En AG, les étudiants de Nanterre maintiennent le blocage

Par

En assemblée générale, les étudiants de Nanterre ont voté la poursuite du blocage jusqu’au 2 mai. En pointe dans la contestation contre la loi Orientation et réussite des étudiants, l'université fait partie des quatre établissements totalement bloqués en France. L’intervention policière de la semaine dernière a laissé des traces.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Le problème des éléments de langage, c’est qu’ils finissent par imprimer. Emmanuel Macron n’aurait peut-être pas dû traiter à deux reprises les étudiants mobilisés d’agitateurs professionnels, puisque l’expression était sur toutes les lèvres, lors de l’assemblée générale du jeudi 19 avril à l’Université de Nanterre. « Pour une poignée d’individus, on est nombreux », ironise Moïra. Depuis deux semaines, la vie sur le campus s’étire entre blocages, AG et manifestations.

Beau temps oblige, celle-ci s’est tenue en plein air sur la pelouse. À la sortie du RER, le bâtiment de l’Université Paris-X met en avant les commémorations de Mai-68. Depuis le début de l’année, les universités frémissent contre cette loi avec une accélération dans la mobilisation depuis quelques semaines. Quatre universités sur environ 70 sont toujours totalement bloquées. Et même Sciences Po, à Paris – école de l’élite républicaine par laquelle Emmanuel Macron est passé – est entré dans la danse.

À Nanterre, le 19 avril, lors de l'AG. À Nanterre, le 19 avril, lors de l'AG.
Sur le campus, une banderole tranche d’un péremptoire « Balaudé, tu n’es pas sélectionné » du nom de Jean-François Balaudé, le contesté président de l’université. Sans le vouloir, celui-ci a catalysé la mobilisation en autorisant les CRS à intervenir le 9 avril, alors que les jeunes étaient réunis en assemblée générale, au motif que des individus extérieurs se seraient mêlés aux autres. Sept étudiants ont été interpellés à la suite de cette irruption violente des forces de l'ordre. Beaucoup, dix jours après, racontent encore en être « traumatisés ». La colère n’est pas retombée. Les AG font le plein. Plus de 1 300 personnes sont présentes ce jour. Celle de mardi avait réuni 1 600 participants.

Sur le campus, quelques graffitis fleurissent, dont le très drôle « Ce tag est légitime, il a été voté en AG ». Cette question de la légitimité a largement infusé dans le débat, qui a duré plus de deux heures et demie sous le soleil tapant. Certains contestent le bien-fondé de cette forme de mobilisation. Quelques participants prévoyants ont ouvert des parapluies ainsi transformés en ombrelles.

Pour la majorité d’entre eux, les étudiants réunis ont en ligne de mire la loi ORE, Orientation et réussite des étudiants, promulguée le 8 mars. Censée remédier aux problèmes de places à l’université, la réforme introduit une forme de sélection. Devant l’assemblée, une étudiante réexplique à la tribune les dispositions de la réforme et les modifications futures de la licence. Selon elle, ce nouvel arrêté pourrait permettre de supprimer la compensation entre les matières et les rattrapages. Tous les étudiants qui prendront la parole au cours de la matinée parleront de la sélection introduite par la nouvelle loi, pour la défendre ou la combattre. Seuls la ministre et le gouvernement s’enferrent dans la dénégation.

Le fonctionnement de l’AG finit par être bien rodé. Une jeune fille mesure les temps de paroles, deux minutes, quel que soit le statut de l'intervenant. Elle brandit une feuille sur laquelle est inscrit « Une minute », puis « Trente secondes », afin de signifier à l’orateur qu'il est temps de conclure son propos, afin que ses dernières paroles ne s’envolent pas lorsque le micro lui sera retiré.

Ce matin-là, le micro a accusé quelques pannes, devenant une blague récurrente. À un moment, un jeune homme crie : « C’est Balaudé qui l’a coupé », alors que l’intervenant abordait la question de la répression policière.

Les examens sont pour le moment annulés sine die. « La ministre Vidal a voulu que les vacances et les partiels étouffent la mobilisation. Elle prend de l’ampleur ! Et pas seulement chez les étudiants, il y a les postiers, GDF, les cheminots, les avocats, Air France… », se félicite l’un des intervenants.

Les jeunes assument ce large éventail de revendications et déplorent que le gouvernement et les opposants au mouvement social utilisent cet argument pour « discréditer les luttes collectives ». Voilà pourquoi un jeune homme appelle à « politiser les pelouses et repolitiser la vie étudiante. La fac est bloquée mais nous sommes ouverts ».

Un autre réclame que les femmes de ménages précaires, « les invisibles » de l’université, soient aussi défendues car « la sélection va toucher leurs enfants ». Des applaudissements nourris s’élèvent dans la foule. Le sénateur communiste Pierre Laurent participe à l’AG. Après son intervention, il explique être venu pour protester contre l’intervention policière, arguant du fait que les campus universitaires ont toujours été protégés contre cela. Il déplore aussi le manque de moyens « matériels et humains » dans les services publics, et dans l’éducation en particulier. Le secrétaire national du PCF fustige « la surdité totale » de Frédérique Vidal.

Des étudiants belges et allemands apportent leur soutien au mouvement. Un éducateur de Clichy vient parler des quartiers populaires. David Pijoan, professeur dans un lycée de Colombes, membre actif du collectif Touche pas ma ZEP qui lutte pour que les lycées des quartiers populaires soient classés en réseau d’éducation prioritaire, a expliqué de son côté que ses collègues et lui ont décidé « collectivement » de donner des « avis très favorables » à tous les élèves, quel que soit leur niveau, afin de ne pas les pénaliser dans la constitution de leur dossier pour Parcoursup. « Il faut avoir bac + 28 en droit administratif pour remplir ce dossier », se moque l’enseignant.

Cette démarche de résistance ressemble à celle des enseignants des universités, qui ont décidé de s’affranchir des consignes pour ne pas classer les dossiers des bacheliers en les mettant premiers ex æquo.

Un professeur prend la parole à l’AG et exprime les revendications du corps enseignant. Outre la désormais classique demande d’abandon de Parcoursup, il appelle à ne pas classer les dossiers des étudiants et souhaite l’abrogation pure et simple de la loi ORE. Réunis en assemblée générale un peu plus tôt, les personnels réclament des « états généraux de l’université ». Dans un sublime lapsus, on entend plutôt « états généreux ». L’université se meurt du sous-investissement, constatent plusieurs orateurs.

Un étudiant réclame dix milliards sur cinq ans pour l’université et conseille le visionnage d’une émission de la journaliste Élise Lucet consacrée au CICE (crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi), lequel permettrait de doter convenablement l’université selon lui. Actuellement, le gouvernement promet un milliard « lissé » sur tout le quinquennat.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale