Après l’attentat de Nice, le pouvoir apparaît désemparé

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Face à l’onde de choc provoquée par l’attentat de Nice, notamment à droite, François Hollande et son gouvernement peinent à trouver une réponse pour éviter l’explosion de la société française, bouleversée par le terrorisme. Certains ministres se disent « désemparés ». À l’Élysée, on appelle à la mobilisation de la société.

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« On bascule. Je ne sais pas vers où, mais on y va. » Au plus haut sommet de l’État, depuis l’attentat de Nice, l’ambiance est lourde. On entend parfois des « je ne sais pas » dans la bouche de ceux qui savent toujours. Quoi faire, quoi dire, quoi penser. Certains ministres se disent « désemparés ». Par la violence du choc, par les attaques de la droite, et par la peur que le terrorisme ne convainque une majorité de Français qu’il faut renoncer aux libertés publiques pour mieux le combattre, et que le pouvoir soit incapable de leur prouver le contraire.

Les images de l’hommage à Nice sont encore dans toutes les têtes. Lundi, la délégation officielle, emmenée par le premier ministre Manuel Valls, a été copieusement sifflée. On y a entendu des « Valls démission », des « Valls assassin ». On y a entendu des « Rentre chez toi », lancés par des Niçois (blancs) à d’autres Niçois qui leur semblaient d’origine étrangère (non blancs). Y compris à une femme qui, comme le raconte Le Point, a lâché, éplorée : « Je resterai ici, madame, car ma fille est morte ici jeudi. » « La prochaine étape, c’est une ratonnade ? » s’alarme un responsable socialiste (lire notre Boîte noire). Un député de la majorité, croisé mardi à l’Assemblée, s’inquiétait à voix haute : « Dans le Sud, où je suis élu, on pourrait avoir des fêtes de village qui se terminent par un pugilat contre des Arabes. Les gens sont complètement hystérisés. »

Un sondage du Figaro, qu’il faut évidemment interpréter avec prudence, surtout juste après un attentat aussi meurtrier, a fait le tour des ministères : l’Ifop prétend que 81 % des sondés sont prêts à accepter davantage de contrôles et une certaine limitation de leurs libertés. À l’Assemblée ou à Solférino, les responsables socialistes affirment que leurs électeurs leur font passer le même message. « On voit des gens à la télé dire qu’il faut instaurer une dictature. D’autres nous disent que rogner nos libertés, pour ceux qui n’ont rien à se reprocher, ce n’est pas un problème », témoigne un conseiller du gouvernement. C’est le risque de « “trumpisation” de la société française », dont parlent l’Élysée et Matignon ces derniers jours.

Ils sont nombreux, aussi, dans les bureaux des ministères ou à l’Élysée, à oser la comparaison avec Israël. Comme l’exemple d’une démocratie vivant avec le terrorisme au quotidien ou comme repoussoir d’un pays paralysé par la peur du terrorisme et dirigé par un gouvernement de droite et d’extrême droite.

« Dans les premiers jours, parmi les ministres, on a senti un désemparement. Sur le fond, et politiquement », explique un autre conseiller du gouvernement. Avant d’ajouter : « Personne ne s’attendait à ce que la droite soit à ce niveau de déchaînement. » Après le 13-Novembre déjà, l’unité nationale s’était rapidement fissurée mais François Hollande avait réussi à maintenir un équilibre en recevant les principaux partis politiques à l’Élysée, en réunissant le Congrès et en reprenant plusieurs propositions de l’opposition, comme la déchéance de nationalité. Cette fois, les corps des victimes gisaient encore sur la promenade des Anglais que l’ancien maire de Nice Christian Estrosi s’en prenait déjà aux effectifs de la police nationale. « Dès le soir même de l’attentat… On était sur le cul », raconte un membre d’un cabinet ministériel.

Quelques heures plus tard, Henri Guaino, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, jurait qu’il suffisait d’installer un lance-roquettes pour stopper un camion. Mais la parole la plus inquiétante, pour la majorité, est venue d’Alain Juppé qui a affirmé que si d’autres mesures avaient été prises, l’attentat aurait pu être évité. Mardi, Éric Ciotti, député des Alpes-Maritimes, a été encore plus loin. Interrogé sur les limites de l’État de droit, il a lancé : « Si vous aviez vu les cadavres sur la promenade des Anglais, vous ne me poseriez pas cette question. Parce que eux, ils n’en parlent plus de l’État de droit. » Puis sur France 3 Côte d'Azur, l’élu de Nice a lâché : « Au lieu de leur apprendre le français, on apprend [aux étrangers] leur langue d'origine, et notamment l’arabe à l'école, sous la férule de Najat Vallaud-Belkacem. »

 

« La droite déconne, elle fait n’importe quoi », s’emporte un ami de François Hollande. Avant de confier, démuni : « Comment voulez-vous qu’on arrête un type qui boit, multiplie les maîtresses et les amants, qui est à moitié dingue et devient religieux quand il meurt ? » Et si l’exécutif s’est persuadé que Les Républicains (LR, ex-UMP) faisaient « une connerie majeure » aux premières heures d’après la tuerie, il en est revenu, tant les propositions de la droite et de l’extrême droite rencontrent, pour le moment, un écho, y compris chez les électeurs de gauche. « Tout peut basculer. C’est quand le pays chancelle qu’il peut être renversé », confie un conseiller d’un ministre. « La société française est fragile. La droite la fragilise davantage », s’alarme l’Élysée, alors que François Hollande a expliqué à plusieurs reprises qu’il craignait la « dislocation » de la société française. D’où la consigne donnée par Manuel Valls à ses ministres : « Cogner la droite. »

Mardi soir, à l’Assemblée nationale, lors du débat sur la prolongation de l’état d’urgence, le premier ministre a lancé, dans une ambiance électrique : « Nous devons aussi être à la hauteur du moment, élever le niveau du débat public, fuir la démagogie. Car les populismes rôdent, prêts à saisir la moindre occasion pour souffler sur les braises de la discorde, attiser les divisions, alors que chaque division nouvelle nous rend un peu plus vulnérables. » Avant de parler de « propos honteux », en référence à Alain Juppé. « À Nice, il y avait des cris de colère. Je peux les entendre. Pas les sifflets ! Pas les paroles racistes ! Tenir ensemble, c’est être à l’écoute du peuple, pas à la traîne des injonctions de la foule ! » a encore dit Manuel Valls.

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Pour cet article, j’ai interrogé une dizaine de conseillers du gouvernement et à l’Élysée pour leur demander leur analyse des conséquences de l’attentat de Nice et la réponse qu’il fallait y apporter. De par leur fonction, ils ont requis l’anonymat. Même si c’est insatisfaisant journalistiquement et pour le lecteur, j’ai choisi de les citer, en respectant le off, pour illustrer le ressenti du pouvoir.