Crise sanitaire : comment résister au « solutionnisme techno-sécuritaire »

L’épidémie « a accéléré le déploiement de technologies qui sont le support de nouveaux modes de gestion des populations », explique le sociologue Félix Tréguer, qui appelle à un « démantèlement de ce qui a été mis en place au fur et à mesure de la crise ».

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Au mois de mars 2020, lorsque l’épidémie de Covid-19 s’est propagée dans le monde entier et s’est muée en pandémie, la réponse des pays touchés a en grande partie reposé sur des outils numériques. Tout d’abord en Asie, puis en Europe, on a vu apparaître diverses solutions de « traçage » des personnes malades plus ou moins intrusives.

En France, le gouvernement annonce dès le mois d’avril le développement d’une application de « contact tracing » (traçage des contacts) baptisée StopCovid. Parallèlement, plusieurs fichiers sont créés et le déploiement du Health Data Hub, la plateforme devant centraliser les données de santé de l’ensemble des Françaises et des Français, est accéléré au nom de l’état d’urgence sanitaire.

Deux ans plus tard, le bilan de cette approche technologique de la lutte contre la crise sanitaire est extrêmement mitigé. D’un côté, nombre de ces outils ont montré leurs limites. La stratégie de contact tracing, notamment, a été un échec. Au mois de septembre 2020, l’application StopCovid n’avait envoyé que 434 notifications de cas contacts et n’avait été téléchargée que par 2,2 millions de Français·es.

D’un autre côté, beaucoup de ces technologies se sont banalisées et ont infiltré notre quotidien. L’application TousAntiCovid, qui a succédé à StopCovid au mois d’octobre 2020, a été réorientée pour devenir une sorte de portefeuille sanitaire permettant de gérer les divers documents rendus indispensables par les restrictions. Son usage a bondi depuis l’instauration du passe sanitaire et elle a été l’application la plus téléchargée de l’année 2021, avec 50 millions d’installations.

© Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart

Quel bilan tirer de l’usage des technologies durant la crise sanitaire ? Quel usage politique le gouvernement a-t-il fait de ces outils ? Combien, parmi ceux-ci, risquent d’être pérennisés ? Pour répondre à ces questions, Mediapart s’est entretenu avec le sociologue Félix Tréguer, chercheur associé au centre Internet et société du CNRS, et membre de l’association de défense des libertés numériques La Quadrature du Net.

Le gouvernement a très vite mis en avant la technologie comme solution pour résoudre la crise, avec notamment l’utilisation de StopCovid, mais également la création de plusieurs bases de données. Pourtant, beaucoup de ces outils se sont révélés peu utiles, voire ont été un échec. N’est-ce pas une leçon ? Cette crise sanitaire n’a-t-elle pas montré les limites d’une approche purement technologique ?

Félix Tréguer : En effet, l’essentiel des expérimentations mises en avant par le gouvernement au début de la pandémie se sont conclues par un échec sur le plan de la santé publique. Mais cet échec indique peut-être en creux que l’enjeu n’était pas vraiment là. En grande partie, cette mise en scène du solutionnisme technologique par le pouvoir a permis de légitimer certaines pratiques et outils techniques.

Beaucoup étaient d’ailleurs déjà en place ou en projet avant la crise, et la gestion de crise a contribué à les banaliser. C’est le cas du Health Data Hub. La pandémie a fourni un prétexte commode pour en accélérer la mise en œuvre. Il y a aussi l’usage des drones ou encore de la vidéosurveillance automatisée pour repérer automatiquement certains comportements. À l’occasion de la pandémie, ces dispositifs illégaux ont subi un rebranding intéressant. La société Datakalab, qui était à l’origine spécialisée dans la détection d’émotions, s’est ainsi réorientée à partir du printemps 2020 vers la vidéosurveillance dite « intelligente », en vue de dresser des tableaux statistiques du port du masque dans les transports publics.

Quant au passe vaccinal, il constitue l’un des nombreux cas d’usage possible des technologies dites d’« identité numérique » que les pouvoirs publics cherchent aujourd’hui à imposer avec leurs partenaires privés, qu’il s’agisse de l’expérimentation de la reconnaissance faciale à travers l’application pour smartphone Alicem, du lancement l’été dernier de la carte d’identité biométrique dotée elle aussi d’un QR code, ou du portefeuille européen d’identité numérique annoncé en juin dernier. La crise a ainsi accéléré le déploiement de technologies qui sont le support de nouveaux modes de gestion des populations.

La crise a également introduit un Conseil scientifique avec lequel l’exécutif a entretenu des rapports qui ont pu varier. Si ce dernier a souvent justifié ses décisions par ses avis, il a également su parfois passer outre, voire contredire les avis des scientifiques. Est-ce que les politiques ont fait preuve d’indépendance vis-à-vis d’une approche purement rationnelle et scientifique de la crise ?

Pour une large part, le gouvernement semble avoir improvisé en suivant sa ligne politique – notamment en maintenant l’hôpital sous pression austéritaire et à travers un tour de vis sécuritaire, assez singulier en comparaison d’autres pays européens. Mais il a aussi largement composé avec différents plans de crise en gestation depuis des années à différents niveaux de l’État, notamment dans la sphère militaire, et avec les offres de services que lui ont faites un certain nombre d’acteurs privés, notamment des entreprises de technologie.

Sans doute l’autonomie du champ politique vis-à-vis de ces acteurs est-elle encore moins grande que par le passé. Le quinquennat d’Emmanuel Macron et le profil très technocratique de certains de ses ministres les plus visibles en fournissent une illustration. Il n’est dès lors pas surprenant de voir à quel point la parole des experts – en tout cas de certains experts devenus conseillers du prince – a été instrumentalisée pour légitimer la pratique gouvernementale, tout en disqualifiant les critiques à son endroit.

Je suis notamment frappé par le discours sur le complotisme et les accusations d’obscurantisme contre celles et ceux qui refusent le passe sanitaire. Non seulement on oublie que la politique comporte aussi une dimension affective et ne peut être seulement circonscrite au domaine du « rationnel ». Mais, surtout, on tente ainsi de réduire les oppositions multiples à des discours « anti-science », en faisant fi du fait que les sciences sont traversées par des controverses. Elles constituent un domaine pluraliste dont l’autonomie vis-à-vis des pouvoirs politique et économique est, hélas, largement fictive. Comme l’a montré Guillaume Carnino dans son ouvrage L’Invention de la science (Seuil, 2015), au XIXe siècle, « la science » – au singulier – fut érigée au rang de nouvelle religion par les élites de l’époque. C’était alors pour elles une manière d’exclure leurs adversaires politiques –  socialistes ou religieux conservateurs – du jeu démocratique, d’imposer, ce faisant, l’autorité de l’État et le capitalisme industriel.

Nous vivons toujours dans ce paradigme. Au mois de novembre, à l’occasion du lancement d’un plan IA de 2,2 milliards d’euros, les ministres Cédric O et Frédérique Vidal en ont fourni un exemple lorsqu’ils ont cherché à légitimer des investissements massifs dans les start-ups. En annonçant ce plan, à la Station F à Paris, Cédric O a affirmé : « Un pays qui réfléchit uniquement son avenir par la question du risque va dans le mur. » Frédérique Vidal, elle, a déclaré : « Il faut qu’avant toute chose on refasse société autour de la science. » Ces prises de position reflètent, à mon sens, le fait que la critique des trajectoires techno-politiques dominantes – critique que l’on sent monter en différents endroits de la société, y compris dans le champ scientifique – effraie des élites politiques largement héritières de cette idéologie du progrès politique par la science.

Sauf qu’à force de fautes éthiques, de petits coups rhétoriques contre des critiques pourtant fondées, à force d’asséner des supposées vérités rapidement démenties par les faits sans jamais être capable de reconnaître sincèrement ses erreurs, elles se décrédibilisent aux yeux de beaucoup dans leur prétention à incarner le camp de la « rationalité » et de la vertu.

Dans tous ces outils technologiques que la crise sanitaire a banalisés, lesquels vous inquiètent le plus ?

J’ai du mal à isoler dans toutes ces solutions techno-sécuritaires celles qui sont les plus inquiétantes. J’y vois un ensemble d’innovations techniques disparates et souvent assez anodines lorsqu’elles sont prises isolément, mais qui se conjuguent de manière cohérente au sein de pratiques de gouvernement encore impensables il y a quelques années.

Par exemple, le passe vaccinal et demain la carte d’identité biométrique permettront de confier à n’importe quelle personne munie d’un smartphone la mission de contrôler les allées et venues de la population, de réguler l’accès à certains espaces ou services sans forcément en passer par la police, le tout à un coût extrêmement faible pour l’État puisque nous avons déjà financé l’essentiel de cette infrastructure en achetant nous-mêmes nos smartphones. Et ce, alors même qu’en France, la détention d’une carte d’identité n’est même pas obligatoire.

