Macron et ses donateurs: et voilà le débat sur la transparence!

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Le socialiste Benoît Hamon appelle Emmanuel Macron à publier la liste de ses donateurs. Ce que la loi française ne prévoit pas. Interrogés par Mediapart, deux trésoriers (PS et Modem) jugent opportun de la changer.

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L’attaque est frontale. « Quand on se dit hors système, il y a des tests assez faciles à faire : acceptes-tu de rendre publics les donateurs de ta campagne ? », a lancé Benoît Hamon à l’adresse d’Emmanuel Macron, jeudi 17 novembre, s’inquiétant que des « banquiers » et des « gens très riches » financent anonymement l’ancien associé de chez Rothschild, qui affirme avoir déjà récolté 3 millions d’euros. Le représentant de l’aile gauche du PS, candidat à la primaire de janvier, s’y pliera lui-même : « Moi je [rendrai publics] les donateurs qui sont importants, de façon qu’on y voit clair, qu'il n'y ait pas de conflits d'intérêts. Et je m'engage à ce qu'il n'y ait pas de contrepartie politique au fait qu'ils me soutiennent. »

François Hollande entre Benoît Hamon et Emmanuel Macron, tous deux anciens ministres © . François Hollande entre Benoît Hamon et Emmanuel Macron, tous deux anciens ministres © .

Cette promesse ne lui coûte certes pas grand-chose, son micro-parti n’ayant pas dû engranger beaucoup de chèques de 7 500 euros (le maximum légal par personne et par an). Mais qu’importe. Ce débat sur la transparence des financeurs, tranché depuis des lustres aux États-Unis, déboule enfin en France.

L’équipe d’Emmanuel Macron a tenté de l’enterrer aussi sec, reprochant à Benoît Hamon de « faire prospérer des fantasmes », brandissant « le secret fiscal » – les donateurs bénéficient d’une réduction fiscale à hauteur de 66 %. « C’est de la démagogie, a réagi le candidat revendiqué de “la révolution démocratique”, vendredi matin sur Europe 1. La loi, parce qu’elle protège l’intimité, m’empêche de vous donner le nom de celles et ceux qui ont donné. »

En fait, aucun « secret fiscal » n’interdit aux partis de révéler le nom de leurs bienfaiteurs, mais à condition que ces derniers en soient d’accord. Autant dire que les masques tombent rarement. La question peut dès lors se poser : pourquoi ne pas imposer la transparence sur les gros donateurs au moins, ceux qui payent pour peser sur un programme, qui se vivent parfois comme des « créanciers » à vie du candidat, au point de réclamer ensuite leur « dû » à l’Élysée ? « J’y suis favorable », déclare aujourd’hui le trésorier du PS, interrogé par Mediapart.

Il faut dire qu’une étude universitaire vient de révéler combien l’élection de Nicolas Sarkozy avait dopé le sentiment d’impunité chez les patrons adhérents du « Premier cercle » en 2007, ce club qui regroupait les « grands donateurs » de l’UMP (François Pinault, Arnaud Lagardère, Vincent Bolloré, etc.). Mediapart avait également raconté comment 64 membres du « Premier cercle » avaient été décorés – pour ne pas dire récompensés – d’une Légion d’honneur entre 2007 et 2012. En bref, les risques de conflits d’intérêts, de pressions en vue d’un cadeau fiscal ou d’un marché public sont difficiles à contester, surtout quand les chèques se signent à l’abri des regards.

Le trésorier du PS franchit donc le pas. « Autant je reste très attaché à ce que les partis puissent utiliser leurs fonds librement [sans contrôle de la Cour des comptes – ndlr], autant la transparence complète sur les financements ne me choquerait pas », avance Jean-François Debat. Dans la loi dite « Sapin 2 », destinée à lutter contre la corruption et définitivement votée le 8 novembre, le parlement vient déjà d’imposer aux partis de rendre publics leurs emprunts (en réponse aux « millions russes » du FN ou au prêt de 500 000 euros consenti à l’UMP par un industriel sarkozyste). « Aujourd’hui, la société considère que le secret cache forcément quelque chose, poursuit Jean-François Debat. Alors qu’on en ait envie ou pas, on va aller vers cette transparence. Simplement, il ne faut pas qu’elle s’applique aux gens qui donnent 20 ou 100 euros, mais simplement au-delà d’un certain seuil. » Le socialiste place toutefois cette barre assez haut, « à 5 000 euros », bien plus haut que son homologue du Modem.

