Notre dossier: Mali, guerre et crises Analyse

Mali: les écolos face aux démons de la Françafrique

La guerre menée au Mali par François Hollande est soutenue par la majorité d’Europe Ecologie-Les Verts. Et par ses ministres. « Je suis politiquement et moralement tout à fait à l'aise », assure le ministre du développement, Pascal Canfin. Mais si l’intervention devait durer, les militants écologistes, adversaires proclamés de la Françafrique et des bases militaires françaises à l’étranger, pourraient se désolidariser.

Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix

16 janvier 2013 à 20h19

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Il y a les programmes, les textes de congrès et « le monde réel ». Depuis vendredi et le déclenchement de la guerre française au Mali, les écologistes sont tiraillés entre leurs engagements pacifistes et anti-Françafrique d’une part, et leur soutien à une opération de « secours à des populations civiles » d’autre part. Ces ambiguïtés devraient ressortir lors des débats du conseil fédéral du mouvement, samedi. Même si pour les deux ministres EELV, Pascal Canfin et Cécile Duflot, il n’est pas question de dévier de la solidarité gouvernementale.

En attendant, le parti et ses élus, pour la plupart, ont annoncé leur soutien à l’opération déclenchée vendredi par François Hollande. « Il fallait impérativement agir en raison d'un mouvement sur le terrain. Le point d’équilibre entre le nord et le sud du Mali a été rompu » par l’offensive des djihadistes, estime le ministre délégué au développement Pascal Canfin, qui dépend du patron du quai d’Orsay, Laurent Fabius. Pas question, selon l’écologiste, « d’un changement de stratégie » de François Hollande mais seulement d’un « changement de la situation sur le terrain ». « La France a pris ses responsabilités », insiste Canfin, qui se dit « politiquement et moralement tout à fait à l'aise sur cette question ».

© Bastienet

Mercredi, lors du débat à l’Assemblée, le coprésident du groupe François de Rugy a aussi exprimé le « soutien » des députés écologistes. « Si la France est intervenue, c’est qu’elle y a été contrainte par l’évolution préoccupante du conflit et par les risques immédiats que faisait courir (...) la progression des forces terroristes », a-t-il estimé. « C’est toujours difficile d’être des va-t-en-guerre mais en l’occurrence l’intervention était justifiée, il n’y avait pas d’autre solution pour stabiliser (la situation) », plaide son camarade Christophe Cavard. Tout comme le député Éric Allauzet : « Il fallait dire oui ou non, tout de suite. Nous sommes dans le monde réel, le choix était binaire. »

Même position exprimée au Sénat, même « si le recours à ce type d’opération militaire n’est jamais souhaitable », explique Joël Labbé, président du groupe d’amitié France-Mali. « Nous sommes pour le principe d’une intervention immédiate, urgente, humanitaire, et limitée dans le temps », souligne la sénatrice Leila Aïchi. Principale divergence exprimée mercredi avec le gouvernement: l’absence de vote au Parlement. « Notre position est assez unanime », estime le secrétaire national d’Europe Ecologie-Les Verts Pascal Durand.

Reste que, dans le parti, certains sont beaucoup plus dubitatifs. À commencer par Noël Mamère. Le député de Gironde est habitué aux coups d’éclat solitaires, mais ses arguments résonnent aux oreilles des écologistes, opposants farouches de la Françafrique. « Oui, nous sommes en porte-à-faux par rapport à ce que nous défendons depuis quarante ans. Cette guerre est bien dans la logique de la Françafrique, celle qui a conduit la France à intervenir militairement cinquante fois en Afrique depuis les indépendances, détaille-t-il auprès de Mediapart. L’urgence dont on nous parle existe en réalité depuis très longtemps. Quant au président malien, il n'est qu'un fantoche aux mains des militaires. Il risquait d’être débarqué dans les deux jours. Avec cette intervention, nous avons sauvé un président malien en péril dans un régime en péril. » Interrogé par l’AFP, Mamère a même parlé de « propagande » pour désigner « ce qui est dit par les militaires » au sujet du Mali.

Pascal Canfin. © Thomas Cantaloube

« C'est injustifié. Ces critiques ne reposent sur rien. On est dans le cadre d'une action légitimée par la communauté internationale, demandée par les autorités maliennes et par une très grande majorité de la population malienne ! On n'est pas dans la situation où la France viendrait défendre un gouvernement contre l'opposition, ou inversement. On ne soutient pas un régime mais l'existence même d'un pays », rétorque vertement le ministre Pascal Canfin. Il en veut aussi pour preuve que la coopération civile entre la France et le Mali est gelée. « 150 millions d'euros sont bloqués parce que les conditions politiques et démocratiques ne sont pas réunies », dit Canfin.

