Marlène Schiappa: une mue idéologique au service d’elle-même

Attaquée en début de quinquennat par ceux qu’Emmanuel Macron qualifiait à l’époque de « laïcistes », la ministre est devenue au fil du temps leur meilleure porte-parole. Récit d’un cheminement politique, entre influences et opportunisme.

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Marlène Schiappa avait prévenu dès la fin du mois d’août. Interrogée sur la fiction raciste que venait de publier Valeurs actuelles, dépeignant la députée de La France insoumise (LFI) Danièle Obono en esclave, la ministre déléguée auprès du ministre de l’intérieur avait rappelé avoir déjà accordé, comme Emmanuel Macron, une interview à l’hebdomadaire d’extrême droite, « peut-être plusieurs ». « Quand on répond à une interview, ce n’est pas qu’on encourage ou qu’on crédibilise, je pense qu’il faut parler avec tout le monde, avait-elle affirmé sur France Inter. Les gens qui lisent Valeurs actuelles ont le droit de savoir ce que fait le gouvernement. »

Deux mois plus tard, celle qui se présente comme « le binôme » de Gérald Darmanin à Beauvau s’est donc de nouveau prêtée à l’exercice dans les colonnes du magazine, sans se poser plus de questions. Au détour d’une longue remarque des journalistes sur les « problèmes juridiques » que poserait, selon eux, le respect des textes constitutionnels, elle répond : « J’entends, vraiment, la colère. Mais cela ne doit pas nous conduire à mettre en place la loi du talion ni la vendetta. Je suis corse, j’entends ceux qui demandent pourquoi la police n’a pas abattu tel terroriste qui désormais occupe un lit d’hôpital. Ceux qui me disent cela sont des gens sensés, pas des fous. »

Pour éclairer cette réponse, son entourage explique par texto à Mediapart que « Marlène Schiappa est corse = elle connaît la vendetta = elle défend l’État de droit. Mais oui elle comprend les gens qui ont envie de voir un décapiteur abattu par la police. Elle répond à la question posée, ne dit pas qu’elle la partage ».

Au-delà des clichés véhiculés sur la société insulaire, que toute une littérature s’emploie pourtant à démonter depuis des décennies, cette manière de présenter les choses relève d’une « forme de populisme », pour reprendre l’expression d’une députée de la majorité, qui agace jusque dans les rangs de celle-ci. « Elle essaie de saisir les basses émotions des gens », souffle la même élue.

Marlène Schiappa au ministère de l’intérieur, le 31 août. © Arthur Nicholas Orchard/Hans Lucas via AFP

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Marlène Schiappa utilise ce type de procédés démagogiques, rappelle le député Aurélien Taché, qui a quitté les rangs de La République en marche (LREM) au printemps. Il mentionne notamment ce coup de com’ au sous-texte terreux, daté de novembre 2019, autour des expulsions des « citoyens étrangers condamnés pour violences sexuelles ».

Il cite aussi cet autre propos tenu par l’ancienne secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes dans Valeurs actuelles : « Notre principe, c’est d’accueillir le voisin lorsque sa maison s’effondre. Pas d’accepter qu’il tabasse notre sœur pendant qu’on prépare le dîner. »

« On ne compare pas un espace privé, et donc non soumis à un quelconque pacte démocratique, à une nation avec un État de droit, fait-il valoir. Ce sont des propos basiques, flattant les plus bas instincts, le genre de choses qu’on peut entendre au café du commerce. Mais quand on est ministre, on est tenu à un peu plus de sérieux. »

Des critiques que plusieurs membres de la majorité disent partager sous couvert de l’anonymat, mais que la principale intéressée balaie. « Vous trouverez aussi énormément de personnes qui soutiennent mon action parce que je suis l’une de seules Marcheuses de la première heure à être toujours au gouvernement, assure-t-elle. Je veux bien qu’on aille chercher les quatre-cinq qui ne sont pas contents ou qui ne m’aiment pas personnellement, c’est leur droit, mais ce n’est absolument pas représentatif. »

Depuis son entrée Place Beauvau, en juillet dernier, Marlène Schiappa a multiplié les sorties médiatiques pour défendre et modeler son nouveau périmètre aux côtés de cet autre amateur de com’ et de tweets impétueux qu’est Gérald Darmanin. Celle qui répète souvent être « de gauche »« Je suis la personne la moins de gauche de mon entourage », nuance-t-elle toutefois dans Valeurs actuelles – est la seule membre du gouvernement à avoir défendu le ministre de l’intérieur quand celui-ci a emprunté à l’extrême droite le mot « ensauvagement ». « Ça ne me dérange pas de parler d’ensauvagement de la société, parce que c’est une réalité, tout simplement », déclarait-elle « tout simplement » dans Le Figaro, début septembre.

