Macron contre la presse: la plainte d’un président intouchable

Emmanuel Macron a déposé plainte contre un photographe de presse pour « harcèlement » et « atteinte à la vie privée ». Outre le déséquilibre des forces entre un président de la République, intouchable pénalement, et un paparazzi, le chef de l’État semble surtout désireux de verrouiller le contrôle de son image.

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Le contraste saute aux yeux. Alors que depuis Valéry Giscard d’Estaing, les présidents de la République (à l’exception de Nicolas Sarkozy) se sont refusés à saisir la justice, Emmanuel Macron vient de déroger à la règle en déposant plainte, dimanche 13 août, à Marseille, contre le paparazzi Thibaut Daliphard pour « harcèlement » et « atteinte à la vie privée ». Quoi qu’on pense de l’intérêt du travail du photographe en cause, la procédure pose la question du rapport du président à la justice. Mais aussi à la presse.

Car ce n’est pas pour rien que les chefs d’État sous la Cinquième République se sont interdit cette pratique. François Hollande le rappelait, le 14 janvier 2014, après que le magazine Closer a publié une photo de lui, casque de scooter sur la tête, en passe de retrouver son amie Julie Gayet – ce qui allait causer sa séparation d’avec Valérie Trierweiler : « Je suis président de la République, je suis protégé par une immunité. On ne peut pas m'attaquer. Puis-je attaquer les autres ? C'est une question de principe. Tout doit me conduire, comme citoyen à poursuivre cette publication. Si je me retiens, c'est précisément parce que je ne veux pas qu'il y ait deux poids deux mesures. »

Emmanuel et Brigitte Macron, le 17 juin 2017, au Touquet. © Reuters Emmanuel et Brigitte Macron, le 17 juin 2017, au Touquet. © Reuters

Question de principe et non de droit, en effet. Rien n’interdit au président de déposer plainte. Charles de Gaulle, fondateur de la Cinquième République, avait à plusieurs reprises attaqué des publications, essentiellement d’extrême droite, pour « offense au chef de l’État ». Son successeur, Georges Pompidou, avait de son côté obtenu en 1973 la condamnation du journal Combat qui avait notamment mis en cause l’exercice de son droit de grâce. Quant à Nicolas Sarkozy, il avait fait appel à la justice à plusieurs reprises au début de son mandat, notamment pour une sombre affaire de tee-shirts parodiant son nom.

Emmanuel Macron a donc décidé d’épouser leur angle de vue en dépit du déséquilibre lié à l’article 67 de la Constitution, selon lequel, « le président de la République n’est pas responsable des actes accomplis en cette qualité » (hors procédure de destitution). « Il ne peut, durant son mandat et devant aucune juridiction ou autorité administrative française, être requis de témoigner non plus que faire l’objet d’une action, d’un acte d’information, d’instruction ou de poursuite. » Bien que protégé, et même « intouchable », Emmanuel Macron a cependant décidé d’attaquer. Au risque de faire pencher la balance de la justice de son côté.

Sur l’affaire de Marseille, le photographe et l’Élysée n’ont pas la même version des faits. La présidence de la République affirme que le photographe, qui a été placé en garde à vue pendant six heures, s’est introduit dans la propriété privée occupée par le chef de l’État. Le photographe, interrogé par RMC/BFMTV, conteste formellement : « Ça fait dix ans que je fais ce métier, je ne me suis jamais introduit dans une propriété privée, je n'allais certainement pas commencer par celle d'Emmanuel Macron. » Cas d’école : voudrait-il déposer plainte contre Emmanuel Macron pour diffamation qu’il ne le pourrait pas. Le président peut raconter ce qu’il veut sur ce photographe, sans se soucier d’être poursuivi.

Au passage, la raison pour laquelle l’Élysée n’a pas porté plainte pour violation de domicile n’est pas claire : « Le photographe n’était pas dans la propriété privée quand il a été interpellé », explique l’Élysée. Comme si le flagrant délit était obligatoire. Face à nos demandes d’explications complémentaires, la présidence s’est réfugiée dans le silence, « la justice étant désormais saisie ». L’Élysée refuse même de communiquer le nom de l’avocat du président. Tout comme de justifier le revirement par rapport aux autres présidents, en dépit des nombreuses questions qu’il pose.

Que va faire la justice de cette plainte ? Le parquet de Marseille (hiérarchiquement lié au ministère de la justice) nous a répondu qu’il n’y avait « pas de communication possible par téléphone ». À l’écrit, les informations livrées sont minimalistes. Serait-ce lié au statut du plaignant ? Le doute est au moins permis. Le chef de l’État étant le patron de l’exécutif, difficile de ne pas imaginer une forme de pression sur les juges, sans qu’elle ait d’ailleurs besoin d’être exprimée. Dans un tel cas de figure, les magistrats se sentent-ils vraiment libres ? Peuvent-ils classer sans suite sans peur d’en subir les conséquences ? Les photographies de présidents ne posent pas seulement la question de la séparation des couples, mais aussi celle des pouvoirs.

Même si cela posait moins de questions à l’époque, Emmanuel Macron n’a pas attendu d’être président de la République pour avoir recours à la justice : en septembre 2016, alors simple candidat, il avait affirmé attaquer France Dimanche qui, sous une photo de lui et de sa femme en couverture, avait titré : « Il divorce » (alors qu’il quittait seulement le gouvernement). La plainte a-t-elle prospéré ? A-t-elle simplement été déposée ? Ou s’agissait-il d’un effet d’annonce destiné à faire peur à la profession ? Là encore, pas de réponse de l’Élysée. Le parquet de Paris n'a jamais reçu une telle plainte. Quant au parquet de Nanterre, autre potentiel destinataire, il n'a pas été en mesure de nous répondre hier.

Jusque-là, la surexposition ne semblait pourtant pas poser de problème majeur à Emmanuel Macron, lui qui n’a cessé de solliciter les photographes pour se mettre en scène, y compris lors de moments supposément privés avec sa femme, main dans la main sur la plage.

Le syndicat SNJ-CGT n’a d’ailleurs pas tardé à réagir et à demander le retrait de la plainte déposée dimanche par le président de la République : « Le SNJ-CGT ne se reconnaît pas dans cette presse dite “people” qui fait du scandale et d’une prétendue information sur la vie privée de certaines personnalités son fonds de commerce. Mais le SNJ-CGT ne peut accepter de voir un président de la République, qui a largement usé et abusé de la presse, aussi bien “people” que d’information, porter plainte contre un photographe. On remarque que quelques heures plus tard, Emmanuel Macron a multiplié les poses et alimenté quelques réseaux sociaux pour immortaliser sa visite aux footballeurs de l’Olympique de Marseille le 15 août. Encore faut-il préciser que les journalistes avaient été écartés de cette visite. » Le syndicat voit « dans cet enchaînement d’événements une nouvelle manifestation du président de la République de maîtriser sa communication et d’adresser un message à la profession de journalistes. Les journalistes doivent pouvoir exercer leur profession en toute liberté. »

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