Après la Ligue du LOL, la gestion des «Inrocks» mise en cause

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Les révélations sur la Ligue du LOL secouent le magazine culturel Les Inrockuptibles, où deux cadres ont été mis à pied. Plusieurs salariés dénoncent des méthodes qui ont également eu cours au sein de la rédaction, sans que la direction n’y mette fin.

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« C’est un électrochoc. » Christophe Mollo travaille depuis dix-sept ans aux Inrocks. Promu il y a quelques mois secrétaire général de la rédaction, le journaliste a découvert, éberlué, les agissements de la Ligue du LOL, dont deux membres actifs travaillaient pour le magazine culturel.

Surtout, ces derniers jours, les langues se délient et les salariés, en poste ou partis, confient leur détresse, y compris sur les pratiques au sein du journal. « Je découvre des choses, sur moi, sur des collègues… Rétrospectivement, on comprend des trucs », poursuit Mollo. « À quel moment n’a-t-on pas vu, ou fermé les yeux ?, s’interroge un de ses collègues qui a requis l’anonymat. Je suis stupéfait, abasourdi. Je tombe des nues. Là, tout s’effondre, la vie du journal est menacée. » 

Le 12 février, la rédaction a publié un texte commun, manifestant son « plus total effarement » face à la présence de membres des Inrocks dans cette Ligue, à rebours de « la tolérance » et de « l’ouverture » prônées par l’hebdomadaire.

Interrogée par Mediapart, Élisabeth Laborde, directrice générale des Inrocks depuis juin 2017, souligne avoir « immédiatement réagi » après les révélations sur la Ligue du LOL, en mettant à pied les deux salariés et en faisant savoir à l’ensemble des collaborateurs qu’elle était « très disponible pour en parler avec eux et vigilante sur les questions de management et de bien-être au travail ». « Nous sommes en pleine réorganisation, nous serons particulièrement vigilants pour la suite », explique-t-elle. Le scandale de la Ligue du LOL intervient à un moment où le journal semblait, depuis quelques mois, retrouver un nouvel élan.

D’après les nombreux témoignages et documents recueillis par Mediapart, certaines méthodes de la Ligue du LOL semblent pourtant avoir contaminé la rédaction même du journal, où un petit groupe, formé très majoritairement d’hommes plutôt jeunes, a acquis au fil des années un pouvoir grandissant.

Au cœur des discussions : la personnalité du rédacteur en chef David Doucet, accompagné de son adjoint François-Luc Doyez et chapeauté par l’ancien directeur de la rédaction Pierre Siankowski. Les deux premiers, membres de la fameuse Ligue du LOL, ont été mis à pied et convoqués pour un entretien préalable. Ils risquent un licenciement pour faute grave.

Sur Twitter, David Doucet a admis, le 10 février, avoir été l’auteur de faux comptes de célébrités. En 2013, il reconnaissait déjà avoir créé plusieurs comptes fake, parmi lesquels celui de la journaliste et écrivaine Tristane Banon, en pleine affaire Dominique Strauss-Kahn : « Le sommet de ma carrière de faker, mais aussi la limite, parce que c’était un peu dangereux », commentait-il alors.

Depuis, il a aussi reconnu « deux canulars téléphoniques », dont celui dénoncé sur Twitter par Florence Porcel. « Je mesure aujourd’hui la dégueulasserie de ces actes et je n’ai pas d’excuses pour cela », a écrit le journaliste, en disant avoir compté « parmi les bourreaux » de la Ligue du LOL. Il a en revanche démenti avoir participé aux « photomontages » ou à des « raids » pour harceler les victimes de ce petit groupe de trentenaires parisiens, réunis sur Facebook au début des années 2010 (lire sa réponse complète).