Désormais chargée de « favoriser l’exercice des droits et le respect des devoirs attachés à la citoyenneté », Marlène Schiappa porte avec Gérald Darmanin le projet de loi contre le « séparatisme islamiste », qui sera présenté en conseil des ministres le 9 décembre. L’une de ses premières attributions consiste à « veiller au respect du principe de laïcité », sujet sur lequel elle dit avoir été formée par son père, Jean-Marc Schiappa, historien et président de l’Institut de recherches et d’études de la libre pensée (Irelp). Ce sujet lui est d’autant plus cher qu’elle « fait partie de ceux qui ont bataillé pour que la laïcité devienne un marqueur et soit mise à l’agenda », comme elle le rappelait cet été. Son intérêt pour ces questions ne date pas d’hier, mais sa façon de les aborder a, elle, considérablement évolué.

C’est du moins ce qu’ont constaté bon nombre de ceux qui l’ont côtoyée pendant la campagne présidentielle de 2017, et même bien avant celle-ci. « Elle a eu dans le passé des positions qu’on qualifierait aujourd’hui d’islamo-gauchistes », souligne une députée LREM. « Je n’ai pas le souvenir qu’elle avait des positions très tranchées sur tous ces sujets au début du quinquennat, note l’un de ses collègues de bancs. Après, elle s’est durcie. Ça s’est fait sur le long terme, comme une lame de fond. Je ne sais pas quelle est la part d’opportunisme dans tout cela. Parce que c’est quelqu’un qui fait de la politique avant tout. » Opportunisme. Le mot revient sur beaucoup de lèvres, mais il est évidemment rejeté en bloc par l’intéressée et ses plus proches collaborateurs.

D’ailleurs, son ancien directeur de cabinet Thomas Brisson n’a « pas vu d’inflexion particulière sur les sujets de laïcité ». « La cohérence de Marlène Schiappa entre ce qu’elle défendait au ministère de l’égalité entre les femmes et les hommes et les sujets qu’elle porte comme ministre en charge de la citoyenneté est totale », assure-t-il, estimant que l’opportunisme dont parlent ses détracteurs vient du fait qu’ils « prennent des discours par petits bouts à dessein, ce qui les empêche de voir la cohérence ».

Si l’on regarde ses seules déclarations depuis trois ans, il y a effectivement une forme de « cohérence ». Pour ne prendre qu’un exemple : dès 2018, Marlène Schiappa faisait partie de ceux qui affirmaient « comprendre » que le voile de Maryam Pougetoux, la vice-présidente de l’Union nationale des étudiants de France (Unef), fasse polémique.

« En tant qu’étudiante, elle a le droit de porter le voile […]. Maintenant effectivement, moi je comprends qu’il y ait une forme d’interpellation, parce que l’Unef est censée être un syndicat étudiant progressiste, féministe. […] Jusqu’à preuve du contraire, le voile c’est la preuve de l’emprise de la religion », avait-elle lancé sur France Info. Avant de conclure : « J’y vois une marque de promotion de l’islam politique. […] Je crois que l’Unef pourrait nous expliquer quelles sont les valeurs qu’il souhaite promouvoir et être simplement clair et en cohérence. »

Un an plus tôt, la même personne, qui n’était certes pas encore ministre, s’agaçait devant son écran de télévision, en écoutant le grand débat de la primaire socialiste auquel participait Manuel Valls. « Je n’avais pas compris que dire “parlons des droits des femmes” ça voulait dire “parlons du voile” », tweetait-elle au soir du 25 janvier 2017. « À l’époque, je la percevais comme une femme de gauche, se souvient aussi la militante féministe Sophie Gourion, qui a travaillé brièvement à ses côtés au cabinet de Laurence Rossignol, au printemps 2016. Elle défendait le port du voile, elle avait écrit pour le Bondy Blog pendant longtemps… »

À ce moment-là, Marlène Schiappa, diplômée de « communication & nouveaux médias, mention écritures électroniques », avait même joué le « trait d’union », selon sa propre expression, entre une partie de la rédaction du Bondy Blog et l’ex-ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes, alors au cœur d’une polémique raciste. « J’avais toujours des liens au Bondy Blog et j’en ai toujours, mais ça ne veut pas dire que je sois sur la même ligne politique. Les gens confondent parfois les relations amicales et la ligne politique », explique-t-elle aujourd’hui, citant en exemple son amie Nadia Hathroubi-Safsaf, rédactrice en chef du Courrier de l’Atlas, magazine auquel elle a également collaboré dans le temps.

C’est pourtant bien sur la ligne politique qu’elle défendait à l’époque que la macroniste avait été attaquée, après son entrée au gouvernement en mai 2017, par les autoproclamés « militants laïcs », ceux qu’Emmanuel Macron qualifiait alors de « laïcistes ». « Celles et ceux qui pensent qu’il faut étendre le domaine de la lutte et qu’il faut changer les règles de la laïcité pour aller combattre un monothéisme… Je crois que c’est une erreur profonde, avait-il développé dans cet entretien accordé à Mediapart, en novembre 2016. La laïcité, c’est une liberté. La bataille n’est pas perdue. Si les laïcistes gagnent en mai prochain [à l’élection présidentielle – ndlr], je pourrai vous dire que j’aurai perdu cette bataille, mais je pense qu’elle n’est pas perdue. Parce que, au fond, ce n’est pas la laïcité dont les gens parlent. Ce faisant, ils parlent de leur rapport à l’islam. »

À peine nommée, la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes avait même été pointée du doigt par Manuel Valls, pour avoir signé trois ans plus tôt une tribune intitulée « Non, cher Manuel Valls, les quartiers populaires ne sont pas antisémites », dans laquelle elle évoquait les effets pernicieux d’une « laïcité dévoyée ». Elle écrivait aussi, entre autres choses, qu’« interdire aux femmes voilées d’accompagner les sorties scolaires de leurs enfants relève ni plus ni moins de l’islamophobie ». Un terme qui fait bondir l’ancien chef du gouvernement, mais aussi les membres du Printemps républicain, mouvement politique qui est proche de lui, et toute une série de personnalités, comme l’essayiste Élisabeth Badinter ou l’écrivain Raphaël Enthoven, avec lesquelles la ministre déléguée s’affiche désormais régulièrement.

Ce mot « islamophobie », qu’elle a beaucoup utilisé par le passé, Marlène Schiappa le juge à présent « piégeux ». Elle confie d’ailleurs ne plus l’employer depuis sa lecture du livre posthume de Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes (Les Échappés). « Lorsque la jeune Mila tient des propos contre l’islam, est-ce qu’on considère que c’est islamophobe ?, interroge-t-elle. Moi, je considère que c’est plutôt de la liberté d’expression, même si ça peut heurter, même si c’est maladroit. Il y a la critique de l’islam d’une part, la critique des musulmans d’autre part. Et la détestation et la discrimination des musulmans qui sont encore une troisième chose. »

Le Printemps républicain à Beauvau

Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, Marlène Schiappa s’est donc rapprochée de Manuel Valls, avec lequel elle a rapidement dissipé ce qu’elle qualifie aujourd’hui « de malentendus et de caricatures ». « J’ai évolué par rapport à mon texte de l’époque, admet-elle, en référence à sa tribune de 2014. Maintenant, je considère que c’est vrai qu’il y a une évolution d’un nouvel antisémitisme qui s’est forgé dans les banlieues. Ce n’est pas le seul antisémitisme de la France, néanmoins c’est un antisémitisme très inquiétant. » Si elle assure qu’en matière de laïcité « les fondamentaux sont toujours là », elle reconnaît aussi qu’elle a opéré « un cheminement fondé sur l’expérience, sur ce que l’on vit ». Sur les rencontres aussi.

© Éditions de l’Aube

L’une des plus décisives, pour comprendre ce cheminement, fut incontestablement celle avec Jérémie Peltier, aujourd’hui directeur des études de la Fondation Jean-Jaurès. Les deux amis font connaissance fin 2015, au moment des régionales en Pays de la Loire – il figure alors sur la liste du PS sarthois et elle est élue au Mans, dans la majorité de l’ancien maire socialiste Jean-Claude Boulard.