Les modalités technologiques de la gestion de crise sanitaire vont avoir des effets durables. Le taux d’équipement en smartphones a augmenté de près de dix points entre fin 2019 et début 2021. Les comportements addictifs à l’endroit de nos gadgets numériques prolifèrent. Il y a eu une banalisation de la visioconférence dans des pans entiers de nos activités sociales.

C’est à de véritables mutations anthropologiques que nous assistons. Il faut se souvenir des déclarations de Christophe Castaner ou de Thierry Breton qui, en mars 2020, juraient que le passe chinois ne correspondait pas à nos « valeurs européennes ». Depuis, le passe sanitaire a bel et bien été introduit et constitue un prélude aux usages à venir de l’identité numérique, et tout cela nous met clairement sur le chemin de la Chine. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir la présentation que l’entreprise Thales fait de son « Digital Wallet », sur lequel la Commission européenne prend modèle pour établir de nouvelles normes techniques.

On peut aussi lire le rapport sénatorial de juin 2021 sur les outils technologiques dans la gestion des crises sanitaires. Disant vouloir envisager « le pire », les auteurs n’y vont pas par quatre chemins pour faire de l’Empire du milieu un modèle à suivre. Ils y vantent l’intérêt de l’identité numérique et de l’interconnexion des fichiers pour la gestion des populations, par exemple pour mettre en œuvre de manière centralisée, à distance et en temps réel, des mesures coercitives telles que la désactivation du permis de conduire, des titres de transport ou même des moyens de paiement. Le tout au nom de « l’efficacité ».

Cette crise sanitaire a également prolongé le repli sur la sphère privée et l’atomisation caractéristiques des sociétés occidentales. Cela contribue à faire échec aux modalités d’actions collectives et, en lien avec de nombreuses restrictions apportées aux libertés publiques, participe du processus de dépolitisation.

Dans un discours prononcé en septembre 1979 lors d’un colloque intitulé « Informatique et société », le président de la République de l’époque, Valéry Giscard d’Estaing, alertait sur « l’informatisation non maîtrisée » et le risque d’une « suprême aliénation ». Il redoutait que « l’homme » devienne un simple « consommateur d’images et de signes, placé devant un écran universel capable de solliciter tous les savoirs, toutes les mémoires et tous les services ». Il poursuivait en expliquant qu’« il n’y aurait plus besoin pour lui de se déplacer : l’enseignement, les achats, les consultations médicales, et même une grande partie des activités professionnelles se feraient à domicile ». En à peine une génération, ce qui était encore un horizon dystopique lointain pour les élites réformatrices de l’époque est pour une bonne part devenu le monde dans lequel nous vivons.

Après le débat opposant liberté et sécurité en matière sécuritaire, les Français et les Françaises sont désormais sommé·es de faire un choix entre leur santé et leurs libertés. Est-ce un nouveau front qui s’ouvre pour les libertés publiques ?

La santé de la population en est toujours passée par les institutions policières et militaires. C’est ce que montre Michel Foucault, dont les analyses sur les liens entre surveillance, santé et pouvoir ont été largement confirmées par la crise en cours. Dans Surveiller et Punir (1975), Foucault comparait les stratégies de pouvoir expérimentées pour gérer les épidémies de peste à celles utilisées auparavant contre les lépreux. Ces dernières étaient marquées par un « grand renfermement », que Foucault liait au régime de pouvoir féodal. Les lépreux étaient bannis de la vie civile et contraints de vivre au-delà des portes de la ville. Une logique d’exclusion qui visait à maintenir la « pureté » de la communauté politique.

Plus tard, à partir de la fin du XVIIe siècle, dans le cadre de la lutte contre les épidémies de peste, Foucault constate un changement de stratégie : cette fois, les autorités publiques choisissent de mettre en place de multiples niveaux de « quadrillage spatial » et de surveillance. Selon le philosophe, ces nouvelles stratégies offraient une version canonique du régime de pouvoir disciplinaire, qui prendra son essor au XIXe siècle, en lien avec le développement du capitalisme industriel et des grandes bureaucraties d’État.

Dans le sillage de ces épidémies de peste, les sociétés occidentales connurent l’expérimentation, la systématisation et la normalisation de nouvelles mesures policières. Par exemple, lorsque le virus de la peste a ravagé la ville de Marseille à partir de l’année 1720, les personnes qui devaient quitter la ville devaient fournir des « bullettes de santé » – des papiers qui attestaient de leur bonne santé. Pendant ce temps, alors que l’armée mettait en place un « cordon sanitaire » pour isoler la partie sud du royaume et contenir l’épidémie, les autorités centrales expérimentaient les papiers d’identité pour suivre les populations mobiles à travers le pays et détecter les fugitifs, mendiants ou malades potentiels.

