Les premières découvertes des perquisitions Mélenchon

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Deux surprises ont émané des perquisitions dans l’enquête sur le financement de La France insoumise. La première est la proximité de Jean-Luc Mélenchon et de la communicante Sophia Chikirou, au cœur des investigations, qui se trouvait au domicile de l’ancien candidat mardi matin à l’aube. La seconde est la découverte de plus de 12 000 euros en liquide au domicile d’un des plus anciens proches du leader insoumis.

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La vague de perquisitions menées, mardi 16 octobre, au domicile de Jean-Luc Mélenchon, chez plusieurs de ses proches ainsi qu’au siège de son parti, La France insoumise, a permis aux policiers de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) de faire de surprenantes découvertes, selon des informations recueillies par Mediapart.

La première d’entre elles concerne le personnage central de l’une des deux enquêtes judiciaires qui visent actuellement la galaxie Mélenchon. Il s’agit de Sophia Chikirou, ancienne directrice de la communication du leader insoumis pendant la campagne présidentielle de 2017, dont la société, Mediascop, a été financièrement, dans le même temps, la bénéficiaire en tant que prestataire privilégié.

Jean-Luc Mélenchon a maintenu, jeudi 18 octobre, sa dénonciation d'une « police politique » lancée contre lui dans le cadre d'un « traquenard », à l'issue de son audition par les enquêteurs de l'Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières (OCLCIFF).  Photo prise le 18 octobre 2018. © REUTERS/Gonzalo Fuentes Jean-Luc Mélenchon a maintenu, jeudi 18 octobre, sa dénonciation d'une « police politique » lancée contre lui dans le cadre d'un « traquenard », à l'issue de son audition par les enquêteurs de l'Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières (OCLCIFF). Photo prise le 18 octobre 2018. © REUTERS/Gonzalo Fuentes

Au centre d’une enquête préliminaire du parquet de Paris pour « escroquerie », « abus de confiance », « infraction à la législation des campagnes électorales » et « travail dissimulé aggravé », Sophia Chikirou est soupçonnée d’avoir empoché par l’intermédiaire de cette société dont elle est la seule actionnaire des gains indus, voire d’avoir surfacturé plusieurs prestations durant la campagne électorale.

Quelle ne fut pas la surprise des enquêteurs quand ce 16 octobre, au petit matin – il était 7 heures –, ils ont découvert Sophia Chikirou au domicile personnel de Jean-Luc Mélenchon.

Le patron de La France insoumise et la communicante entretiennent en réalité de longue date, selon nos informations, une relation extra-professionnelle. Celle-ci pourrait relever de la seule vie privée des deux intéressés mais prend désormais, à la lueur des investigations judiciaires, une dimension d’intérêt général.

De fait, si l’enquête devait confirmer le soupçon qui a présidé à son ouverture, cela signifierait que les sommes incriminées perçues par Mme Chikirou l’auraient été à l’occasion d’une campagne présidentielle dirigée par un homme politique avec lequel elle partage une relation intime régulière.

Sollicités à plusieurs reprises par Mediapart, ni Jean-Luc Mélenchon (entendu par les enquêteurs le 17 octobre) ni Sophia Chikirou (entendue ce 19 octobre) n’ont donné suite. Interrogé ce vendredi durant une conférence de presse sur la nature de sa relation avec Mme Chikirou, Jean-Luc Mélenchon a toutefois répondu : « Excellentes, monsieur. » Avant d’ajouter : « Si vous voulez faire remarquer qu’elle est une femme et que je suis un homme et que, peut-être, cela pourrait entendre [sic] quelque chose, je vous rappelle quel est mon statut [d’état civil]. Vous le connaissez ? » Il a précisé lui-même qu’il était officiellement célibataire, qualifiant les questions de la presse sur ce sujet d’« insidieuses ».

Que ce soit à La France insoumise ou au sein du Média, organe audiovisuel soutenu par les Insoumis qu’elle a fondé puis dirigé avant qu’une crise interne n’éclate notamment sur fond de soupçons financiers, Sophia Chikirou est devenue ces dernières années un rouage central de la stratégie politique de Jean-Luc Mélenchon. Mais aussi un tabou en interne du fait de sa relation particulière avec lui.

Ancienne militante fabiusienne passée chez Jean-Marie Bockel, ex-socialiste devenu secrétaire d’État de Nicolas Sarkozy, Sophia Chikirou avait soutenu la « volonté de réforme » de l’ancien chef de l’État en 2007. En 2012, elle est devenue chargée des relations avec la presse de Jean-Luc Mélenchon, puis a effectué des missions en Équateur et observé la campagne de Bernie Sanders aux États-Unis, avant de revenir au cœur de la stratégie de La France insoumise pour 2017.

Pour cette nouvelle campagne, sa société Mediascop, dont elle est la patronne et l’unique actionnaire, a pris en main toute la communication qu’elle a facturée au candidat. Mais Sophia Chikirou n’était pas un prestataire comme les autres puisqu’elle occupait aussi la fonction de directrice de communication de la campagne. C’est-à-dire à la fois prestataire d’une campagne dont elle était aussi une dirigeante.