Car le trésorier du parti de François Bayrou, lui aussi, réclame une réforme. « Ce serait bien que chaque candidat dévoile la liste de ses grands donateurs à partir de 1 000 ou 3 000 euros, estime Jean-Jacques Jegou. Sinon, c’est trop facile d’être financé par un trafiquant de drogue ou des gens sans moralité. Vous savez, vous, si Balkany donne à Sarkozy ? Quand on a l’outrecuidance de se présenter à l’élection présidentielle, il faut la transparence financière. » Mais le respect de la vie privée ? « Il n’y a pas de discrétion particulière à respecter, répond cet ancien sénateur. Avant, il était difficile d’afficher certaines opinions, mais personne ne cache plus voter Le Pen. » Cette transparence au-delà d’un certain seuil existe d’ailleurs en Allemagne ou à Bruxelles, où les partis paneuropéens sont contraints d’identifier leurs donateurs de plus de 500 euros s’ils veulent bénéficier des subventions de l’UE. « Il y a tellement de choses que les socialistes auraient pu faire en quatre ans… », se désole le centriste.

À vrai dire, un ancien trésorier du PS, Régis Juanico, a bien déposé une proposition de loi en ce sens, mais lorsque les socialistes étaient dans l’opposition, en 2010. Rédigée en réaction à l’affaire Woerth-Bettencourt et co-signée par Jean-Marc Ayrault (alors président du groupe PS à l’Assemblée nationale), elle imposait la publicité sur les noms des donateurs à partir de 3 000 euros, « afin de renforcer l’information des citoyens » et de limiter les « contournements » du plafond à 7 500 euros – entre autres astuces, on sait que des patrons et des militants fortunés font signer des chèques à leur famille ou à leurs salariés qu’ils remboursent simplement dans la foulée. Évidemment, le gouvernement Fillon avait dénoncé « un fichage des opinions politiques », façon « Big Brother ». Mais le PS, surtout, avait fait volte-face juste avant l’examen en séance et contraint Régis Juanico à manger son chapeau.

Aujourd’hui, c’est sa revanche. Devenu porte-parole de Benoît Hamon, Régis Juanico a rebondi dès jeudi soir : « Nous souhaitons une vie politique qui offre moins de prise aux lobbies, a-t-il assené dans un communiqué. Mais peut-être les donateurs d’Emmanuel Macron ne souhaitent-ils pas afficher leur soutien, peut-être par crainte de le desservir compte tenu de leurs positions de pouvoir. » Sur RMC, le secrétaire d’État chargé du commerce extérieur, Matthias Fekl, a aussi déclaré cette semaine : « Quand je vois que tous les lobbies de Paris se sentent chez eux dans le bureau d’un homme politique, qu’ils mobilisent tous leurs relais médiatiques pour faire le packaging et le marketing, j’ai un bout de méfiance. Vous voyez bien qui sponsorise la campagne, vous voyez bien d’où vient l’argent, il y a beaucoup de contributions… On ne trouve pas trois millions d’euros comme ça dans une pochette surprise. »

Confrontés à ces suspicions depuis des mois, les responsables d’En Marche ! assurent avoir pris des précautions pour prévenir les conflits d’intérêts. « On évite les donateurs qui ont eu un lien étroit avec Bercy, ou qui sont intéressés dans des opérations en lien avec Bercy, nous assuraient-ils récemment. Il ne faut pas qu'on puisse laisser dire que ces gens rémunèrent ce qu'il a fait au ministère. »

Depuis jeudi, ils s’efforcent surtout de détailler la répartition des 10 300 dons qu’ils ont déjà reçus. « 36 % sont d'un montant de 5 euros ou moins, 60 % sont inférieurs à 60 euros, et seulement 5 % sont supérieurs à 1 000 euros, ont-ils expliqué au Figaro. Autant dire que sur l'accusation de financement par des milliardaires, nous sommes tranquilles. » Ailleurs, ils avancent toutefois cet autre chiffre, beaucoup plus révélateur : « 3 % des dons sont supérieurs à 5 000 euros. » En clair, quelque 300 personnes ont tout de même apporté, à elles seules, plus de 1,5 million d’euros.

« Le sujet est en train de montrer », s’inquiètent d’ailleurs les dirigeants d’En Marche !, dans des éléments de langage diffusés jeudi et consultés par Mediapart. « Nous allons voir cette attaque en continu des bancs de la gauche, de JLM [Jean-Luc Mélenchon] et de MLP [Marine Le Pen]. […] Mais la transparence, ce n’est pas l’exhibition. » Au passage, le parti se présente comme « le seul mouvement politique à ne toucher aucune subvention publique, le mouvement qui coûte zéro euro aux contribuables ». C'est archi-faux. S’il n’a pas encaissé un centime du Trésor public (les aides directes étant corrélées aux résultats aux législatives), le parti d’Emmanuel Macron n’est pas le seul en France, où des centaines de formations politiques sont « privées » de subsides étatiques (du NPA au Mouvement pour la France de Philippe de Villiers), faute de représentativité. Quant au contribuable, il finance bien le parti – indirectement – puisque les réductions fiscales sont accordées aux donateurs d’En Marche ! comme à tous les autres.

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