Ensemble, ils se mettent à discuter régulièrement des sujets liés à la laïcité, la marotte de Peltier, et de leur traduction dans le champ féministe, celle de Schiappa. De ces discussions naîtront un livre commun, Laïcité, point ! (Éditions de l’Aube), paru en janvier 2018, mais aussi beaucoup d’autres rencontres.

Car au début du quinquennat, le directeur des études de la Fondation Jean-Jaurès, qui reconnaît auprès de Mediapart être « un sympathisant du Printemps républicain », se met en tête de présenter à la nouvelle secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes toute une série de personnalités afin « qu’elle développe sa réflexion sur ces sujets-là ».

Il cite de mémoire les noms d’Ismail Ferhat, maître de conférences à l’université Picardie, qui a coordonné l’ouvrage Les Foulards de la discorde (Éditions de l’Aube), du démographe Hervé Le Bras ou encore du cofondateur du Printemps républicain, Laurent Bouvet.

En janvier 2018, le professeur de sciences politiques, théoricien du concept d’« insécurité culturelle », largement critiqué sur le plan académique pour son ambiguïté, retrouve Marlène Schiappa et Jérémie Peltier lors d’un débat organisé par la Fondation Jean-Jaurès pour la sortie de leur livre. Il interviendra également en mars 2019, à l’invitation de la secrétaire d’État, au siège du parti présidentiel, pour un autre débat sur la laïcité, cette fois-ci bien plus houleux. « J’ai fait intervenir autant de fois Laurent Bouvet que Jean-Louis Bianco [le président de l’Observatoire de la laïcité (ODL) – ndlr] », assure la ministre déléguée, qui refuse de prendre parti pour telle ou telle « tendance de la laïcité ». « J’ai ma propre tendance », affirme-t-elle.

Depuis quelque temps, son entourage participe pourtant activement à l’offensive qu’a lancée, contre cet organisme gouvernemental rattaché à Matignon, la sphère des « islamo-stressés », pour reprendre une expression du journaliste Nabil Wakim, auteur de L’Arabe pour tous (Éditions du Seuil).

Quelques jours après l’assassinat terroriste de Samuel Paty, un mystérieux « proche » de Marlène Schiappa – elle jure à Mediapart qu’il ne s’agit ni d’elle ni d’un membre de son cabinet – expliquait au Point que le rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, Nicolas Cadène, était sur le départ. « Il semble plus préoccupé par la lutte contre la stigmatisation des musulmans que par la défense de la laïcité. Le fait qu’il s’affiche et discute avec le CCIF [Collectif contre l’islamophobie en France – ndlr] a achevé d’agacer en très haut lieu », disait-il, reprenant les attaques désormais classiques de Manuel Valls et consorts.

Un peu plus tard, alors qu’Emmanuel Macron avait déjà laissé entendre qu’il ne goûtait guère aux ambiances de « chasse aux sorcières », L’Express publiait le contenu d’une note, adressée deux semaines plus tôt par la ministre déléguée à Matignon et l’Élysée, détaillant différents scénarios de remaniement de l’ODL. Trois noms étaient alors évoqués : celui de l’ancien premier ministre Bernard Cazeneuve, qui s’est récemment mis à dénoncer les « lâchetés » de « l’islamo-gauchisme » ; celui d’Élisabeth Badinter, qui estime que « cela ne peut plus se régler dans le pacifisme » ; et celui de l’ex-inspecteur de l’éducation nationale Jean-Pierre Obin, qui, dans son dernier livre, Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école (Éditions Hermann), juge que sont « entrées dans l’orbite islamo-gauchiste » des organisations telles que l’Unef, mais aussi la Ligue des droits de l’homme (LDH) et la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE).

Jean-Louis Bianco, Marlène Schiappa et Nicolas Cadène, en décembre 2019. © Compte Twitter de Marlène Schiappa

Si elle ne l’attaque pas aussi frontalement que le fait Manuel Valls depuis 2016, Marlène Schiappa n’apprécie guère l’Observatoire de la laïcité. Elle estime qu’il prend un peu trop position pour un organisme gouvernemental et qu’il ne devrait pas participer à des controverses sur les réseaux sociaux – que sa position de ministre n’empêche pas d’utiliser à l’envi, en revanche.

