohamed M. étant lui-même d’origine comorienne. « Le clivage est venu sur le tard. Ces jeunes ont grandi sur les mêmes bancs, joué au foot ensemble », dit son avocate, Me Valérie Coriatt.

Soupçonné de vouloir venger la mort de son frère tué le 1er novembre 2012, Mohamed M. avait été mis en examen le 19 février 2013 pour association de malfaiteurs en vue de commettre un ou des homicides, port d’un chargeur de pistolet Glock et détention ou transport de résine de cannabis. « Ils ont fait durer ce dossier pour le garder en détention. Il n’y avait plus d’investigations le concernant depuis longtemps », assure son avocate Me Valérie Coriatt.

Sa libération aurait, selon la PJ, déclenché une série de 16 morts entre octobre 2015 et août 2016, à commencer par l’homicide le 29 octobre 2015 de trois jeunes aux Lauriers. « Il ne s’agit plus de lutte de territoire mais de vendetta », assure une source policière. Mohamed M. ne peut plus se défendre : il a été assassiné dans la foulée le 11 novembre 2015, sous le tunnel Prado-Carénage, par un commando de quatre assaillants armés de fusils mitrailleurs à bord d’une BMW blanche. Les poursuites contre lui sont toutes éteintes.

M. craignait pour sa vie et l’avait écrit à la juge d’instruction. La veille de sa mort, il avait découvert une balise sous sa voiture. « Ce qui les motive, c’est l’argent, mais pour quoi faire ?, remarque un enquêteur. Ils sont constamment en cavale, non de la police mais des autres, dorment à l’hôtel, chez des amis, des maîtresses. Ils ne vivent pas, c’est de la survie. »

Son avocate a calculé qu’avant son assassinat, Mohamed M. avait fait au total cinq ans et six mois de détention provisoire, dans deux dossiers différents, sans jamais être renvoyé devant un tribunal. En plus du dossier déjà évoqué, il avait été mis en examen avec Nicolas Bengler pour l’assassinat le 22 juin 2008 de Fouad S., un proche du clan des Comoriens, décédé à l’hôpital après une fusillade aux Lauriers. Le 29 septembre 2016, l’affaire, à l’origine de la guerre entre « Blacks » et « Gitans », s’est refermée par un non-lieu, pour insuffisances de charges concernant Nicolas Bengler et pour extinction de l’action publique pour Mohamed M., décédé.

À Marseille, les juges d’instruction chargés de la délinquance organisée sont débordés. Les affaires de stupéfiants ont augmenté de 35 % en 2016, selon le procureur de Marseille Xavier Tarabeux, cité par La Provence. « La 7e chambre du tribunal correctionnel est submergée par les dossiers de réseaux qui prennent trois ou quatre jours d’audience chacun », s’inquiète un avocat pénaliste. Au point de mettre en danger plusieurs enquêtes, faute de disponibilité des magistrats, et de devoir relâcher des prévenus réputés dangereux dans l’attente d’un éventuel procès, déplore la PJ.

« À partir de 2012, Marseille a fait l’objet d’un plan gouvernemental avec l’arrivée de 300 policiers en plus, la création d’une préfecture de police, de zones de sécurité prioritaires, qui ne s’est pas accompagné de renforts équivalents en magistrats et greffiers pour la justice marseillaise, déjà structurellement sous-dimensionnée », rappelle Marie-Blanche Régnier, déléguée régionale du Syndicat de la magistrature. Selon la syndicaliste, cette activité d’interpellations plus importante explique les délais actuels d’instruction, d’audiencement et de jugement du tribunal correctionnel, et pas seulement en matière de stupéfiants.

« En 11e chambre, où sont jugées les affaires générales (violences aggravées, abus de faiblesse, vols aggravés, violences sexuelles, etc.), les dossiers sans prévenu détenu sont audiencés à la limite du délai du prescription, soit trois ans après l’ordonnance de renvoi du juge d’instruction. Dans les abus de faiblesse sur personnes âgées, la victime est parfois décédée entre-temps… » Pour remédier à cet engorgement, le procureur Xavier Tarabeux envisage, comme l’a révélé La Provence, de juger en comparution immédiate dès la rentrée certains dossiers de stupéfiants, qui faisaient jusqu’alors l’objet d’informations judiciaires. Un pis-aller pour des dossiers complexes, qui comportent des semaines de surveillance et des dizaines de prévenus.

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