Sur l’ensemble de la campagne, son entreprise a livré pour 1,161 million d'euros de prestations de communication, soit plus de 10 % du coût total de la campagne de Jean-Luc Mélenchon, réparties en deux grosses factures de plusieurs pages, adressées à LFI fin 2016 et au printemps 2017 (voir le détail ici).

Au cours de son examen, la Commission nationale des comptes de campagne (CNCCFP) avait contesté quelques prestations vendues par Mediascop et facturées au-dessus de sa « grille tarifaire » pour un surcoût estimé de 35 000 euros. Mais les factures rédigées par Sophia Chikirou ont depuis soulevé de nouvelles questions.

Jean-Luc Mélenchon et Sophia Chikirou, le 22 avril 2012. © Reuters Jean-Luc Mélenchon et Sophia Chikirou, le 22 avril 2012. © Reuters

Dans une enquête publiée ce vendredi matin 19 octobre, la cellule investigation de Radio France a pointé plusieurs lignes de dépenses originales, comme le sous-titrage de vidéos de campagne, facturé 200 euros par minute à l’association de financement. Le travail personnel de Sophia Chikirou aurait été valorisé à « près de 120 000 euros sur les factures de Mediascop », soit 15 000 euros mensuels en moyenne pour huit mois de campagne, a calculé Radio France. Les autres salariés de la campagne étaient bien moins rémunérés.

En mars dernier, à l’occasion de nos premières recherches sur les facturations de Mediascop, Manuel Bompard, le directeur de la campagne présidentielle, nous avait déclaré ne pas connaître les marges dégagées par ce « prestataire extérieur », qui se trouvait être pourtant l’une de ses principales collègues au quotidien à l’intérieur du mouvement…

Au lendemain de la campagne présidentielle, la communicante se lance dans un nouveau projet : la création d’une webtélé « humaniste, antiraciste, écologiste et féministe ». En janvier 2018, La France insoumise avait invité par mail ses quelque 500 000 soutiens à appuyer « l’appel de Sophia Chikirou ».

Mais le 4 juillet 2018, sept mois seulement après le lancement de ce nouveau média financé par les dons de milliers de particuliers, Sophia Chikirou quitte le navire dans un contexte de crise sociale, éditoriale et financière. La webtélé est en difficulté financière et une pétition circule en interne contre le modèle de gouvernance de la communicante, qui prend finalement les devants en annonçant son départ auprès de Jean-Luc Mélenchon pour les élections européennes de 2019.

Un mois plus tard, la nouvelle direction du Média conteste la gestion financière de Sophia Chikirou et bloque un virement de 67 146 euros vers Mediascop. Dans les colonnes de Mediapart, la journaliste Aude Lancelin interprète la manœuvre « comme une volonté de tuer le Média » alors que Chikirou défend la réalité des prestations. Les deux camps menacent de saisir les tribunaux.

Mais au-delà du cas de Sophia Chikirou, une autre découverte inattendue a eu lieu durant la vague de perquisitions du mardi 16 octobre. Dans le département de l’Essonne, les policiers sont en effet tombés sur plus de 12 000 euros en liquide au domicile d’un ami et collaborateur de toujours de Jean-Luc Mélenchon, un certain Pierre Moro.

Deuxième surprise, et de taille : l’intéressé, surnommé “Pelou” par le héraut insoumis, a indiqué que cette coquette somme lui avait été confiée par la trésorière historique de M. Mélenchon, Marie-Pierre Oprandi – elle fut la mandataire financière de la campagne de 2017 –, qui lui avait demandé de la conserver discrètement. Ce qui laisse supposer que son origine, sa destination ou les deux pourraient être problématiques, selon nos sources.  

Sollicitée à plusieurs reprises, Marie-Pierre Oprandi n’a pas souhaité répondre aux questions de Mediapart. Pierre Moro n’a quant à lui pu être joint directement, mais nous avons demandé à plusieurs responsables de La France insoumise, à commencer par son secrétaire général, Manuel Bompard, de lui transmettre nos questions. Aucune suite ne fut donnée non plus.

Dans Mélenchon, à la conquête du peuple (Robert Laffont), les journalistes Stéphane Alliès (co-directeur éditorial de Mediapart) et Lilian Alemagna (de Libération) présentent Pierre Moro comme « le dernier des amis d’enfance épargné par les multiples ruptures qui ont rythmé la vie politique et personnelle de Jean-Luc Mélenchon ».

Ami de lycée de Mélenchon, il n’a jamais quitté l’entourage du leader insoumis avant de prendre sa retraite en juillet 2011. Il fut tour à tour son chauffeur, son assistant mais aussi son chef de cabinet adjoint au ministère de l’Enseignement professionnel (2000-2002), prêt à toutes les tâches militantes pour celui qu’il aime à surnommer « le patron ».

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