Pour étayer son propos, elle renvoie aux comptes Twitter des uns et des autres, grâce auxquels elle dit simplement constater que l’ODL est contesté par une partie des associations dites « laïques ». À ses yeux, l’instance présidée par Jean-Louis Bianco ne se contente pas de rappeler le droit en la matière, mais représente une « tendance » de la laïcité, que d’aucuns qualifient pudiquement de « libérale », mais derrière laquelle les identitaires perçoivent une forme de compromission, pour ne pas dire de complicité avec les islamistes. Il y a peu, Manuel Valls accusait encore ses responsables d’être « coupables de tant de renoncements ».

Les principaux intéressés, qui sont soutenus dans cette bataille par plusieurs élus de la majorité, mais aussi par des chercheurs et des universitaires, ainsi que par l’Irelp, présidé par Jean-Marc Schiappa, s’en sont défendus plusieurs fois, dénonçant « la multitude de mensonges lancés par quelques militants identitaires ». Mais cela ne convainc visiblement pas la ministre déléguée, qui continue de véhiculer par voie de presse et d’entourage les mêmes mensonges. Dans une récente interview accordée à Marianne, elle glisse, l’air de rien : « En ce qui concerne l’Observatoire, j’observe que 72 % des Français souhaitent que la laïcité soit défendue par des personnalités résolument contre les intégristes religieux. »

Un pourcentage qu’elle tire d’un sondage réalisé début novembre par l’Institut français d’opinion publique (Ifop), sur commande du Comité Laïcité République (CLR), une association créée dans les années 1990, à l’initiative de l’ancien grand maître du Grand Orient de France (GODF) Patrick Kessel, un autre proche de Manuel Valls. Bien que Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène aient finalement été confirmés dans leurs fonctions jusqu’à la fin de leur mandat, en avril prochain, la ministre déléguée semble décidée à ne rien lâcher sur le sujet, comme en témoignent ces autres confidences à Marianne, dénoncées par le président de l’ODL.

Au sein du gouvernement et de la majorité, les gesticulations de Marlène Schiappa consternent bon nombre de ses collègues. « Elle est incontrôlable », dit un ministre. « Elle était censée faire la balance avec Darmanin et, aujourd’hui, avec la laïcité, elle réussit même à le dépasser sur sa droite ! », s’étonne un député LREM.

Un interlocuteur régulier du président de la République, qui connaît bien ces sujets, estime pour sa part qu’« elle n’a pas de réflexion à proprement parler sur la laïcité ». « De toute façon, ajoute-t-il, ce sont les circonstances qui l’ont amenée là. Il fallait mettre une femme aux côtés de Darmanin. Sur le fond des sujets, on la garde à l’œil. »

Au fil du temps, la ministre déléguée s’est donc rapprochée de cette nébuleuse d’« islamo-stressés », qui, comme elle, refusent d’adjectiver la laïcité, mais l’envisagent comme un « combat », en adoptant logiquement une approche belliqueuse. Une nébuleuse qui, depuis le début du quinquennat, tentait d’infiltrer l’écosystème macroniste par tous les moyens. Et qui semble aujourd’hui y être parvenue.

« Schiappa leur a servi de cheval de Troie », estime un conseiller ministériel. « Son positionnement se situe de plus en plus nettement du côté de ceux qui défendent une conception universaliste de la laïcité au sein du gouvernement. C’est-à-dire ceux qui sont favorables à une extension du domaine de la laïcité au-delà de la définition juridique que lui donne la loi de 1905 », explique l’historienne Valentine Zuber.

Raphaël Enthoven et Thomas Urdy. © Compte Twitter de Thomas Urdy

Ce positionnement, que dénonçait Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle, est aussi celui du Printemps républicain, qui, après avoir été convié à sa table et aux débats qu’organisait Marlène Schiappa, a fini par intégrer son cabinet à Beauvau en la personne de Thomas Urdy, un ex-adjoint au maire de Trappes (Yvelines), très proche du mouvement présidé par Amine El Khatmi – qui le cite d’ailleurs en exemple dans son livre Combats pour la France (Éditions Fayard).

Le 30 novembre 2019, il était encore à La Bellevilloise (Paris XXe) pour participer à la transformation de la petite association en parti politique afin de « peser sur l’élection présidentielle de 2022 ». L’occasion de poster sur son compte Twitter les préparatifs de l’événement et des photos en compagnie de plusieurs intervenants, comme Raphaël Enthoven ou le journaliste Philippe Val.

Depuis le 17 août, Thomas Urdy est donc officiellement conseiller chargé des relations avec les élus et les collectivités au sein du cabinet de la ministre déléguée, qu’il a rencontrée en 2018 à Trappes, où elle avait choisi de délocaliser momentanément ses équipes. À ce titre en a été ajouté un autre : celui de « référent laïcité » pour tout le ministère de l’intérieur.

À entendre Marlène Schiappa, le militantisme de son nouveau conseiller est tout sauf un problème. « Ce serait comme de dire : “Le conseiller culte est catholique, donc ça connote l’affaire”, glisse-t-elle, comme si une religion et un engagement politique étaient deux choses comparables. En qualité de conseiller, il défend ce qu’on fait, point. » Et d’ajouter : « Il connaît très bien les différentes associations de la laïcité, il a un point de vue là-dessus, il connaît bien les obédiences maçonniques, leur fonctionnement, il connaît bien tous ces sujets, il a lu tous les livres qui existent sur cette question. »

« C’est la Morano de Macron »

La franc-maçonnerie, ou plus exactement le prix spécial du jury de la laïcité du Grand Orient de France (GODF) qu’elle a reçu le 8 décembre 2017, a aussi été un « élément important dans le cheminement politique » de Marlène Schiappa, indique Jérémie Peltier. Cette cérémonie a été suivie d’autres événements, comme le détaille le journaliste spécialisé François Koch sur son blog, évoquant une réunion à huis clos, organisée en mai 2018, au siège de la Grande Loge féminine de France (GLFF), connue pour son « républicanisme exacerbé ». Au lendemain du discours d’Emmanuel Macron sur le « séparatisme islamiste », elle échangeait encore avec trois de ses membres.

« Quand on s’intéresse aux questions de laïcité, je crois qu’on s’intéresse forcément aux questions liées à la maçonnerie parce que ce sont des organisations philosophiques, des obédiences laïques, il y a des subtilités à l’intérieur des différentes obédiences », explique la ministre déléguée, qui « regarde avec beaucoup d’intérêt » ce que font ces obédiences. Connaissant visiblement bien le sujet, qu’elle évoque en détail, elle ne dit pas si elle appartient à une loge, mais se contente d’« observer qu’il y a beaucoup de surinterprétations ». « J’ai mangé avec Laurent Bouvet, donc je suis Printemps républicain, je suis allée passer une audition à la Grande Loge féminine, donc je suis à la Grande Loge féminine… Je vois plein de gens », résume-t-elle.

© Capture d’écran Twitter

Lorsqu’elle reçoit son prix du GODF, Marlène Schiappa prononce un discours qui servira de base pour le livre qu’elle décide de publier quelques semaines plus tard avec Jérémie Peltier. « À ce moment-là, la question, c’est qui prend la main sur le sujet au sein du gouvernement ?, indique celui-ci. Sa nomination à Beauvau vient confirmer qu’elle a eu raison de s’exprimer sur le sujet. » Leur ouvrage s’apparente à un manifeste en faveur de ce « combat » que représente à leurs yeux la laïcité. Il brasse des références juridiques tout en livrant une vision très politique du sujet – à l’époque, La Croix avait d’ailleurs recensé « les formules hasardeuses, voire erronées » qui s’y trouvent.

Jérémie Peltier ne cache d’ailleurs pas la dimension politique du livre, dans lequel il entretient le flou sur plusieurs questions, telles que le port du voile pour les mères accompagnatrices de sorties scolaires. Doit-on les considérer comme des collaboratrices de l’Éducation nationale et les soumettre à la même neutralité que les agents publics ? Le directeur des études de la Fondation Jean-Jaurès pose la question de façon rhétorique. Pourtant, sa coautrice rappelle qu’elle n’a « jamais varié sur le sujet » : « J’ai toujours considéré qu’il fallait laisser les mères accompagner les sorties scolaires, dit-elle. Si quelqu’un décide de porter le foulard, même si je ne suis pas d’accord avec la démarche, c’est son droit le plus absolu de le faire, surtout quand elle est mère d’élève. »

Agacée par le fait d’être « caricaturée » de part et d’autre, Marlène Schiappa affirme qu’elle n’est pas forcément d’accord sur tous les sujets avec Jérémie Peltier ou les personnes qu’il lui a fait rencontrer, même si, tient-elle à préciser, elle rejoint son ami « sur l’essentiel », partageant avec lui « énormément de valeurs et de points de vue politiques ». « Je ne suis pas vallsiste, souligne-t-elle toutefois. Moi, je suis macroniste, purement, politiquement. » Ce qui ne l’a pas empêchée de s’entourer de personnes très proches de l’ex-premier ministre, comme Frédéric Potier, le délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), dont Manuel Valls loue les « convictions républicaines très puissantes ».

