Face aux diversions du clan Sarkozy dans l’affaire libyenne: les faits

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Cet été, les sarkozystes ont mené tambour battant une opération de communication, largement alimentée par une série d’articles du Journal du dimanche, pour dénoncer une « machination » dans l’affaire des financements libyens. La manœuvre ne résiste pas à l’examen des faits. Les voici.

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Il va y avoir du changement dans les coulisses du dossier Sarkozy-Kadhafi. Le principal juge qui instruit l’affaire des financements libyens, Serge Tournaire, doit quitter son cabinet parisien début septembre pour rejoindre le tribunal de Nanterre.

Atteint par la limite de durée qu’un juge d’instruction spécialisé peut passer au même endroit — celle-ci est fixée à dix ans —, Serge Tournaire va laisser sa place de premier juge chargé de ce dossier ultrasensible à sa collègue Aude Buresi. Celle-ci a l’avantage de déjà parfaitement connaître les méandres de l’affaire, étant désignée comme juge numéro 2 depuis le début des investigations au printemps 2013.

Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi sur le perron de l'Élysée, en 2007. © Reuters Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi sur le perron de l'Élysée, en 2007. © Reuters

Six ans après l’ouverture d’une information judiciaire par le parquet de Paris (et huit ans après les premières révélations de Mediapart), l’instruction a d’ores et déjà permis de dégager une impressionnante somme de faits qui, agrégés et mis en cohérence, forment le faisceau d’indices graves et concordants, pour reprendre la terminologie du code de procédure pénale, ayant justifié aux yeux des juges les mises en examen de :

– Nicolas Sarkozy, pour « corruption passive », « recel de détournement de fonds publics » et « financement illicite de campagne électorale » ;
– Claude Guéant, pour « corruption passive », « complicité, blanchiment et recel de corruption », « recel de détournements de fonds publics », « complicité de financement illégal de campagne », « faux », « usage de faux » et « blanchiment de fraude fiscale » ;
– Éric Woerth, pour « complicité de financement illégal de campagne » ;
– L’homme d’affaires Ziad Takieddine, pour « complicité de corruption » et « complicité de détournement de fonds publics » ;
– ainsi que l’émission d’un mandat d’arrêt à l’encontre d’un autre intermédiaire actuellement retenu à Londres, rival du précédent, Alexandre Djouhri, pour « corruption active », « faux et usage de faux », « complicité de détournement de fonds publics », « recel et blanchiment de détournement de fonds publics » et « blanchiment de fraude fiscale ».

En droit, cela ne signifie pas qu’ils sont coupables – seul un tribunal correctionnel pourra le dire s’ils sont renvoyés pour y être jugés lors d’un procès –, mais qu’ils sont suspects.

Face à cette situation de fait, la stratégie de défense du « clan Sarkozy » dans l’affaire libyenne se décline désormais en trois axes : un silence obstiné face aux magistrats, des manœuvres procédurales visant à délégitimer les juges d’instruction pour (notamment) gagner du temps et, en attendant, une communication politique outragée afin de se présenter face à l’opinion comme la victime d’une « machination ».

Mais l’opération de communication sarkozyste de cet été sur le dossier libyen, largement alimentée par une série d’articles du Journal du dimanche – dont le directeur (et auteur desdits articles) n’a pas hésité à évoquer dans l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles une éventuelle nouvelle affaire Dreyfus (sic) –, a surtout consisté à masquer deux réalités autrement gênantes pour l’ancien président.

Deux dérobades.

Primo, Nicolas Sarkozy, comme ses deux anciens lieutenants Claude Guéant et Brice Hortefeux (qui a été placé sous le statut de témoin assisté), a décidé de ne pas répondre à la moindre question des juges.

Secundo, il s’est désisté à bas bruit, début juillet, de sa plainte en diffamation contre Mediapart et l’intermédiaire Ziad Takieddine quelques semaines avant un procès qui devait avoir lieu à la rentrée.

On a connu attitude plus cohérente pour qui se dit serein. De sorte que, regardée du point de vue du clan Sarkozy et de ses soutiens – y compris médiatiques –, la situation ressemble de plus en plus à cette fulgurance d’Edgar Allan Poe tirée de Double Assassinat dans la rue Morgue : « Nier ce qui est, et expliquer ce qui n’est pas. »

Alors voici ce qui, dans ce dossier, est ; et voici pourquoi ce qui n’est pas n’est pas.

Du fiasco saoudien à l’eldorado libyen

À l’origine de l’affaire libyenne, il y a paradoxalement l’Arabie saoudite. Ou plutôt un fiasco saoudien. Sitôt arrivé au ministère de l’intérieur en 2002, le cabinet de Nicolas Sarkozy active une vieille connaissance de l’époque Balladur, l’homme d’affaires Ziad Takieddine, pour mener à bien en 2003 et 2004 la conclusion d’un gigantesque contrat de défense, baptisé « Miksa », avec les Saoudiens. Le montant du marché est vertigineux : 7 milliards d’euros. Celui des commissions occultes promises au réseau Takieddine aussi : 350 millions d’euros.

Tout était prêt. Mais les chiraquiens, informés des tractations et suspectant l’existence de possibles canaux de financements occultes dans la perspective de l’élection de 2007, mettent fin d’autorité aux négociations. À l’époque, la haine est tenace entre le vieux lion Jacques Chirac, président de la République, et le jeune loup Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur. Ce dernier sera même obligé d’annuler à la dernière minute, début 2004, un déplacement à Riyad à la demande expresse de l’Élysée. Une humiliation. Et une porte qui se ferme.

Le soupçon chiraquien était-il crédible ? Le fait est que Ziad Takieddine est accusé par la justice d’avoir été dix ans plus tôt, entre 1993 et 1995, en association avec deux intimes de Nicolas Sarkozy (son ancien collaborateur à Bercy Thierry Gaubert et Nicolas Bazire, son futur témoin de mariage), le porteur de valises des balladuriens grâce à l’argent noir prélevé sur des contrats d’armement gouvernementaux avec l’Arabie saoudite (déjà) et le Pakistan. Un procès doit avoir lieu cet automne, vingt-cinq ans après les faits ; c’est ce que l’on appelle le volet financier de l’affaire Karachi.

Sur les cendres de ce fiasco saoudien va naître l’histoire libyenne de Nicolas Sarkozy. Le même homme de l’ombre est toujours à la manœuvre, Ziad Takieddine. C’est lui qui, une nouvelle fois, se charge en coulisses de la diplomatie parallèle du cabinet Sarkozy, lui qui assure dès le printemps 2005 le lien avec le nouvel eldorado qu’incarne la Libye du colonel Kadhafi. Quantité de documents aux mains des juges (lettres, rapports, notes, témoignages…) prouvent aujourd’hui que Takieddine fut l’obligé des sarkozystes vis-à-vis des autorités libyennes.

Mieux : des photos révélées en 2011 par Mediapart ont montré qu’à la même période l’un des plus proches lieutenants de Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, passait du bon temps en famille aux frais de Takieddine sur son yacht immatriculé au Luxembourg ou dans son hôtel particulier situé près du Trocadéro, à Paris. Le même Takieddine que les sarkozystes, qui l’ont tant choyé et défendu, présentent aujourd’hui comme un « voyou » et un « sinistre individu » – les mots sont de Sarkozy.

MM. Hortefeux et Takieddine, en 2005. © dr MM. Hortefeux et Takieddine, en 2005. © dr

Ziad Takieddine en compagnie de Brice Hortefeux, de Jean-François Copé et de leurs épouses. © Photo Mediapart Ziad Takieddine en compagnie de Brice Hortefeux, de Jean-François Copé et de leurs épouses. © Photo Mediapart

Brice Hortefeux et Ziad Takieddine. © Photo Mediapart Brice Hortefeux et Ziad Takieddine. © Photo Mediapart

Guéant, la sentinelle

La première sentinelle officielle de Nicolas Sarkozy en Libye sera le préfet Claude Guéant, son directeur de cabinet et homme de confiance. Ziad Takieddine lui organise de bout en bout, fin septembre 2005, un discret déplacement à Tripoli. Un voyage qui, d’après les notes préparatoires de l’homme d’affaires, « doit revêtir un caractère secret ». « Il sera préférable que CG se déplace seul, et que le déplacement s'effectue “sans fanfare”. L'autre avantage : plus à l'aise pour évoquer l'autre sujet important, de la manière la plus directe… », écrit Takieddine, lourd de sous-entendus.

Durant son escapade à Tripoli, le bras droit de Sarkozy va rencontrer secrètement, « à l’insu des services de l’ambassade », d’après les juges, l’un des principaux dignitaires libyens, Abdallah Senoussi, chef des services de renseignement militaires et beau-frère de Kadhafi.

L’homme a été condamné en 1999 par la cour d’assises spéciale de Paris à la réclusion criminelle à perpétuité pour avoir été le principal instigateur de l’attentat contre l’avion de ligne DC10 d’UTA ; il est donc toujours visé par un mandat d’arrêt international quand il reçoit en toute discrétion le numéro deux de la place Beauvau…

La rencontre Guéant-Senoussi, qui a lieu hors de la vue de tout diplomate et de tout officiel français, qui n’a été inscrite à aucun agenda et ne fera l’objet d’aucun compte rendu, est chaperonnée par Takieddine, dans le double rôle de l’entremetteur et du traducteur.

Du matériel d’espionnage français pour la dictature

« Lors de cette rencontre, a raconté plus tard Senoussi aux juges, il a été décidé que la Libye bénéficierait d’une technologie sécuritaire par le biais d’une entreprise qui collabore avec le ministère de l’intérieur. »

Ce marché avec une société française, piloté depuis la Libye par Senoussi, existe-t-il ? La réponse est oui. Il s’agit d’un vaste contrat commercial obtenu par l’entreprise Amésys, qui a notamment vendu en 2007 à la Libye de Kadhafi du matériel d’espionnage numérique. Un contrat qui a posé de nombreux problèmes.

Dans une note de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) du 30 mars 2007, récemment obtenue par les juges, on peut ainsi lire : « La livraison à la Libye de matériels d’interception de communications et de contre-mesure électronique est extrêmement sensible et génère une certaine tension au sein des personnels amenés à s’en occuper. Il conviendra de s’assurer que ces matériels sont vendus avec les autorisations nécessaires. »

Le matériel français a non seulement été livré à Tripoli, mais a été copieusement utilisé par le régime Kadhafi, notamment au moment des révoltes de Benghazi en 2011 – certains opposants ont été torturés après avoir été débusqués via le système Amésys. À cause de la France, donc. « Il nous a été utile en Libye et à l’étranger, car nous interceptions toutes les communications par Internet entre les membres de l’opposition en Libye et à l’étranger », a confirmé Senoussi sur procès-verbal.

Le dignitaire libyen avait-il par ailleurs raison de dire que cette société entretenait un lien serré avec le ministère de l’intérieur sous Sarkozy ? Là encore, la réponse est positive. C’est la société elle-même qui en parle le mieux. Dans une plaquette promotionnelle adressée aux Libyens, Amésys écrivait : « Le ministre de l’intérieur français [Nicolas Sarkozy – ndlr] dispose d’une réelle connaissance corroborée par une collaboration avec la société spécialisée dans ce domaine. »

Document interne extrait des archives d'Amésys/i2e. © Mediapart Document interne extrait des archives d'Amésys/i2e. © Mediapart

Ce contrat a également permis à Ziad Takieddine de percevoir près de 5 millions d’euros de commissions occultes, en même temps qu’il orchestrait la diplomatie parallèle du cabinet Sarkozy avec Tripoli.

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