Le mystère s’épaissit autour du prêt russe du Front national

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Mediapart a obtenu le contrat du prêt russe du FN, qui lève le voile sur certaines zones d’ombre de cette opération inédite. Mais le micmac judiciaire se poursuit : la banque prêteuse a fait faillite, son directeur est recherché pour détournements de fonds, et le prêt du FN a été plusieurs fois racheté, sans que l’on sache à qui il sera remboursé fin 2019.

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C’est un document que le Front national s’est toujours refusé à rendre public. Mediapart a obtenu de la justice française la communication du contrat du prêt russe décroché en 2014 par le parti de Marine Le Pen (lire notre billet). Cette convention de 17 pages lève le voile sur certaines zones d’ombre entourant ce financement inédit accordé par la First Czech Russian Bank (FCRB), qui depuis a fait faillite dans des circonstances obscures et se retrouve au centre d’une procédure pour détournements de fonds.

Comme Mediapart l’a révélé, Marine Le Pen et son père ont négocié en 2014 deux emprunts russes, à hauteur de plus de 11 millions d’euros : 9,4 millions pour le Front national et 2 millions pour Cotelec, le microparti du fondateur du FN, qui soutient financièrement les campagnes. Le parti d’extrême droite avait expliqué s’être tourné vers la Russie après les refus « d’un grand nombre de banques françaises et de banques européennes ».

Le Front national a ensuite poursuivi ses recherches de financement à Moscou dans l’optique de la campagne présidentielle : en juin 2016, Marine Le Pen a signé une troisième demande de prêt avec une banque russe. Montant : trois millions d’euros. Le trésorier du FN a assuré à Mediapart que ce projet n’avait « eu aucune suite ».

Extrait du contrat de prêt russe décroché par le Front national en 2014 (les coordonnées bancaires ont été occultées). © Document Mediapart Extrait du contrat de prêt russe décroché par le Front national en 2014 (les coordonnées bancaires ont été occultées). © Document Mediapart
Ces emprunts, destinés à financer les campagnes électorales du FN, ont suscité de nombreuses questions : sur l’ingérence russe dans une campagne française, mais aussi sur le profil douteux de certains intermédiaires et de la banque russe FCRB, les structures opaques les entourant, et les commissions versées (lire nos enquêtes icilà et ).

Si le Front national est parvenu à décrocher cet emprunt conséquent en 2014, c’est grâce à la mobilisation de plusieurs intermédiaires et à un intense lobbying prorusse. La situation se débloque avant l’été 2014. Le 10 juin, Marine Le Pen signe la résolution validant le principe du prêt, et le bureau exécutif du parti lui emboîte le pas le 29 août. Le 11 septembre, le trésorier du FN, Wallerand de Saint-Just, se rend à Moscou pour signer le contrat avec la FCRB, une petite banque moscovite. Côté russe, la convention est paraphée par le dirigeant de la FCRB, Roman Yakubovich Popov. 

Cet ancien chef du département financier de Stroytransgaz, leader dans la construction de gazoducs, a repris en main la FCRB dans les années 2000, devenant ensuite le seul maître à bord. La justice russe vient de délivrer un mandat d’arrêt international contre lui, comme l’a récemment révélé le quotidien Kommersant. Aujourd’hui en fuite, le banquier du FN a été mis en examen pour détournement de fonds dans le cadre d’une procédure sur faillite de la FCRB en 2016.

Le contrat de prêt russe, signé par Roman Popov et Wallerand de Saint-Just. © Document Mediapart Le contrat de prêt russe, signé par Roman Popov et Wallerand de Saint-Just. © Document Mediapart

Rédigé en trois exemplaires, et en deux langues (russe et anglais), le contrat prévoit plusieurs clauses. D’abord une confidentialité totale : « L’emprunteur et le prêteur garderont confidentielles toute information liée au sujet et les conditions générales de l’accord et ils prendront toutes les mesures nécessaires pour protéger ces informations de la divulgation à des tiers », stipule la convention.

Le contrat fixe la date de remboursement finale au 23 septembre 2019, « à moins qu’une autre date ne soit déterminée par le prêteur », peut-on lire. À compter de décembre 2014, le Front national doit en revanche s’acquitter du paiement des intérêts du prêt – fixés à 6 % par an – « avant le 20 du premier mois de chaque trimestre ». Un taux bien plus élevé que celui négocié par Jean-Marie Le Pen pour son emprunt (2,5 %). 

Une autre obligation est imposée au Front national : payer des honoraires d’ouverture de « compte de prêt » d’un montant de 141 000 euros. Cette somme a permis au Front national de rémunérer indirectement son intermédiaire, l’ancien consultant Jean-Luc Schaffhauser, comme celui-ci l’a confirmé à Mediapart. Cet ancien consultant, élu eurodéputé en 2014 puis devenu en 2016 membre de l’équipe de campagne de Marine Le Pen, avait reconnu avoir été rétribué quelque 140 000 euros par « une commission forfaitaire de la banque » pour le « travail effectué », en accord « avec la présidente [du FN] ». De son côté, le trésorier du FN avait affirmé à Mediapart que « c’est le Front national qui [l’] a rémunéré ». « De toute façon, c’est au débit du Front national », avait-il insisté. Contacté, Wallerand de Saint-Just n’a pas donné suite.

Au Parlement européen, le 27 novembre 2014. Marine Le Pen entourée d'Aymeric Chauprade et Jean-Luc Schaffhauser, deux eurodéputés qui ont joué un rôle clé dans le déblocage des prêts russes. © Reuters Au Parlement européen, le 27 novembre 2014. Marine Le Pen entourée d'Aymeric Chauprade et Jean-Luc Schaffhauser, deux eurodéputés qui ont joué un rôle clé dans le déblocage des prêts russes. © Reuters
Cette commission avait posé bien des questions. D’abord parce que l’eurodéputé avait lui-même bénéficié du prêt qu’il avait négocié pour son parti. Ensuite parce qu’il avait « omis » de faire figurer cette commission dans sa déclaration d’intérêts, ce qui relève de l’obligation légale. Jean-Luc Schaffhauser, lui, n’y voyait alors « pas de conflit d’intérêts ». Quelques jours plus tard, il avait pourtant corrigé sa déclaration auprès du Parlement européen. 

Sa rémunération a en tout cas attiré l’attention de la cellule anti-blanchiment Tracfin, qui a alerté la justice française. En février 2016, le parquet national financier (PNF) a ouvert une enquête sur les fonds perçus par l’élu et ses structures. En novembre 2017, la Société Générale a de son côté fermé le compte personnel du député européen.

 

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Sollicités à plusieurs reprises, le trésorier du FN, Wallerand de Saint-Just, et l’avocat de Roman Popov, Alexey Pozdnyakov, n’ont pas donné suite. Contactée en août 2017 puis à nouveau en mai 2018, la société Aviazapchast, repreneuse du prêt russe du FN, n’a pas répondu à nos questions, pas plus que l’agence d’assurance des dépôts bancaires russes (ASV).

Jean-Luc Schaffhauser n’a accepté de répondre qu’à une seule de nos nombreuses questions (celle sur la commission de 140 000 euros). « Je me suis retiré du détail, c’est mon avocat qui l’a géré. Je lui ai transmis vos questions. Aujourd’hui le Front paie les intérêts mis sous séquestre par un notaire ; dernièrement je crois que l’attributaire a été désigné par la justice. Je ne suis plus cette affaire… » nous a-t-il assuré.