Son adjoint est resté silencieux. Tout comme l’ancien directeur de la rédaction Pierre Siankowski, remplacé fin décembre après trois ans à la tête du magazine détenu par le banquier Matthieu Pigasse, et présenté comme l’architecte de l’équipe en place jusque-là. Contactés par Mediapart, David Doucet, François-Luc Doyez et Pierre Siankowski n’ont pas répondu à nos questions (voir notre Boîte noire)

Mediapart a en revanche pu s’entretenir longuement avec vingt salariés, actuellement en poste ou partis ces dernières années des Inrocks, pour tenter de comprendre l’atmosphère de travail qui y régnait. Le tableau qu’ils et elles dépeignent est effarant. La plupart d’entre eux ont demandé à rester anonymes. « Par peur des représailles », au niveau « professionnel » ou « personnel », nous ont confié plusieurs journalistes. Y compris parmi celles et ceux qui ont retrouvé du travail ailleurs.

« Peur », « intimidations », « humiliations », « un système de domination », « piques répétées », « entre-soi masculin » : les mêmes mots, très durs, reviennent pour décrire l’ascension et la pratique du pouvoir d’un petit groupe, arrivé (entre autres) à la faveur du rachat par Matthieu Pigasse, du recentrage sur l’actualité (aux dépens des anciens, plutôt axés sur la culture) et du développement du site internet.

« Il y a eu parfois une gestion agressive des gens », confie le secrétaire général de la rédaction Christophe Mollo. Il aurait pu en faire directement les frais : il a découvert peu après les révélations sur la Ligue du LOL que le rédacteur en chef David Doucet avait encouragé les journalistes de son équipe web à le mettre sous pression. En cause : un conflit autour de l’organisation des secrétaires de rédaction.  

Dans un mail daté du 3 octobre dernier et intitulé « opération Mollo », David Doucet écrit : « Dès demain matin, il faut que l’on bombarbe [sic] le site de news comme jamais (brèves, inrocks tv) et que ça se traduise par la plus grosse opération de spams sur sa boîte mail. Mettez-le en copie de tout. » « Il faut qu’il transpire à chaudes gouttes et qu’il réalise qu’il n’arrivera jamais à contenir toute notre production », ajoute-t-il, dans ce message adressé à six journalistes du site internet, que Mediapart s’est procuré. Avant de conclure par ces mots : « Merci de votre implication. »

Christophe Mollo ne s’est rendu compte de rien : « Cela n’a pas été suivi d’effets… Je l’ai appris ces derniers jours », explique-t-il à Mediapart. Mais « l’opération Mollo » a choqué en interne. Y compris la direction, qui explique à Mediapart avoir découvert seulement le 15 février ce mail « délirant », aux allures de « complot », et dit être « tombée de sa chaise ».

Cet épisode a aussi ravivé le souvenir d’autres salariés, qui ont parfois souffert au vu et au su de tous, avant de quitter l’entreprise. Plusieurs d’entre eux confient avoir hésité à porter plainte, avant de renoncer. Ils expliquent aussi que la rédaction ne s’est jamais vraiment organisée collectivement pour protester – ce n’est manifestement pas la culture Inrocks.

« C’était l’omerta complète… Ce groupe avait un tel pouvoir de nuisance à l’époque que j’en ai encore peur, raconte par téléphone un ancien de la maison. Moi, je suis parti pour une question de santé mentale. » Il décrit des « piques » permanentes sur son physique ou son travail, qui auraient été exprimées par Pierre Siankowski. « Quand cela vient d’un pote, c’est une vanne. Quand il y a un lien de subordination et que c’est répété, encore et encore, ça ne devient plus drôle du tout », dit ce journaliste.

Des journalistes se plaignent d’intrusions sur leurs ordinateurs

Rebecca*, une journaliste toujours en poste, parle elle aussi de « réflexions, de piques » répétées de la part de David Doucet, et décrit le « système insidieux » qu’il aurait mis en place, peu de temps après son embauche, après un stage où il s’était montré « bienveillant ». « C’était mon premier CDI, et c’était un rêve d’ado de bosser aux Inrocks. Ça a été un cauchemar, il m’a isolée rapidement, raconte-t-elle, visiblement affectée. J’étais en perdition, j’ai perdu confiance en moi. » Elle finit par alerter la direction.

Un rendez-vous destiné à apaiser la situation, organisé le 9 juin 2017 avec le directeur de la rédaction d’alors, Pierre Siankowski, et David Doucet, aurait tourné à la catastrophe : « Ce rendez-vous m’a traumatisée. Pierre ne disait pas un mot, il était sur son portable, David me hurlait dessus, avec des attaques personnelles, assure cette journaliste, qui a requis l’anonymat. Pendant un court laps de temps, Pierre a fait en sorte qu’on ne travaille pas ensemble et m’a un peu prise sous son aile. »

Elle contacte cependant une avocate spécialiste du droit du travail, rencontre un représentant du personnel. Mais elle redoute de devoir quitter son travail. Finalement, la situation finit par s’améliorer. David Doucet avait même esquissé des excuses. Avant que les dernières révélations ne viennent tout raviver. « Je me sens démunie aujourd’hui », dit-elle, en larmes.

Lundi 11 février, le rédacteur en chef s'est excusé devant elle et elle a été reçue par la direction de l'hebdomadaire mardi 12 et mercredi 13 février.

« Moi, quand je me suis opposée à eux, j’ai reçu une salve de haine », rapporte encore une ancienne journaliste du magazine. En cause : la nomination de Doucet à la tête du site, à laquelle elle n’adhère pas. « David Doucet m’a attrapé le bras, j’ai cru qu’il allait m’en coller une… », raconte la jeune femme. En 2012, deux journalistes, dont Doucet, se sont aussi battus physiquement dans la rédaction, ce qui leur a valu d'être convoqués par la direction.

D’autres collègues sont victimes de photomontages. C’est par exemple le cas de l’ancienne rédactrice en chef « actualités » Géraldine Sarratia, en désaccord éditorial avec le duo Siankowski/Doucet : le 1er décembre 2015, alors que la journaliste est à Rome pour interviewer l’actrice Kristen Stewart, Doucet diffuse par exemple une « alerte enlèvement », avec une photo de sa collègue. « Géraldine, 40 ans, a disparu sans laisser de traces. La dernière fois qu’elle a été vue, elle arborait un tee-shirt Tomboy [du nom du film mettant en scène une petite fille se présentant en garçon – ndlr], et un sourire radieux », est-il écrit à côté.

« La campagne de calomnies contre Géraldine a duré des mois », se souvient un ancien des Inrocks sous le couvert de l’anonymat. Ce que confirment plusieurs personnes interrogées, quand d’autres soulignent le conflit professionnel qui les opposait, sur fond de divergences éditoriales.

En tout cas, la rédactrice en chef « actualités » tient trois ans, réorganise son poste afin d’être le moins en contact possible avec David Doucet, développe de nouveaux projets, puis elle finit par prendre le plan de départ collectif en 2018 pour poursuivre sa propre émission de radio sur Nova. « J’ai fait le constat que c’était impossible de dialoguer et de travailler avec lui, il n’y avait jamais de discussion éditoriale possible, explique-t-elle aujourd’hui à Mediapart. Je pense que ce que je suis – une femme, homosexuelle, qui s’intéresse aux questions de genre et qui était sa supérieure hiérarchique – lui était insupportable. »

« J’ai peur », écrit à la même période une autre journaliste à une de ses collègues. Un an plus tôt, un troisième journaliste saisit la direction après un échange très violent au milieu de la rédaction avec David Doucet, qui l’aurait alors insulté et menacé. « Pourriez-vous lui rappeler la façon dont il doit se comporter dans une rédaction ? » écrit le rédacteur, depuis parti du magazine, selon un mail datant du 19 mars 2014 que Mediapart s’est procuré.

Plusieurs salariés parlent d’une ambiance de « flicage ». Chacun a en mémoire la caméra miniature qui avait été installée dans le bureau de la régie publicité, dissimulée dans l’œillet d’un classeur, comme l’avait révélé Le Canard enchaîné en 2017. Officiellement pour lutter contre les vols dans le journal, s’était justifié l’ex-directeur général, Frédéric Roblot, à l'époque mis en cause.

Selon des sources concordantes, certains journalistes des Inrocks, dont David Doucet, se sont par ailleurs vantés de consulter des ordinateurs de leurs collègues, à plusieurs reprises. Parmi lesquels celui de l’ancien directeur de la rédaction, Frédéric Bonnaud. « Ils m’ont montré une capture d’écran de ses comptes bancaires », raconte une journaliste.

« J’ai été alerté, cinq mois après mon départ, par un ancien journaliste, qu’un petit groupe se vantait bruyamment d’avoir accès à mes comptes Gmail et CIC, confirme Frédéric Bonnaud. Il m’a conseillé de changer mes codes d’accès, ce que j’ai fait. Je ne sais pas s’il y a eu fouille. »

Rebecca* affirme que lors du rendez-vous de juin 2017, en présence de Pierre Siankowski, David Doucet l’aurait intimidée en mentionnant des captures d’écran de son ordinateur. « À trois reprises, sur un ton agressif, il a signifié posséder des captures d’écran concernant mes écrits de conversations personnelles », se remémore-t-elle, en évoquant un « sentiment de toute-puissance » de son chef. À l’époque, elle s’ouvre à une collègue, qui nous l'a confirmé, de cette « pratique ni déontologique, ni légale ».

Trois ans plus tôt, en 2014, une journaliste avait déjà signalé à la direction une intrusion sur son ordinateur, avec son historique Facebook et une recherche par mots-clés – à l’époque, elle avait même envisagé de porter plainte. « Un lundi matin, j’avais trouvé mon ordi allumé. Quelqu’un avait recherché les mots Pierre et David sur ma messagerie Facebook. Ce jour-là, je suis devenue parano, j’ai verrouillé mon ordinateur avec un code et je suis allée prévenir le directeur général Frédéric Roblot », confirme-t-elle.

Dans ce contexte, les révélations sur la Ligue du LOL ont relancé les interrogations autour d'histoires de canulars par mail ayant visé, dans le passé, plusieurs journalistes des Inrocks, comme Mediapart a pu le vérifier. Sans que les responsables ne soient jamais identifiés.

Les sources interrogées par Mediapart décrivent aussi une ambiance de « boy’s club » proche de celle parfois en vigueur à la Ligue du LOL, ou de « vestiaire de foot », où une certaine sociabilité masculine règne en maître, écartant de facto les femmes et les hommes n’entrant pas dans ce schéma.

Le poteau surnommé le « mur des hommes » par certains, dans les anciens locaux des Inrocks, dans le XIe arrondissement de Paris. © Compter Twitter @inrocksOff Le poteau surnommé le « mur des hommes » par certains, dans les anciens locaux des Inrocks, dans le XIe arrondissement de Paris. © Compter Twitter @inrocksOff
« Ils avaient même créé un “mur des hommes” », soupire un ancien du journal. Une expression, confirmée par plusieurs sources, qui évoque le « mur des cons » du Syndicat de la magistrature. En l’occurrence, il s’agit d’un poteau sur lequel Doucet et ses amis – tous des hommes – ont accroché des photos d’eux au beau milieu de la rédaction.

« J’ai du mal à comprendre ce qui a pu être perçu violemment dans ce mur. C’était des photos de garçons de la rédac dans des positions plutôt ridicules », tempère un journaliste. 

Les témoins que nous avons interrogés n’y voient pas non plus quelque chose de « violent », mais le symptôme d’une atmosphère parfois viriliste, voire carrément sexiste. Ils pointent aussi la diminution progressive du nombre de femmes au journal.

« Il n’y a pas de gestion RH aux Inrocks »

Le midi, une petite bande de journalistes part régulièrement manger ensemble – tous des hommes. Certains jouent aussi au foot ensemble, ils sont parfois devenus amis. Les filles, de moins en moins nombreuses, semblent à l’écart. « Cela leur a valu le surnom de “les boys du Web… et Fanny” », du prénom de la seule journaliste femme du site internet, raconte une salariée. « Il y avait un côté bande de mecs, cultivant manifestement l’entre-soi », confirme le secrétaire général de la rédaction Christophe Mollo.

Cela a même fini par se savoir à l’extérieur : à l’automne 2017, le site Buzzfeed (fermé depuis) avait mené l’enquête, sans rien pouvoir publier finalement. Cela portait sur des témoignages de « harcèlement moral à dimension sexiste », confirme le journaliste, qui s’y était penché, Jules Darmanin. Huit mois plus tard, David Doucet s’en était inquiété en interne, tout en certifiant à une collègue n’avoir « rien à cacher sur [son] rapport aux femmes ».

Pourtant, des journalistes du magazine s’étaient alarmés ces dernières années de la situation faite à certaines stagiaires (nombreuses) de passage. À plusieurs reprises, ils ont même signifié à David Doucet qu’il n’était pas forcément opportun de se rapprocher de jeunes aspirantes au métier, alors qu’il était rédacteur en chef.

Ce fut le cas, par exemple, après cette interview qu’il a réalisée d’une jeune dessinatrice, parallèlement stagiaire aux Inrocks, au sujet de ses esquisses de fesses nues postées sur son compte Instagram. « Pas de problème, c’est pour l’aider, ça lui fait de la pub », aurait alors répondu Doucet.

Interrogées par Mediapart, plusieurs des anciennes stagiaires du magazine confirment avoir fait l’objet d’avances plus ou moins fines. L’une d’entre elles rapporte avoir « dû mettre les choses au clair ». D’autres, en revanche, n’ont rien à redire. Deux racontent avoir été mises en garde à leur arrivée.

Louise* va beaucoup plus loin : elle parle aujourd’hui d’une « oppression permanente vécue pendant un mois » de la part de Doucet, qui l’a « énormément affectée ». Dans des échanges que nous avons pu consulter, il s’excuse de lui envoyer des messages, il badine, parle de ses tenues, lui demande plusieurs fois où elle est.

« Il a commencé à me parler sur Hangouts [la plateforme de messagerie instantanée de Google – ndlr], puis à m’envoyer des messages pour me dire des choses comme “ah le nouveau stagiaire, il te plaît ?”, puis carrément à m’envoyer des messages en dehors du travail, le dimanche, se souvient Louise, à l’époque âgée de 20 ans. Il commentait tout ce que je faisais. Quand il partait en conférence de rédaction, il m’enlevait mon casque pour me chuchoter à l’oreille, “on a réunion”. Dès 10 heures du matin, c’était des messages : “Bah t’es où ?” »

Louise dit ne pas avoir su quelle attitude adopter face à ces messages. Elle explique avoir tenté « de mettre de la distance », tout en s’efforçant toujours de répondre, « parfois sur le ton de la blague, parce que c’était mon chef direct mine de rien ». « Quand il envoyait des cœurs, parfois je répondais des cœurs parce que j’étais hyper mal à l’aise, relate-t-elle. J’ai fini par en parler à une ancienne collègue, j’avais vraiment honte. Elle m’a dit qu’elle savait qu’il avait déjà fait ça à d’autres stagiaires. »

Une ancienne des Inrocks confirme le récit de Louise. « J’ai eu cette stagiaire au moins une fois en larmes au téléphone, qui me disait clairement qu’elle n’en pouvait plus, qu’elle ne savait plus quoi faire, que David lui parlait tous les jours, suivait ses faits et gestes », explique-t-elle. Une autre source nous a également indiqué avoir été informée.

