La Droite populaire recycle ses vieilles recettes pour l'été

L'aile droite de l'UMP entend bien profiter du tunnel estival pour occuper l'espace médiatique. Lionnel Luca, l'un des piliers du collectif, (res)sort de son chapeau deux propositions de loi populistes. Derrière, la même «logique» revendiquée: «La Droite populaire défend le peuple!»

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La Droite populaire rejoue sa partition de 2010. Alors que le tunnel estival commence, le collectif de l'aile droite de l'UMP a décidé d'occuper l'espace à coups de propositions de loi populistes et d'initiatives provocatrices. Profitant des vacances du gouvernement et du silence assourdissant de l'appareil UMP tenu par Jean-François Copé.

Promu ministre et briguant l'une des circonscriptions des Français de l'étranger en 2012, leur chef de file, Thierry Mariani, a eu beau mettre le pied sur le frein, Lionnel Luca, député des Alpes-Maritimes, et secrétaire national de l'UMP en charge de l'immigration, prend la relève pour assurer le buzz médiatique du collectif, appuyé par ses collègues Philippe Meunier (Rhône) et Jean-Paul Garraud (Gironde).

Pour le premier anniversaire de la Droite populaire, qui rassemble 44 députés (un huitième des 320 députés UMP), Lionnel Luca vient de (res)sortir de son chapeau deux propositions de loi chocs. Derrière, la même «logique» revendiquée: «La Droite populaire défend le peuple!» explique l'élu de Nice à Mediapart.

Première proposition, évoquée dans un communiqué, mardi 19 juillet: interdire les grèves «durant les périodes de congés scolaires et jours fériés». La mesure n'est pas nouvelle, Lionnel Luca l'avait déjà déposée en juin 2001. Mais le député a cru bon de la relancer au moment où plusieurs préavis de grève ont été déposés par des personnels d'Air France. Ses détracteurs crient à la provocation. «C'est une réponse provoc à une mesure provoc, réplique-t-il. La vraie provoc, ce sont les salariés d'Air France qui posent deux préavis de grève, foutant en l'air les vacances des salariés modestes. Ce ne sont pas les riches qui sont emmerdés, ce sont les salariés modestes qui s'entassent dans cette période!»

Une idée qui lui vient «du modèle italien», affirme-t-il. «Je suis président du groupe d'amitié franco-italienne à l'Assemblée nationale, je m'en inspire. Donc je n'invente rien, ce n'est pas un coup de réac de la Droite populaire!» Le député avait d'ailleurs soufflé son idée à son ami Thierry Mariani il y a quelques semaines. «Il était intéressé mais m'avait fait valoir qu'il y avait sans doute un obstacle juridique. J'ai fait travailler des juristes dessus, il s'agirait non pas d'une atteinte au droit de grève mais d'un aménagement. La balle est dans le camp de Thierry Mariani. C'est une question de volonté politique, mais il est tenu par son cabinet ministériel.»

Autre mesure, déposée le 13 juillet, une proposition de loi visant à «pénaliser» les «outrages et insultes à la nation française et au fait d'être français». L'idée? L'arsenal législatif protégeant les symboles de la République est important, mais insuffisant. «Le Code pénal ne vise que les outrages au drapeau et à l'hymne national. D'autre part, seules les injures prononcées au cours de manifestations organisées ou réglementées par les autorités publiques sont passibles d'une sanction», explique Lionnel Luca dans sa proposition. Le député suggère donc que «le fait d'injurier publiquement verbalement les symboles qui s'attachent à la nation française et tout particulièrement au travers de tout moyen d'expression (soit) puni de 3.750 euros d'amende et de deux mois d'emprisonnement».

Dans le viseur notamment, «ces rappeurs qui crient des "nique la France", "baise la France" et ne sont pas condamnés», estime Lionnel Luca, citant notamment le clip «Nique la France» de ZEP, qui a abouti au livre au titre semblable de Saïd Bouamama, sociologue et membre du Mouvement des Indigènes de la République.

«Pourquoi on ne respecte pas ce pays dans lequel on vit et on fait du fric?, interroge le député des Alpes-Maritimes qui estime que «l'expression culturelle a bon dos, là c'est de l'insulte culturelle!» «Je n'ai pas vu de livre "nique l'Algérie" ou "nique la Tunisie", pourquoi se le permettre ici? On condamne ceux qui attaquent certaines communautés, et c'est normal, mais on ne condamne pas ceux qui insultent la France.»

Satisfaction de Lionnel Luca, sa proposition a été suivie au-delà des rangs de la seule Droite populaire. Parmi les 50 signataires, on trouve Damien Meslot, très proche de Xavier Bertrand, le centriste Jean-Philippe Maurer, l'un des rares députés UMP à avoir voté contre la loi sur la déchéance de la nationalité en octobre 2010 (comme il s'en était expliqué sur Mediapart), le secrétaire général adjoint de l'UMP (et chef de file des libéraux) Hervé Novelli, ainsi que de purs sarkozystes comme Edouard Courtial, proche de Brice Hortefeux.

«La Droite populaire a un côté coups médiatiques, à la hussarde»

La Droite populaire a compris que les vieilles recettes fonctionnaient. En juillet 2010, le collectif s'était lancé sur l'idée d'un retour aux fondamentaux après la débâcle de l'UMP aux régionales. Il avait été largement entendu – et satisfait – avec le discours de Grenoble du 30 juillet 2010. Ce discours avait permis à Nicolas Sarkozy d'opérer une habile diversion avec l'affaire Woerth-Bettencourt et la crise économique grâce à un large virage à droite (expulsion des Roms, distinction de deux catégories de Français et annonce d'une batterie de mesures – extension des peines plancher, peines de 30 ans de prison incompressibles pour les assassins de policiers, etc.)

Depuis, la Droite populaire, qui revendique un fonctionnement «en autogestion, sans chef», maîtrise l'art du buzz. «On nous entend beaucoup plus car j'ai réussi, avec d'autres, à coaliser les énergies individuelles pour faire une task force», explique Lionnel Luca. Autre pilier du collectif, le député du Nord Christian Vanneste ne nie pas que «dans la Droite populaire, il y a du fond, mais il y a un côté "coups médiatiques", "à la hussarde"».

Quitte à marcher dans les pas de l'extrême droite. En janvier, les «quarante-quatre» ont créé un comité de soutien au journaliste et essayiste Eric Zemmour condamné pour «provocation à la discrimination raciale». Le 14 juillet dernier, ils ont marqué leur premier anniversaire en organisant à l'Assemblée nationale un «apéritif saucisson-vin rouge pour fêter dignement la fête nationale». L'allusion n'est pas anodine, ce type de manifestation est privilégié par des groupuscules d'extrême droite anti-islamistes. Il y a un an, le Bloc identitaire et Riposte laïque avaient ainsi provoqué un tollé en organisant un «apéro saucisson-pinard».

Thierry Mariani, lui, n'a pas goûté cette dernière initiative. Lundi 18 juillet, dans un entretien au Figaro, le ministre s'est chargé de recadrer ses amis. «En politique, il n'est pas interdit d'être intelligent. La Droite populaire ne doit pas être la droite de la surenchère et de la caricature», a-t-il lâché, rappelant que «la Droite populaire doit être un plus, pas un poids».

Christian Vanneste, pourtant pas avare de sorties fracassantes, reconnaît que l'idée «n'était pas très heureuse, pas très fine». «Cela a une connotation un peu caricaturale, très très allusive. Ça s'est traduit par une invitation qui ressemble à une autre, on ne peut pas être réduit à ça», explique-t-il à Mediapart. Tout en minimisant sa portée: «C'est une blague de potache. C'est un petit côté provoc des trois (organisateurs).»

D'autres membres du collectif sont plus inquiets. Sous couvert d'anonymat, un député explique au Point.fr qu'avec cet apéritif, «on fait vraiment du Front national» et que «ça va trop loin». «Ce qui est dommage, c'est qu'il y a trois ou quatre députés sur les quarante qui nous tirent sur ce terrain, qui sont partout dans la presse, comme avec leur obsession sur la suppression de la binationalité, par exemple. Il faut garder notre liberté de penser, mais sans virer à la droite réac beauf.»

Lionnel Luca, lui, se dit «mort de rire». «Si un 14 juillet on ne peut plus faire un apéro vin-saucisson! On aurait dû peut-être ajouter "pétard"?», ironise-t-il. «Il s'agissait d'un apéritif populaire, dans la tradition du Front populaire. J'ai grandi dans une famille ouvrière où c'était sauciflard-pinard. La provoc aurait été de faire cela devant une mosquée, ce n'est pas le cas.»

Pour l'élu de Nice, «Thierry Mariani a eu tort (de recadrer ses collègues - Ndlr), il est entré dans le piège des moralisateurs». Tout juste comprend-il qu'on puisse «constater la maladresse de l'appellation». «Nous, on veut assumer cela, l'adversaire, c'est l'intégrisme», dit-il rappelant qu'il a été «le seul élu de Nice à s'opposer publiquement aux soupes au cochon pour les SDF».

Son collègue du Tarn, Bernard Carayon, partage son analyse («Il n'y a pas de quoi fouetter un chat! Dans le pays de Voltaire, on n'a pas le droit de boire du vin et de manger du saucisson?») et réfute l'amalgame avec l'extrême droite («Mes électeurs ne savent pas ce que c'est que le Bloc identitaire!»). Il dénonce le fait que «la France ait conservé un bon paquet de tabous pour les uns et les autres» et rappelle que l'UMP ne s'est pas «indignée quand le premier ministre a rappelé les origines d'Eva Joly alors qu'il n'était pas forcément habile de parler de l'ancienneté».

A gauche comme à droite, les détracteurs de la Droite populaire l'accusent pourtant de braconner sur les terres du Front national. Les troupes de Mariani brandissent leurs racines «gaullistes» et assurent être une digue et non une passerelle avec le FN. «Nous avons des propositions concrètes et responsables, pas démagogiques comme celles de Marine Le Pen, qui ne veut pas le pouvoir en réalité», dit Lionnel Luca. Notre logique, c'est d'éviter de nourrir l'extrémisme. Il ne faut pas laisser le monopole de ces thèmes à l'extrême droite.»

«La Droite populaire doit devenir un mouvement dans le mouvement»

Mais même contestée, la Droite populaire gagne du terrain. Le collectif a trouvé en Claude Guéant «un excellent allier droit» (dixit Christian Vanneste), et à l'écoute de l'exécutif: Nicolas Sarkozy les a reçus en septembre et en avril à l'Elysée, François Fillon à Matignon le 30 mars. La violente réaction du premier ministre – d'habitude plus modéré – par rapport à la proposition d'Eva Joly de remplacer la parade militaire du 14-Juillet par un «défilé citoyen» n'est pas étrangère au climat instauré par le collectif (voir notre recension dans le BuissonScope). Quant à Nicolas Sarkozy, n'a-t-il pas promu leur chef de file Thierry Mariani (passé de secrétaire d'Etat aux transports à ministre), lors du dernier remaniement, fin juin?

Au sein du groupe UMP, «nos idées progressent!», se félicite Christian Vanneste. Le 6 juillet, à l'occasion d'une élection interne pour désigner un nouveau vice-président de l'Assemblée, leur candidat, Jean-Paul Garraud, a totalisé 86 voix, soit deux de moins seulement que le vainqueur, Louis Giscard d'Estaing, et deux de plus que le candidat copéiste, Yves Censi.

En un an, la Droite populaire s'est invitée dans les débats sur la sécurité et l'immigration, multipliant les amendements visant à durcir la législation. Malgré de nombreux reculs du gouvernement (comme sur la déchéance de nationalité de certains délinquants ou la double nationalité), c'est bien l'un de leurs amendements qui a abouti au durcissement de l'accès aux soins gratuits pour les immigrés en situation irrégulière (ils doivent désormais payer un «ticket d'entrée» de 30 euros pour avoir droit à l'aide médicale de l'Etat).

Dans un prérapport, rendu public par Libération le 21 juin, Claude Goasguen, rapporteur de la mission d'information parlementaire sur le droit de la nationalité, avait carrément proposé de limiter le nombre de doubles nationalités. Mais dès le lendemain, le député de la Droite populaire avait dû rétropédaler, en expliquant que le texte n'était qu'un «document de travail».

Plus généralement, le collectif de Thierry Mariani, aidé par les libéraux d'Hervé Novelli, a semé le trouble dans plusieurs conventions thématiques, destinées à préparer le projet de 2012: le débat sur l'islam en avril, la convention sur la justice sociale et le RSA en mai, et celles, plus récentes, sur la refondation sociale puis sur l'immigration (lire notre article du 6 juillet). Avec, là encore, un œil sur l'agenda médiatico-politique: A trois jours de la convention sur l'immigration, Lionnel Luca a démissionné avec fracas du bureau politique de l'UMP, avant de réintégrer son poste. Non sans avoir négocié une présence à la tribune du colloque (lire notre reportage du 7 juillet) et surtout l'organisation d'une nouvelle convention, sur la nationalité, à l'automne.

Le collectif se sent pousser des ailes et certains, comme Thierry Mariani, envisagent même son élargissement. «L'électorat s'est déplacé vers la droite (ndlr: depuis 2002). Nous sommes un certain nombre à penser que 2012 se gagnera aussi à droite», veut croire le ministre des transports, qui a lancé un appel aux «députés et élus républicains de droite qui se retrouvent dans (leurs) valeurs à les rejoindre». «La Droite populaire doit devenir un mouvement dans le mouvement, avec des sénateurs, des élus locaux, des militants. Etre le pied droit de l'UMP comme le parti radical de Borloo en est le pied gauche», souhaite Christian Vanneste.

Mais selon Jacques Myard, autre membre du collectif, «pour 95% d'entre nous, transformer la Droite Populaire en appareil, ce sera niet! Ce serait entrer dans une lourdeur administrative, on va s'épuiser!». C'est aussi l'avis de l'état-major de l'UMP. «Il y a eu des pressions de Jean-François Copé et Bernard Accoyer, rapporte Chrisrian Vanneste. Matignon est contre, l'Elysée sans doute. Ils ont peur que ça nous conduise à l'éclatement.»

Lionnel Luca lui-même concède que, «pour l'instant, on freine car on n'est pas capable de gérer cela». «Il faut être prudent, ne pas être la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, rester une petite grenouille dérangeante. Faire entendre notre petite musique. Proposons, ne soyons pas que dans la réaction.»

Le collectif planche donc sur sa contribution au projet de l'UMP et présentera «en septembre ou en octobre» «dix à quinze propositions autour de trois thèmes : autorité et République, justice sociale et équité, mondialisation et protection». «Le président de la République n'est pas sourd, il a deux oreilles, une droite et une gauche, il saura de quel côté les choses pencheront», dit Lionnel Luca.

Marine Turchi

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