Qui peut croire en la «réinvention» de Macron?

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Le président de la République assure que rien ne sera plus jamais comme avant la crise sanitaire provoquée par le Covid-19. Mais tout, dans ce qu’il dit ou fait, laisse présager du contraire. D’autant que le même homme avait lancé les mêmes promesses de changement… il y a un an et demi, en plein mouvement des « gilets jaunes ».

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Emmanuel Macron l’avait assuré : « Nous ne reprendrons pas le cours normal de nos vies, comme trop souvent par le passé dans des crises semblables, sans que rien n’ait été vraiment compris et sans que rien n’ait changé. » C’était le 10 décembre 2018, en plein mouvement des « gilets jaunes ». S’exprimant depuis l’Élysée, le président de la République avait pris le ton des grands jours pour amorcer ce qu’il allait bientôt baptiser « l’acte II » de son quinquennat. Au sortir d’une telle crise, il le promettait, plus rien ne serait comme avant.

Un an et demi après, le chef de l’État l’a de nouveau répété : « Sachons, dans ce moment, sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer – et moi le premier. » Cette fois, la crise est sanitaire – elle sera aussi économique et sociale –, mais les mots sont les mêmes. Dans la majorité, chacun esquisse ses plans pour l’après. Toutes les options institutionnelles sont ressorties des tiroirs : le remaniement, le référendum et la dissolution. « Il ne faut rien écarter », affirme le chef de file des eurodéputés La République en marche (LREM) Stéphane Séjourné.

La même petite musique émerge des mêmes petits couloirs ministériels. Il faut tout repenser, retrouver « le dépassement » de 2017, ne se fermer aucune porte. La perspective de 2022 est déjà dans toutes les têtes. Ce coup-ci, ce sera pour de bon. D’ailleurs, les macronistes parlent aujourd’hui de l’« acte III » comme d’une évidence, alors qu’on peine à comprendre à quel moment s’est vraiment joué l’acte II. Les acteurs n’ont pas bougé, les dialogues non plus. Depuis les gilets jaunes, il y a certes eu un « grand débat », mais à quoi a-t-il servi sinon à refaire une campagne à mi-mandat ?

Emmanuel Macron à la cellule interministérielle de crise de Beauvau, le 13 mai. © AFP Emmanuel Macron à la cellule interministérielle de crise de Beauvau, le 13 mai. © AFP

Il y a aussi eu quelques mea culpa d’Emmanuel Macron sur ses « petites phrases » et cette fâcheuse tendance qu’il a à se mêler de tout, quitte à court-circuiter l’ensemble du système. Mais la nature a rapidement repris le dessus. Les plus tatillons rappelleront aussi que le premier ministre avait prononcé un deuxième discours de politique générale dans lequel il promettait « un profond changement de méthode » afin de « remettre l’humain au cœur de nos préoccupations ». Et ensuite ?

Ensuite, l’exécutif a continué à imposer son projet au pas de charge, sans en modifier une seule virgule. « C’est pour le mettre en place que nous avons été élus », insistent en permanence les membres du gouvernement et de la majorité, la présence de l’extrême droite au second tour de la présidentielle de 2017 étant sans doute un mirage collectif. Les corps intermédiaires, à qui l’on avait garanti une meilleure écoute, n’ont pas tardé à se rendre compte de la supercherie.

Il leur a suffi de voir entrer en vigueur, en novembre 2019, la réforme de l’assurance-chômage, qualifiée de « tuerie » par le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, pour comprendre que les promesses n’étaient pas au rendez-vous. S’est ensuivi l’épineux dossier des retraites et sa mobilisation sociale sans précédent, qui a finalement débouché sur un 49-3, dégainé deux semaines avant que la France ne soit confinée. Une démonstration par l’exemple que rien, sur le fond comme sur la forme, n’avait réellement changé.

Pourtant, les ministres le juraient à l’époque : les revendications sociales avaient été entendues et tout était désormais fait dans les règles de l’art, y compris la réforme du système de santé et le plan d’urgence pour l’hôpital présenté fin novembre 2019. Au gouvernement, tous vantaient le caractère « exceptionnel » des mesures annoncées. Du jamais vu. Un « signe inédit de confiance du gouvernement envers l’hôpital public », pour reprendre les mots d’Édouard Philippe. Il aura fallu une pandémie mondiale – et une confrontation avec des infirmières – pour qu’Emmanuel Macron consente finalement à reconnaître mezza voce « une erreur dans la stratégie ».