Mais sans frapper aussi fort que Noël Mamère (« nous sommes au gouvernement, on ne peut pas critiquer tout le temps »), la sénatrice Esther Benbassa est elle aussi très sceptique. « Cette intervention, c’est aussi une facilité. Nous sommes en terrain connu, dans une ancienne colonie, c’est un peu la France qui vient soutenir son ancienne petite sœur. Et puis ces guerres d’intervention ne se terminent jamais bien. Je suis assez inquiète, vraiment, il ne faut pas que ça devienne un second Afghanistan. Par ailleurs, cette rhétorique que l’on commence à entendre sur le terrorisme qui nous menacerait à l’intérieur de nos frontières me gêne beaucoup. »

Pacifisme

En fait, EELV soutient la guerre de François Hollande tout en s’inquiétant de moult dérives possibles. « Cette fois, on n’est pas dans le manichéisme d’une attaque impérialiste de la Françafrique ! souligne avec malice le secrétaire national du mouvement, Pascal Durand. S’il y a des intérêts français dans la région, c’est évident, l’intervention semblait indispensable pour les populations civiles. Mais il ne faut pas être naïf et on ne l’est pas. » Dans son communiqué publié samedi, EELV demandait ainsi que soient clarifiés et les objectifs et la durée du conflit.
Pour les écologistes, le seul fait de soutenir une guerre est hautement sensible. « Chez nous, tu as toujours des écolos qui refusent toute intervention au nom du pacifisme. C’est un débat aussi vieux que la gauche, depuis les divisions du camp socialiste en 1914 ! » rappelle Pascal Durand. Mais ces dix dernières années, les Verts puis EELV ont la plupart du temps soutenu les guerres menées au nom de la protection des populations et /ou de la lutte conte le terrorisme.
En 1999, quand ils faisaient partie du gouvernement de Lionel Jospin, les écologistes avaient exprimé un « soutien critique » pour la guerre au Kosovo. « Les démocraties ne pouvaient rester les bras croisés », affirmait alors le collège exécutif du parti, tout en réclamant des « initiatives politiques » et la protection des civils. Idem, deux ans plus tard, en Afghanistan (2001). En 2011, les écolos ont également voté pour l’engagement français dans la guerre en Libye, sous Nicolas Sarkozy.
En réalité, ce sont surtout les guerres menées par la France seule sur le continent africain qui hérissent les écolos. Ils ont condamné les opérations en Côte d’Ivoire (2002) ou celles, plus anciennes, menées au Tchad et en Centrafrique. Dans ces deux pays, « ces interventions relèvent d’une politique d’influence de la France héritée de la période coloniale et qui contribue à maintenir au pouvoir des régimes contestables et contestés », disait en 2009 le député François de Rugy. Il avait alors voté contre la prolongation de ces deux opérations.

Pascal Durand, secrétaire national d'EELV. © Reuters

Dans son programme datant de 2012, EELV défendait encore « l’instauration d’un contrôle parlementaire des décisions militaires de l’Élysée » et « le démantèlement des bases militaires françaises à l’extérieur ». Bases militaires qui ont justement permis à la France d’intervenir rapidement au Mali ! Certes, admet Pascal Durand, toujours favorable à leur fermeture. Mais « au Mali c’est une intervention ponctuelle », veut-il croire. « Ce sont des positions de principe qui passent par des réformes constitutionnelles. Mais à partir du moment où le mouvement participe au gouvernement, on doit assumer le monde tel qu'il existe. Et dans ce monde, on peut devoir décider dans l'urgence une intervention militaire », justifie de son côté le ministre Pascal Canfin.
Les écologistes savent en tout cas qu’ils ne pourront pas soutenir une opération qui s’enliserait. « Dans ce cas, la France devra s’en aller, elle n’est pas l’ange protecteur du Mali », plaide la sénatrice Esther Benbassa. Responsable déléguée à l’internationale à la direction d’EELV, Françoise Alamartine plaide quant à elle pour un « cadrage extrêmement précis d’une guerre dont nous avons pris acte ». « Pour sortir de cette nasse dans laquelle on est en train de s’enferrer, il faudra sortir de l’option uniquement militaire via un processus de négociation avec toutes les parties, un processus démocratique, une nouvelle orientation de notre politique de développement. » « Il y a une certaine unanimité sur le fait qu’il fallait faire quelque chose. Après, la question c’est ce qu’il fallait faire et comment... Et puis on a un problème avec la communication belliciste du gouvernement et du président de la République. Il faudrait faire plus sobre, moins cocorico », explique de son côté Jérôme Gleizes, membre de l’aile gauche d’EELV.
Selon Pascal Durand, les écolos ne soutiendront la guerre au Mali que si, « très rapidement, la France s’y retrouve aux côtés de l’Union européenne et que les États africains s’impliquent ». « La France ne doit pas retrouver sa fonction de gendarme de l’Afrique ! Ce n’est surtout pas le rôle d’un gouvernement de gauche-écologiste », insiste Durand. Autrement – et diplomatiquement –, dit par Pascal Canfin, cela donne : « On a parfaitement conscience que la réponse militaire est une réponse d'urgence. Ce n'est pas le canal militaire français qui va résoudre les différends internes à la société malienne. L'option militaire fait partie de la palette des outils mais il doit maintenant déboucher sur un dialogue politique. Quand le temps sera venu, il faudra aussi faire des propositions en matière de développement. » Sinon la guerre au Mali pourrait empoisonner le débat, déjà houleux, sur la participation des écologistes au gouvernement.

Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix


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