Au milieu du XIXe siècle, de nouvelles crises sanitaires vont à nouveau conduire à des innovations dans les pratiques de gouvernement, préfigurant un régime de pouvoir de type sécuritaire. À l’époque, les quarantaines étaient considérées comme archaïques, et les autorités publiques cherchèrent à s’orienter vers une régulation plus fine, plus individualisée et plus libérale des flux de population, tandis que des mesures les plus coercitives étaient maintenues le long des routes commerciales ou dans les colonies.

À l’ère néolibérale, bien qu’ils coexistent avec la mise au ban caractéristique du régime féodal et avec les mécanismes disciplinaires, ces dispositifs sécuritaires sont devenus dominants. Aujourd’hui aiguillés par les sciences comportementales, ils s’appuient très largement sur l’informatique pour gouverner une population mobile et orienter ses conduites en modifiant l’architecture des choix individuels, à l’image des applications de backtracking. Les techniques de nudge [une technique d’économie comportementale visant à orienter les choix des personnes et utilisée par le gouvernement durant la crise– ndlr], dont la philosophe Barbara Stiegler a souligné l’importance dans le cadre de cette gestion de crise, en sont aussi une illustration.

On aurait pu s’attendre à ce que la réaction soit de former des infirmières et d’ouvrir des lits d’hôpitaux. Or, à la place, on a déployé des instruments sécuritaires qui pourront être encore amplifiés lors des prochaines crises qui ne manqueront pas de frapper. Car il est désormais patent que la gestion de crise devient un mode de gouvernement « normal ».

Les libertés publiques héritées des luttes démocratiques des siècles passés risquent de ne pas peser lourd face à ce nouvel état de fait. Là encore, Foucault l’avait bien repéré en parlant de la « sollicitude omniprésente » du pouvoir. En 1977, il expliquait qu’« un État qui garantit la sécurité est un État qui est obligé d’intervenir dans tous les cas où la trame de la vie quotidienne est trouée par un événement singulier, exceptionnel ». Dès lors, poursuivait-il, « il faut bien des espèces d’interventions, dont le caractère exceptionnel, extra-légal, ne devra pas paraître du tout comme signe de l’arbitraire ni d’un excès de pouvoir, mais au contraire, d’une sollicitude ».

C’est bien cette image de sollicitude que le gouvernement cherche à donner, et c’est au nom de cette sollicitude que l’état d’urgence pollue le droit commun. Mais l’on sent bien que tout cela ne vise pas tant à préserver notre santé, notre bien-être, nos libertés ni même les conditions de vie sur terre, qu’à consolider les fondements d’un certain ordre social.

Mais, face à une crise sanitaire inédite d'une telle gravité, aurait-on pu faire autrement ?

Clairement, en particulier à l’heure où le variant Omicron a une dangerosité moindre et où la pression hospitalière retombe, on pourrait faire autrement qu’imposer le passe vaccinal. De manière plus générale, bien sûr qu’il existe des alternatives aux politiques sécuritaires, d’autres manières de faire pour affronter une épidémie, des attentats terroristes, ou même le changement climatique.

Le problème, c’est que dans notre régime technocratique, le solutionnisme techno-sécuritaire se présente à chaque fois comme la seule et unique solution aux problèmes qu’il engendre, et ce faisant, il paralyse complètement nos imaginaires politiques. Et en dépit de mobilisations inventives qui tentent d’esquisser des alternatives, l’espace politique et médiatique dominant ne leur laisse quasiment aucune place.

À moyen terme, si l’on veut résister à ces tendances, il me semble fondamental de commencer par revendiquer le démantèlement de ce qui a été mis en place au fur et à mesure de la crise – par exemple, exiger des réunions en chair et en os au lieu des visioconférences systématiques, refuser les menus via des QR codes dans les restaurants, toutes ces petites choses nouvelles auxquelles nous sommes censés nous habituer, et qu’il faut choisir de refuser. Dans les différentes facettes de nos existences, nous devons faire un bilan critique de la place démesurée prise par les technologies numériques, repérer les tendances politiques funestes dont elles sont parties prenantes, et mettre en œuvre des stratégies pour s’en déprendre.

Jérôme Hourdeaux

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