Violences sexuelles: une fédération sportive dans la tourmente

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Un entraîneur de motocross est jugé en appel après des accusations de viols et d’agressions sur deux athlètes mineures. Depuis le début de l'enquête en 2011, sa fédération n’a pas bougé. Le ministère reconnaît un «dysfonctionnement».

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Jusqu’ici, l’onde de choc du scandale Weinstein n’avait pas secoué le sport français. Mais voici qu’une affaire judiciaire rattrape une des 117 fédérations en charge d’une mission de service public. Mediapart révèle en effet comment la Fédération française de motocyclisme a continué à promouvoir un célèbre entraîneur de motocross, pourtant mis en cause depuis 2011 dans une affaire de violences sexuelles présumées sur deux mineures qui fréquentaient son centre.

Michel Mérel, 64 ans, ancien champion et directeur de Mérel Off Road en Loire-Atlantique, l’un des plus gros centres de motocross de France, devait être jugé à partir de demain en appel par la cour d'assises des Côtes-d’Armor pour des faits d’agressions sexuelles et de viols sur deux anciennes stagiaires entre 2006 et 2010. Des accusations qu’il conteste vigoureusement, reconnaissant seulement avoir effectué des massages de récupération « sans arrière-pensée ».

Un pilote sur le circuit de Michel Mérel. © DR Un pilote sur le circuit de Michel Mérel. © DR
L’audience d'appel a été reportée au dernier moment « en raison de l’état de santé de l’accusé », selon les éléments fournis à Mediapart par le tribunal de grande instance de Saint-Brieuc. Nos sollicitations auprès de son avocat, Me Sébastien Schapira, sont restées sans réponse.

En première instance, il y a deux ans, l’entraîneur a été condamné par la cour d’assises de Loire-Atlantique à quatre ans de prison avec sursis (une peine assortie d'une obligation de soins et d’une interdiction de travailler au contact de mineures) pour avoir agressé sexuellement une de ses élèves. Devenue fonctionnaire de police, Marie avait dénoncé des « caresses sur les seins et les fesses » au cours de massages quand elle fréquentait son centre en 2009 et 2010. Une partie des faits se sont produits alors qu’elle avait moins de 15 ans.

L’entraîneur de motocross a en revanche été relaxé des accusations les plus graves, portées par la seconde plaignante. Melissa, une ancienne espoir de la discipline, dénonce avoir subi, entre 2006 et 2008, tandis qu’elle était mineure, des « agressions sexuelles » et des « viols », alors qu’elle fréquentait tous les week-ends l’« école de compétition » de M. Mérel. « Michel a commencé à vouloir me masser. Ça a dérivé. Sous les vêtements, et après il m’a touchée. C’était plus du tout le bas du dos... Après, il m’a demandé des fellations… Ou que je le touche. Ou qu’il me touche », a-t-elle rapporté devant le tribunal en 2015.

Mais, en première instance, les jurés de la cour d’assises ont retenu « les dénégations constantes » de l’accusé, « les déclarations fluctuantes de la plaignante sur les circonstances des faits, leur chronologie et leur datation précise », ainsi que la nature des liens « ne permettant pas d’exclure totalement l’existence de relations consenties » entre la plaignante et l’accusé, selon les termes de l'arrêt, révélé par l’agence PressPepper. Au bénéfice du doute, Michel Mérel a été relaxé. Une décision contre laquelle a immédiatement fait appel le parquet général, qui avait requis une lourde condamnation (dix ans de réclusion criminelle) à l’encontre de l’entraîneur.

Une fédération qui détourne le regard

Si le procès en appel de Michel Mérel s’annonce particulièrement sensible, il met aussi dans l’embarras la Fédération française de motocyclisme (FFM). Sollicitée à plusieurs reprises par Mediapart, l’association agréée par le ministère des sports n’a d’ailleurs pas donné suite à nos différentes demandes d’entretien, se retranchant derrière les échéances judiciaires pour ne pas s’expliquer sur ses éventuels manquements (voir boîte noire). Son attitude n’est pourtant pas sans poser de questions.

Jacques Bolle, président de la fédération de motocyclisme © ffmoto.org Jacques Bolle, président de la fédération de motocyclisme © ffmoto.org

Car depuis le dépôt de la première plainte en 2011, la FFM a donné l’impression de détourner le regard d’un dossier ultra sensible. Elle n’a jamais proposé d’encadrer les victimes présumées, n’a jamais pris de mesures conservatoires à l’encontre de l’entraîneur, ni même lancé de campagne de sensibilisation publique. « Au moment de porter plainte, j’avais déjà peur du regard des gens du milieu et de cette force qu’il y avait face à moi. Après l’avoir fait, j'ai quand même été toquer à la porte d’un des responsables de la fédération. J’ai eu l'impression qu’il m’avait écoutée et qu’il m'avait crue. Je me suis dit : “J'espère que cela va servir à quelque chose, j'espère qu’ils vont aller vérifier que tout se passe bien dans le centre.” Avec le temps, je me suis rendu compte que cela n'avait servi à rien », déplore auprès de Mediapart Melissa, aujourd’hui âgée de 26 ans, en racontant sa difficulté à affronter les années de procédure et le suicide de sa mère après le début de l’affaire.

« L’attitude de la FFM est invraisemblable ! » sursaute une des rares femmes aux manettes d’une fédération sportive. Comme elle, tous les acteurs du monde sportif sollicités par Mediapart plaident pour l’intransigeance dans ce genre de situation. « Avec moi, c'est clair, poursuit la dirigeante, c’est suspension immédiate à titre conservatoire de tout entraîneur mis en cause dans une affaire d’abus sexuels ».

En 2015, la Fédération française de basket a par exemple agi de la sorte avec un coach de l’Orne accusé de violences sexuelles par deux adolescentes, en le mettant à pied jusqu’à ce que la justice se prononce. « Nous avons obligation de protéger nos licenciés, avait alors justifié la FFBB. Nous avons rendu notre décision en fonction des informations dont nous disposons. »

« Cela paraît logique, notre boussole doit être la protection des victimes, ajoute la dirigeante précédemment citée, mais le problème c’est qu'il n’y a aujourd’hui aucun process pour organiser la remontée d’informations et prendre des décisions semblables dans toutes les fédérations. » La loi « éthique du sport » du 1er mars 2017 prévoit certes la création de comités d’éthique dans toutes les fédérations, mais rien ne dit que ces structures se saisiront de ces dossiers.

Dans le cadre de l’enquête contre Michel Mérel, la FFM était alertée de l’ouverture d’une procédure au moins depuis la fin de l’année 2012, date à laquelle l’un de ses directeurs techniques nationaux adjoints a été entendu par les services enquêteurs. Or, en juillet 2013, puis deux ans plus tard en juillet 2015, Mérel Off Road a vu son titre de Site d'excellence sportive renouvelé par la fédération. Ce label qui repose sur un cahier des charges incluant projets scolaire et sportif fait du centre, et de sa section sport-études accueillant des jeunes à partir de 14 ans, un des plus établissements les plus côtés de France.

Depuis le 1er janvier 2015, Mérel Off Road a aussi été intégré au Parcours d’excellence sportive du ministère des sports pour le développement du sport de haut niveau. C’est même la seule structure de moto à avoir bénéficié de cette reconnaissance en France.

Enfin, Michel Mérel est depuis 2006 au cœur d’un partenariat entre la France et la Chine visant à développer la motocross dans l’Empire du milieu ; un projet là aussi activement soutenu par la fédération et le ministère des sports. Était-il judicieux de maintenir un entraîneur poursuivi pour des abus sexuels à la tête d'un partenariat international ? Silence radio dans les rangs de la FFM.

Le ministère reconnaît un dysfonctionnement

Au ministère, la préoccupation est grande. « La direction départementale ou la direction régionale, ou bien le président de la FFM et son DTN auraient dû prévenir le ministère », explique à Mediapart le cabinet de la ministre Laura Flessel. Or, après vérification, ce dernier se veut formel : « Ni les services déconcentré, ni la direction technique nationale, n’en ont informé la direction des sports [du ministère]. Ils ont jugé, à tort, que dans la mesure où le jugement faisait l’objet d’un appel, il convenait de ne pas informer. »

La ministre des Sports Laura Flessel dénonce un dysfonctionnement. © Reuters La ministre des Sports Laura Flessel dénonce un dysfonctionnement. © Reuters

Consciente de la gravité de la situation, Laura Flessel annonce avoir « décidé de passer au crible les procédures sur les mécanismes d’alerte de la part des services déconcentrés d’un côté et des directions techniques nationales de l’autre ». « Il convient de comprendre les raisons de ce dysfonctionnement et de tout mettre en œuvre pour qu’une telle situation ne puisse se reproduire, dans n’importe quel sport », plaide l’entourage de la ministre. Le renouvellement du label du centre Mérel Off Road, justement en cours d’examen, ne sera lui « évidemment pas accordé », précise aussi le ministère, qui par contre ne se prononce pas sur les éventuelles sanctions qu’il pourrait prendre à ’'encontre de la fédération de motocyclisme.

La ministre pourrait être tentée de taper fort dans un dossier sur lequel elle se sait attendue. En pleine libération de la parole des femmes, l’ancienne championne d’escrime a déclaré début novembre dans les colonnes de L’Express « Il n’y a pas d’omerta dans le sport. » « Je n’ai pas reçu de témoignage depuis cette affaire [Weinstein] en particulier. C’est sans doute que le travail [de prévention] paie. Pourquoi ne voir le verre qu’à moitié vide ? » Maladresse ou déni de réalité ? Ces propos – démentis par plusieurs travaux universitaires – ont provoqué l’ire des militants associatifs engagés contre les violences sexuelles.

Ce dimanche, dans une tribune dans Le Monde, les sociologues Catherine Louveau et Philippe Liotard, ainsi que la présidente du Comité éthique et sport Véronique Lebar appelaient de leurs vœux à l’ouverture d’« une large campagne de témoignages » pour que « cesse cette omerta »« Les victimes gardent le silence, parce que des agressions et le harcèlement ne sont pas toujours perçus comme des violences ou parce qu’on les invite à se taire. (...) Il est de notre devoir de créer les conditions pour que la parole se libère dans le sport aussi et que la réalité soit dite. » 

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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La Fédération française de motocyclisme, à qui nous avons proposé plusieurs formats d'entretien, a refusé de répondre à nos questions, ne souhaitant pas « s’exprimer sur une affaire judiciaire en cours ». Notre dernière relance – rappelant que notre sollicitation visait à analyser l’attitude de la Fédération depuis le dépôt de la première plainte en 2011 sans interférer dans la procédure judiciaire – est restée sans réponse depuis le 8 décembre.

Après plusieurs sollicitations restées sans réponse, Me Sébastien Schapira, avocat de Michel Mérel, nous a éconduit par téléphone vendredi 15 décembre. 

Nous avons appris lundi, à la veille de l'audience, que celle-ci était reportée en raison de l’état de santé de l’accusé. Nous avons alors en vain tenté de joindre Me Schapira.

Le ministère des sports nous a répondu par mail lundi 18 décembre.