Lafarge, la multinationale qui finançait l’État islamique Enquête

Pourquoi l’ex-PDG de Lafarge échappe à la détention provisoire

Évoquant des « risques majeurs » de concertation frauduleuse, de pression ou d’intimidation financière sur des témoins, la juge Charlotte Bilger a réclamé le placement en détention provisoire de Bruno Lafont, mis en examen pour « financement du terrorisme ». En vain.

Fabrice Arfi

19 décembre 2017 à 08h47

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

La magistrate a pris soin de souligner les mots qui fâchent : « Au regard de l’ensemble de ces éléments, il y a fortement lieu de redouter une concertation frauduleuse entre les personnes mises en examen et/ou des pressions ou intimidations – notamment d’ordre financier – de la part des autres protagonistes de la procédure, ce qui constitue, au regarde de la dynamique actuelle de l’enquête, un risque majeur pour les investigations en cours, en France et à l’étranger. »

Le 8 décembre, dans son cabinet du pôle financier du tribunal de Paris, la juge d’instruction Charlotte Bilger signe un document rare : une demande de placement en détention provisoire d’un ancien patron du C.A.C. 40. Sa requête est adressée au juge des libertés et de la détention (JLD) qui a finalement rejeté la demande de sa collègue et laissé l’intéressé en liberté.

Bruno Lafont, ancien PDG de Lafarge, mis en examen pour « financement du terrorisme », le 18 février 2015. © John Schults/Reuters

L’homme visé s’appelle Bruno Lafont. Celui qui fut entre 2007 et 2015 le PDG de la multinationale Lafarge, leader mondial du ciment, vient, ce 8 décembre, de sortir de 3 heures 40 d’interrogatoire judiciaire, qui font eux-mêmes suite à 48 heures de garde à vue. L’affaire est gravissime. Bruno Lafont a notamment été mis en examen des chefs de « financement d’une entreprise terroriste » et de « mise en danger de la vie d’autrui ».

Le groupe Lafarge est soupçonné d’avoir, sous son autorité, entre 2011 et 2015, financé plusieurs organisations terroristes, dont l’État islamique (EI), dans le seul but de maintenir l’activité d’une usine en Syrie. Les sommes en jeu sont vertigineuses : la juge Bilger, assistée de ses collègues David de Pas et Renaud Van Ruymbeke, enquête sur 15,3 millions de dollars suspects, comme Mediapart l’a déjà révélé.

Il est chronologiquement – et chronologiquement seulement à ce stade de l’enquête – difficile de ne pas faire un lien entre l’argent noir versé en Syrie entre 2011 et 2015, qui accable le géant Lafarge, et la campagne d’attentats du 13-Novembre, qui a plongé Paris et Saint-Denis dans le sang, fin 2015. La juge Bilger semble en avoir bien conscience. C’est pourquoi elle écrit dans sa demande de placement en détention : « Le montant global et la durée de ces financements sont susceptibles d’avoir permis de pérenniser l’occupation territoriale de la Syrie, au plan logistique et militaire, par l’organisation État islamique et de permettre à ce groupe terroriste de planifier et de réaliser des opérations violentes sur zone et à l’étranger, y compris en France. »

Y compris en France, donc.

Devant les enquêteurs de la douane judiciaire puis des juges d’instruction, plusieurs dirigeants de Lafarge mis en cause ont entraîné par le fond Bruno Lafont en l’accusant d’avoir eu une parfaite connaissance des schémas de financement de groupes terroristes – et de les avoir validés.

Ainsi, Christian Herrault, ancien directeur adjoint opérationnel, a-t-il, selon les juges, « clairement mis en cause Bruno Lafont en précisant que ce dernier était pleinement informé de l’ensemble des faits incriminés ». Les deux hommes faisaient notamment tous les mois des points de situation au cours desquels le PDG n’aurait rien ignoré de l’inavouable du dossier syrien. L’enquête judiciaire a aussi établi que Bruno Lafont se faisait communiquer les procès-verbaux du comité de sécurité du groupe sous pli fermé confidentiel.

Bruno Lafont, lui, jure n’avoir découvert la réalité délictuelle de la situation syrienne de Lafarge qu’en août 2014, un mois avant que l’usine de Jalabiya, située à 90 kilomètres de Raqqa, alors « capitale » de l’État islamique, ne soit prise d’assaut par des milices de l’EI.

« Le seul fait de voir associer le nom de Lafarge à Daech est très difficile, voire bouleversant. […] Il était inconcevable qu’un accord pouvait être conclu avec Daech », a-t-il insisté devant les magistrats durant son interrogatoire dit de première comparution, le 8 décembre. Alors que son ancien directeur adjoint des opérations assure qu’il avait été informé dès l’automne 2013 des financements de l’EI ou du Front Al-Nosra, Bruno Lafont assure sur procès-verbal : « Ce n’est pas exact. » L’ex-PDG de Lafarge ajoute : « Il y a beaucoup de choses que je n’ai pas su et qui m’ont peut-être été cachées et cela me conduit à penser que l’on ne m’a pas tout dit. »

De l’enquête judiciaire, il ressort aujourd’hui que Lafarge fut prêt à tout pour maintenir son activité syrienne dans un but purement financier. De la cupidité au financement du terrorisme… L’usine de Jalabiya, acquise en 2007 mais inaugurée en 2010 après de longs travaux, a en effet représenté pour le groupe Lafarge un investissement de 700 millions de dollars, financé grâce à divers prêts auprès de multiples créanciers. « Je suis choqué de voir que l’on qualifie Lafarge de mercantile », s’est défendu Bruno Lafont devant les juges.

Les critères de la détention provisoire – c’est-à-dire être envoyé en prison avant même d’avoir été jugé – sont multiples, selon l’article 144 du code de procédure pénale. Il y en a sept au total, qui n’ont pas besoin d’être tous remplis pour justifier la mesure. On trouve aussi bien la nécessité de mettre fin à un trouble « exceptionnel et persistant » à l’ordre public, de garantir que le mis en cause soit à la disposition de la justice en évitant sa fuite, que celle d'empêcher des pressions sur des témoins, la destruction de preuves ou une concertation « frauduleuse » entre suspects.

Or, à lire ses écrits, la juge Bilger semble très remontée contre les multiples embûches qui parsèment son enquête. « En dépit de la coopération [avec la justice – ndlr] alléguée et annoncée, le groupe Lafarge semble en l’état distiller les éléments en sa possession dans un objectif premier de maîtrise. En effet, des éléments essentiels ne se trouvaient plus au sein du siège [lorsque celui-ci a été perquisitionné – ndlr] », note la magistrate. Celle-ci dit encore que « l’intégralité de la comptabilité susceptible d’impliquer la personne morale n’a pas été davantage transmise ».

Deux mis en examen ont également fait état de proposition d’accord financier pour acheter leur silence ; l’un d’entre eux a même parlé d’accord « ignominieux ». « L’accord proposé, cela ne va pas du tout », a convenu sur procès-verbal Bruno Lafont, qui assure avoir pour sa part quitté Lafarge avec une indemnité de 6 millions d’euros liée « complètement » à la fusion avec le géant suisse Holcim et en rien avec le dossier syrien.

Concernant Bruno Lafont personnellement, la juge Bilger évoque une rencontre récente au bar d’un palace parisien entre l’ex-PDG de Lafarge et l’un des actionnaires actuels du cimentier, Nassef Sawaris, durant laquelle la question syrienne a été abordée. Mais aussi un dîner, en mai 2014, entre le même Lafont et l’intermédiaire Firas Tlass, qui fut le coupe-circuit utilisé en Syrie par Lafarge pour payer les organisations terroristes. « Ce dîner n’a jamais eu lieu », a assuré Bruno Lafont, qui ne dément toutefois pas qu’il ait été programmé, mais pas par lui.

Ce sont tous ces éléments qui, mis bout à bout, constitueraient « un risque majeur pour les investigations en cours », selon la juge, et justifieraient un placement en détention de Bruno Lafont. La même demande a été formulée à l’encontre d’autres dirigeants de Lafarge mis en examen, sans qu'aucune n’ait été suivie.

Contacté par Mediapart, l’avocat de l’ex-PDG de Lafarge, Me Hervé Temime, a estimé que « les motifs avancés [par la juge dans sa demande de placement en détention – ndlr] étaient aberrants ». « Cette demande n’avait aucun sens et le JLD s’est conformé strictement aux dispositions de l’article 144 du code de procédure pénale », s’est-il félicité.

De leur côté, Mes Marie Dosé et William Bourdon, l’avocate et le représentant de l’ONG Sherpa, qui est à l'origine de la procédure judiciaire contre le cimentier, ont estimé, mardi 12 décembre lors d’une conférence de presse, que « les citoyens souffrent du fait que le principe d’égalité devant la loi ne soit pas vraiment effectif. Tant mieux que M. Bruno Lafont n’ait pas été placé en détention, mais cela doit s’appliquer à tous ».

Fabrice Arfi


Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.


67 commentaires

Aujourd’hui sur Mediapart

Voir la Une du Journal

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne