Marine Le Pen contre-attaque pour esquiver les juges

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La présidente du FN ne s’est pas présentée à la convocation par les juges chargés de l’affaire des financements illicites du FN, mardi. Le FN a déposé une requête en suspicion légitime contre les deux magistrats. Il a également attaqué le réquisitoire supplétif délivré par le parquet en juin.

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C’est un bras de fer que Marine Le Pen n’est pas sûre de gagner, loin s’en faut. Convoquée comme témoin assisté par les juges d’instruction Renaud Van Ruymbeke et Aude Buresi pour s’expliquer sur le financement de ses campagnes électorales, la présidente du Front national ne s’est pas présentée, mardi, au Pôle financier du palais de justice. À la lecture de sa convocation, elle a choisi de faire déposer par son parti une requête en suspicion légitime contre les juges, plutôt que de s’expliquer point par point devant eux. La crainte d’une mauvaise publicité à l’approche des élections régionales l’a emporté.

D'après nos informations, le Front national a également attaqué devant la chambre de l'instruction, en septembre, le réquisitoire supplétif délivré en juin par le parquet. Ce réquisitoire demandait la mise en examen du parti d'extrême droite pour « recel d’abus de biens sociaux » et « complicité d’escroqueries ».

Dans cette information judiciaire ouverte pour « escroquerie, abus de bien social, complicité et recel de ces délits », « blanchiment en bande organisée » et « financement illégal d’un parti politique et de campagne électorale », plusieurs proches de Marine Le Pen ont déjà été mis en examen, notamment Axel Loustau, le trésorier de son micro-parti Jeanne et candidat aux régionales en Île-de-France, et Frédéric Chatillon, patron de la société Riwal, fournisseur du parti pour son matériel de campagne. Trois personnes morales – Jeanne, Riwal et le Front national – ont été mises en examen, ainsi que deux dirigeants du parti, son trésorier Wallerand de Saint-Just et Jean-François Jalkh, vice-président du FN. Au total, dix personnes ou personnes morales sont mises en examen.

Marine Le Pen a confirmé à l’AFP ne pas s’être rendue à cette convocation, faisant valoir le dépôt d’une requête en suspicion légitime dans l’affaire. Cette requête, qui vise à dessaisir les deux juges de l'affaire, doit être examinée par la chambre criminelle de la Cour de cassation selon Wallerand de Saint-Just, trésorier du parti et avocat retraité. Mais cette procédure n'étant pas suspensive, la présidente du FN aurait tout à fait pu se présenter, mardi, devant les juges. D'après Le Monde, une nouvelle convocation de Marine Le Pen est prévue dans les prochaines semaines, avant le premier tour des régionales, le 6 décembre.

Marine Le Pen à Calais, le 2 novembre 2015. © Reuters Marine Le Pen à Calais, le 2 novembre 2015. © Reuters

Mercredi, la présidente du FN s'est gardée de tout commentaire et s'est affichée en campagne dans le Nord-Pas-de-Calais, où elle est candidate aux régionales. Les responsables du FN n’ont pas rendu publique leur requête, ni expliqué leurs griefs contre les magistrats.

D'après nos informations, cette requête en suspicion légitime s'appuie notamment sur l'incident survenu en juin. L'affaire « Jeanne » avait en effet subi un étonnant rebondissement avant l'été. Auditionné par les juges en vue de sa mise en examen, le trésorier du FN était ressorti sous le simple statut de témoin assisté. Car dans le bureau des magistrats, Wallerand de Saint-Just avait soulevé une faille : depuis 2013, le délit d'« acceptation par un parti d'un financement provenant d'une personne morale » n'est plus puni par la loi. Cette bourde législative avait complètement échappé aux juges (lire nos explications ici).

Mais le 19 juin, le parquet avait requis de nouvelles poursuites, suggérant aux juges de mettre en examen le Front national pour « recel d’abus de biens sociaux » et « complicité d’escroqueries ». En septembre, le Front national avait été mis en examen comme personne morale, ainsi que son trésorier. « Je trouve scandaleux qu’après l’énorme erreur qu’il a commise, le procureur demande la mise en examen du Front national », avait réagi Wallerand de Saint-Just, interrogé par Mediapart. Pour le trésorier du FN, les juges ne peuvent pas le mettre en examen pour les mêmes faits sous une qualification juridique différente.

Le parti avait réagi vivement, début septembre, en organisant une conférence de presse pour dénoncer un « acharnement » judiciaire et marteler que « le dossier [était] vide »Le trésorier du FN avait annoncé avoir assigné l’État en justice pour avoir été poursuivi pour un délit qui n'est plus puni depuis 2013. Il réclame 200 000 euros de dommages et intérêts.

Marine Le Pen était apparue dans le dossier en avril 2014 : une conversation embarrassante pour la présidente du FN avait été interceptée, lors d’écoutes téléphoniques d’Axel Loustau et Frédéric Chatillon, dévoilées par Le Monde : « J’viens d’avoir Marine, elle est un peu agacée », expliquait le trésorier à son ami. « Elle est au courant de tout depuis le début… », répondait Frédéric Chatillon. « Nous faut qu’on ferme notre gueule », avait averti Loustau, jugeant cependant qu’il avait « les couilles propres ».

Derrière cette ambiance virile – les deux hommes sont d’anciens dirigeants du Groupe Union Défense (GUD) – se cache un vrai dispositif de financement irrégulier, selon les juges. Une pompe à finances (lire notre décryptage de l'affaire). Sujet sur lequel le juge Renaud Van Ruymbeke est devenu l’un des experts, travaillant successivement sur les systèmes mis en place par le Parti socialiste et le Parti républicain, dans les années 1990. C’est d’ailleurs ce qui rend peu crédible toute suspicion de partialité.

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Mise à jour: cet article a été mis à jour le 15 octobre, avec l'information du Monde sur la nouvelle convocation par les juges de Marine Le Pen.