La couverture des "Inrocks" sur Bertrand Cantat, le 11 octobre 2017. La couverture des "Inrocks" sur Bertrand Cantat, le 11 octobre 2017.
Plusieurs collègues se sont aussi émus d’une allusion graveleuse dans une version de travail de cet article sur une cam-girl de 21 ans. L’article avait finalement été modifié avant publication. Sans parler, bien entendu, de la couverture sur Bertrand Cantat, qui a suscité une vive polémique à l’automne 2017, quelques jours après la révélation de l’affaire Weinstein, déclencheur de l’onde de choc #MeToo.

À l’époque, Cheek Magazine, média en ligne féministe qui appartient au même groupe que les Inrocks, avait dénoncé, dans une tribune, une couverture « choquante ». « Cette une est révélatrice de ce que sont devenus les Inrocks, explique aujourd’hui à Mediapart la cofondatrice du site, Myriam Levain. Elle était la conséquence d’un choix unilatéral d’hommes à la tête de la rédaction, qui, enfermés dans un système de boy’s club, ne voyaient pas du tout le problème. Elle n’aurait pas été publiée si les Inrocks ne s’étaient pas privés, au fil des années, d’une diversité de regards et notamment de talents féminins. »

« Historiquement, ce journal est un boy’s club, rapporte aussi anonymement une ancienne de la maison. Il a été créé par des mecs, il a longtemps été géré uniquement par des hommes, cela s’est amplifié avec le temps. »

Plus largement, les dysfonctionnements, parfois lourds, rapportés par les témoignages et les documents recueillis par Mediapart, ne peuvent être de la seule responsabilité d’une poignée de journalistes. À de nombreuses reprises, les directeurs successifs ont été alertés de la situation. 

Frédéric Bonnaud, directeur de la rédaction entre 2013 et fin 2015, explique cependant à Mediapart avoir été saisi de problèmes éditoriaux s’agissant de David Doucet, sur lesquels il dit être intervenu, mais pas de témoignages dénonçant du « harcèlement ». Élisabeth Laborde, l’actuelle directrice générale, souligne n’avoir « jamais été saisie ou alertée de tels agissements » jusque-là, « y compris par Pierre Siankowski ». Celui-ci n'a pas répondu à nos questions.

« Nous n’avions pas connaissance d’assez d’éléments concrets pour agir », affirme un ancien de la direction, qui ajoute, s’agissant du tandem Doucet-Siankowski : « Aujourd’hui encore, ce sont des gens qui me font peur. »

Les instances représentatives du personnel n’ont pas non plus été d’un grand secours. La gestion des ressources humaines est artisanale. « Il n’y a pas de gestion RH aux Inrocks, c’est catastrophique », insiste un journaliste, qui pointe l'absence « de bon manager » parmi les directeurs successifs, des « salaires très bas » et « aucune perspective d’évolution ». « On n'a pas attendu David Doucet pour avoir des problèmes de management », souligne aussi une ancienne salariée, pour qui l'absence totale de « cadre » a été la « porte ouverte à de nombreuses dérives ».

Les frontières ont parfois été brouillées entre vie privée et rapports professionnels. « Quand tu étais aux Inrocks, tu vivais Inrocks, cela faisait partie de ton identité », se souvient une journaliste qui a quitté le journal en 2016. Avec une atmosphère de moquerie potache, propice à d’éventuelles dérives : « Il y avait du “bitching” tout le temps, et dès qu’il y avait un souci, il fallait aller boire un café, ça prenait 15 % de notre temps de travail. C’est une entreprise qui voulait devenir sérieuse et qui n’a jamais grandi. »

L’économie de la presse ne facilite pas non plus les relations sociales apaisées : les Inrocks ont perdu de nombreux lecteurs ces dernières années ; les journalistes, particulièrement sur le site, avaient beaucoup de pression sur leurs épaules. Notamment David Doucet, réputé pour énormément travailler et pour avoir un temps fait exploser les audiences du Web. Un élément qui l’aurait en quelque sorte « protégé », de l’avis de plusieurs salariés et dirigeants passés par les Inrocks et interviewés par Mediapart.

« Il a instauré une machine à buzz et à clics, se souvient une ancienne. Grâce à cela, il réussissait à avoir le soutien de sa hiérarchie. » « Il était gardé car il avait une expertise sur le numérique que les vieux n’avaient pas, du coup ils lui faisaient confiance », reconnaît plus sobrement un ancien de la direction.

À une collègue contre qui il s’était emporté, il avait fini par dire : « J’étais sous tension. » David Doucet a ainsi expliqué à ses collègues qu’il ne pouvait pas s’appuyer sur un service de gestion des ressources humaines qui l’aurait épaulé, et que l’entreprise générait beaucoup de souffrance pour tout le monde. Lui compris.

Sollicité, David Doucet nous a répondu de pas vouloir s'exprimer, étant donné sa « situation actuelle avec [son] employeur ». Évoquant « un temps de curée où la vérité importe peu », il a ajouté : « J'affirme avec force n’avoir jamais commis les actes que vous décrivez. »

« Les Inrocks ont été créés en 1986 pour défendre certains groupes de musique. Et on se retrouve 30 ans plus tard avec la Ligue du LOL, se désole un ancien de la direction. Ça fait drôle quand même… »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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*Le prénom a été modifié.

Cet article, qui s’inscrit dans notre travail sur les répercussions de la Ligue du LOL, vise à décrypter un système et ses dysfonctionnements, et non pas uniquement à pointer le comportement de tel ou tel individu.

Durant cette enquête, Mediapart s’est procuré de nombreux documents et a interviewé vingt personnes, anciens ou actuels salariés des InrocksLa plupart ont souhaité rester anonymes, parce qu’elles ressentent de la peur et un risque de représailles sur le plan personnel ou professionnel, mais beaucoup ont fourni de nombreux documents à l’appui de leurs témoignages. Certaines ont demandé à relire leurs citations avant publication, ce que nous avons également respecté.

Contacté, David Doucet a décliné notre demande d’entretien le 15 février : « Vous connaissez ma situation actuelle avec mon employeur et comprendrez que je ne puisse en conséquence actuellement vous répondre. » Relancé le 17 février, il a évoqué « un temps de curée où la vérité importe peu ». « J’affirme avec force n’avoir jamais commis les actes que vous décrivez. Dans l’immédiat, je vous invite à vous tourner vers mon employeur. Je donnerai pour ma part en temps utile la suite qu’imposeront tous propos diffamatoires tenus à mon encontre. »

Sollicités, François-Luc Doyez (rédacteur en chef adjoint du Web), Pierre Siankowski (directeur de la rédaction entre décembre 2015 et décembre 2018 et journaliste aux Inrocks depuis les années 2000), Jean-Marc Lalanne (actuel directeur de la rédaction), Frédéric Roblot (ancien directeur général, qui a occupé plusieurs postes dans le magazine entre 2003 et 2017) n’ont pas donné suite.

Plusieurs collaborateurs ou salariés de Mediapart, anciens ou actuels, ont travaillé aux Inrocks. Frédéric Bonnaud, ex-directeur de la rédaction des Inrocks, cité dans cet article, a animé les émissions live de Mediapart entre janvier 2012 et février 2016.

Par ailleurs, en 2016, à la suite de l’affaire Baupin, Mediapart a engagé une formation destinée à l’ensemble des salarié.e.s sur la prévention des violences sexistes et sexuelles. Elle a été depuis renouvelée, et est assurée par le cabinet Egae. Une formation sur la communication non violente a aussi été proposée à l’ensemble des salariés. Les salarié.e.s ont également organisé plusieurs réunions consacrées aux questions d’égalité.

À l’occasion du procès en diffamation intenté par Denis Baupin, Edwy Plenel a indiqué à la barre du tribunal que cette prise de conscience avait conduit la direction de Mediapart à prendre plusieurs mesures, visant à s’assurer que notre fonctionnement interne reflète les valeurs défendues par notre journal.