Plus récemment, la ministre déléguée a fait nommer le préfet Christian Gravel, un autre vallsiste, au poste de secrétaire général du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR). « Il s’avère qu’il cochait toutes les cases, explique-t-elle. Il sait manier le contre-discours face à la radicalisation, il connaît l’islamisme, il connaît les enjeux du djihadisme. » Marlène Schiappa précise que Beauvau est peuplé de personnes reliées « à des réseaux », ceux de Manuel Valls, de Nicolas Sarkozy ou de Bernard Cazeneuve, bref « des ministres qui ont compté ». « Quand on se retourne pour chercher un préfet compétent, qui a fait du terrain, qui a travaillé sur les attentats, la probabilité qu’il ait bossé avec ou pour Manuel Valls est grande », dit-elle.

Pour expliquer les raisons pour lesquelles elle salue, promeut ou travaille avec telle ou telle personnalité, Marlène Schiappa met toujours en avant leur expérience, en balayant la connotation politique de ces affiliations. Sur Twitter, elle applaudit Zineb El Rhazoui, ex-journaliste de Charlie Hebdo, qui avait posé aux côtés de Papacito, auteur connu de la fachosphère, et proposé que les policiers puissent tirer « à balles réelles » dans le cas d’un « guet-apens organisé autour d’une petite patrouille de police » ; sur les plateaux télé, elle félicite Amine El Khatmi, le président du Printemps républicain ; à la présentation de sa feuille de route à Beauvau, elle invite le cofondateur du mouvement Gilles Clavreul, préfet en disponibilité...

L’ancien Dilcrah, lui aussi proche de Manuel Valls, a même été consulté tout récemment par la ministre déléguée, qui a tweeté : « Jusqu’au 9 décembre, nous poursuivons les consultations avec les intellectuels, les experts et les élus sur le projet de loi pour renforcer les principes républicains. » Parmi les « experts » en question figuraient aussi l’essayiste Caroline Fourest et le journaliste Mohamed Sifaoui, aux côtés duquel elle était déjà intervenue fin octobre, lors d’un séminaire de lutte contre la radicalisation et l’islamisme. Cet autre vallsiste, aux travaux controversés, est aussi connu pour ses multiples dérapages xénophobes. À plusieurs reprises, il a qualifié le voile de « serpillière » sur laquelle il « s’essuie les pieds ».

Au-delà d’une conception « dévoyée » de la laïcité, pour reprendre l’expression qu’elle utilisait en 2014, Marlène Schiappa partage avec ces personnalités une appétence non dissimulée pour les réseaux sociaux. La ministre déléguée sait utiliser ces plateformes comme personne. Elle les scrute, y façonne son image, répond à la moindre critique, mobilise ses soutiens, parfois même avec des comptes dédiés et souvent anonymes – son cabinet avait d’ailleurs reconnu, en 2018, participer à la gestion de l’un d’entre eux. « À chaque fois qu’une critique est publiquement émise sur son action politique ou sur quelque chose qu’elle a dit, on a le droit à un petit coup de fil ou à un message d’un membre de son cabinet, parfois même d’elle directement », affirme un député LREM, qui en a fait plusieurs fois l’expérience.

Une communication offensive qui la pousse, depuis le début du quinquennat, vers ce qui fait le buzz, au détriment, parfois, de la réalité du terrain, qui est souvent plus complexe qu’un gazouillis ou une émission de Cyril Hanouna, avec lequel elle confiait en 2019 échanger « tous les jours ». « Elle est hyper-attentive à son image, son objectif, c’était de faire des annonces », se souvient Anne-Céline Mailfert, la présidente de la Fondation des femmes.

Pendant trois ans, bon nombre d’associations féministes ont fait les frais de cette méthode toute personnelle. C’est notamment le cas de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), qui, selon sa déléguée générale, Marilyn Baldeck, « a été mise sur la touche » dès 2017, pour avoir critiqué le budget alloué à cette « grande cause » qu’Emmanuel Macron devait faire des droits des femmes.

« Les deux premières années, on ne s’est pas adressé la parole, indique aussi la militante féministe Caroline De Haas. Il a fallu attendre la veille de la marche #NousToutes [en novembre 2018 – ndlr] pour qu’elle me contacte. » Des reproches qui, là encore, font bondir la principale intéressée. « Il y a des associations qui font de la politique, qui sont des satellites du Parti socialiste ou qui sont liées à des partis de gauche et qui se servent de ces sujets pour taper sur le gouvernement, argue-t-elle. Moi, je réponds et je défends l’action du gouvernement. » Dit autrement par un ancien ministre qui ne l’apprécie guère : « C’est la Morano de Macron, et Macron l’utilise pour ça. » « Pour le président, Marlène Schiappa, c’est le ministère de la parole, rien d’autre », assure aussi un député LREM, qui dit tenir cette assertion du chef de l’État lui-même.

Les élus qui l’ont côtoyée au Mans ne s’étonnent guère de ce qu’ils observent aujourd’hui : « Marlène Schiappa n’exprime jamais d’opinion, elle s’adapte à ses interlocuteurs, affirme l’un d’entre eux, sous couvert de l’anonymat. C’est une professionnelle de la sympathie, mais en définitive, seule sa personne compte. C’est plus une publicitaire qu’une responsable politique. Ce qui faisait d’elle un archétype du macronisme avant que le macronisme n’existe. » Quant à ceux qui la fréquentent depuis trois ans, notamment au sein du gouvernement, ils préfèrent s’abstenir de tout commentaire. Il arrive toutefois que certains disent publiquement ce qu’ils pensent des idées lancées par leur collègue.

Ce fut récemment le cas du secrétaire d’État chargé du numérique, Cédric O, qui a critiqué « l’unité de contre-discours républicain sur les réseaux sociaux » que la ministre déléguée a dit vouloir mettre en place après l’assassinat terroriste de Samuel Paty. Fin octobre, sur France Info, il a reconnu qu’il ne « savait pas exactement » de quoi il s’agissait. « La contre-propagande, ça ne marche pas, ça n’a jamais marché, a-t-il rappelé, en citant les travaux du sociologue Gérald Bronner. S’il s’agit de faire de la contre-propagande, je ne suis pas certain que ce soit la bonne proposition. »

Dans les couloirs ministériels, d’autres rappellent également un épisode qui, selon eux, en dit long sur « la méthode Schiappa » et « la façon qu’elle a de vouloir occuper tout l’espace ». Il remonte à la fin du mois de juillet. À ce moment-là, la ministre déléguée chargée de la « citoyenneté » s’active pour faire connaître les contours de son nouveau portefeuille ministériel. Elle accorde plusieurs entretiens dans lesquels elle explique qu’elle continuera à s’« occuper de la protection des femmes face aux violences, mais côté ministère de l’intérieur ». Quelques jours plus tard, avant même que les décrets d’attribution ne soient ratifiés par Matignon et publiés au Journal officiel, France Info révèle « la longue liste [de ses] nouvelles attributions ».

La lutte contre les violences faites aux femmes apparaît au premier chef. L’article est relayé auprès des journalistes par son cabinet, il est aussi retweeté par son compte et fait le tour de plusieurs boucles Telegram, un autre de ses outils favoris. Mais, au gouvernement, de nombreuses personnes tiquent. Comment se fait-il que Marlène Schiappa annonce elle-même qu’elle continue de s’occuper de la lutte contre les violences faites aux femmes, alors que ce champ devrait naturellement échoir à celle qui lui a succédé au ministère chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes, Élisabeth Moreno ?

Selon nos informations, cette fuite, organisée alors que les attributions n’ont pas encore été validées par le secrétariat général du gouvernement (SGG), ne passe pas à Matignon. En effet, il ne revient pas aux ministres de décider seuls des contours de leur portefeuille. Rue de Varenne, on choisit donc de biffer cette mention du décret de la ministre déléguée, publié le 31 juillet.

Contacté, l’entourage de Jean Castex n’a pas souhaité faire de commentaires sur le sujet. Marlène Schiappa, elle, assure qu’il s’agissait d’une simple question administrative. « Nous, on a dit ce qu’on faisait, on a donné la feuille de route, on a donné les grands axes, et les violences conjugales en font partie », tranche-t-elle. Toujours sûre d’elle-même.

Ellen Salvi

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