Un « plan massif » pour l’hôpital a été promis dès la fin du mois de mars, mais « il n’y a encore rien de très concret », déplore le collectif Inter-Urgences. L’Élysée reconnaît d’ailleurs que la réflexion sur la gouvernance hospitalière n’en est qu’à ses « prémices ». La mise en place de la deuxième partie de la réforme de l’assurance-chômage, qui touchera les plus fragiles des précaires, a été renvoyée à la rentrée de septembre. Quant au projet de loi retraites, il est pour l’heure suspendu, le délégué général de LREM, Stanislas Guerini, se demandant s’il ne faudrait pas le reporter « dans le cadre d’un nouveau projet présidentiel ».

L’idée même d’organiser une campagne autour d’un sujet qui a autant mobilisé les Français contre lui en dit long sur la capacité qu’ont certains macronistes de sentir le pays dans lequel ils évoluent. Tout comme le fait qu’une centaine de députés de la majorité aient envisagé que les salariés du privé et du public puissent donner des congés payés aux soignants. À entendre ces propositions, mais aussi à voir la façon dont plusieurs ministres se félicitent des trois premières années du quinquennat – « nos réformes économiques nous ont permis de gérer la crise », glisse l’un d’entre eux –, on en viendrait presque à croire qu’on vit sur Jupiter – la planète.

Car si la crise a donné raison à quelqu’un, c’est bien à tous ceux qui expriment leur colère dans la rue depuis des mois. A contrario, elle a non seulement révélé la faiblesse des politiques décidées d’en haut, mais elle a aussi mis au jour les arrangements d’un pouvoir incapable de se remettre en question lorsqu’il est pris en défaut. À ce titre, le sujet des masques est un exemple on ne peut plus criant. Pendant plusieurs semaines, l’exécutif n’a cessé de mentir pour cacher une pénurie s’étalant aux yeux du monde. Lundi soir, sur BFMTV, Emmanuel Macron a renoué avec ce que l’écrivain Jérôme Ferrari appelle l’« exercice constant du déni », en assurant face caméra qu’il n’y avait « jamais eu de rupture » de stock.

Ces propos ont légitimement indigné l’opposition. Ils ont surtout confirmé que le chef de l’État n’avait tiré aucune leçon de la période, car il ne s’exprimerait pas comme il le fait s’il avait réellement pris la mesure de ce qui se joue dans la société, où le rejet est tel qu’il paraît sans retour. Lui qui avait affirmé, lors de ses vœux pour 2019, qu’« on ne bâtit rien sur des mensonges ou des ambiguïtés » continue de jouer les fauteurs de troubles. Tout au long de la crise, il s’est costumé, tantôt en chef de guerre, tantôt en coach culturel appelant à « enfourcher le tigre », là où les atours d’un président de la République auraient sans doute suffi.

Ses différentes prestations ont plongé une partie de ses soutiens dans un abîme de consternation. Mais lui ne voit toujours pas le problème. De même ne comprend-il pas que le personnel soignant se moque éperdument des médailles qu’il envisage de leur remettre. Toute la déconnexion du pouvoir tient pourtant dans ce symbole : ceux grâce auxquels « la nation tient », comme Emmanuel Macron semble en avoir brutalement pris conscience, ne sont pas des enfants qui attendent une récompense en bronze ou vermeil.

Ceux qui défilent dans les rues le 1er-Mai ne sont pas des « chamailleurs ». Ceux qui luttent depuis des années contre les politiques néolibérales qu’on leur impose n’ont pas besoin de « pédagogie » supplémentaire. Ceux qui affichent leur défiance vis-à-vis d’un État en déliquescence ne sont pas des « Gaulois réfractaires au changement ». Alors quand BFMTV l’interroge sur cette défiance qui risque fort de lui jouer des tours d’ici deux ans, le président de la République ne devrait pas répondre, le sourire aux lèvres, qu’il ne s’« interroge pas sur [ses] états d’âme ».

Effectivement, il ne s’agit pas de ses états d’âme, mais de son exercice du pouvoir. Lorsqu’il poursuit en expliquant que « nous sommes un pays qui, depuis des décennies, connaît le doute et les divisions », le chef de l’État ne fait rien d’autre que se défausser de ses responsabilités. C’est le cas depuis le début de son quinquennat : il est au cœur de tout, et pourtant, rien n’est jamais complètement de sa faute. « Je ne crois pas aux miracles, donc je pense que cette France défiante existe et n’a pas changé, dit-il encore. Ce qui est important, dans cette période, c’est que s’il doit y en avoir un dernier pour défendre la République dans toute son unité, c’est moi. » Moi, moi, moi. Et des millions de citoyens qui sont invisibilisés.

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