Série. Les possibles (15/22) Reportage

A Montpellier, une boulangerie mitonne de la fraternité avec des rencontres littéraires

« C’était une zone où il n’y avait de place que pour le rap et le foot. » Depuis un an, une boulangerie du quartier populaire de la Paillade organise « Dites-le avec des livres », initiative qui fait le pont avec le centre-ville.

Nejma Brahim

20 juillet 2020 à 18h27

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Montpellier (Hérault). « Tu m’aides à déplacer les tables ? » À 16 h 30, ce mercredi-là, la boulangerie de Saint-Paul, ou Le Point chaud, se prépare à accueillir une rencontre littéraire organisée par Nourdine Bara. « J’ai créé “Dites-le avec un livre” il y a un an, se souvient-il tout en réaménageant l’espace avec l’aide de volontaires. L’idée est de conduire des habitants de la Paillade et du centre à se rencontrer. » Avec ses quelque 21 000 habitants, le quartier populaire situé au nord-ouest de Montpellier souffre parfois d’une mauvaise image dans le reste de la ville. Il regorge pourtant de talents et d’ambitions sincères.

Depuis un an, la boulangerie surnommée Le Point chaud à Saint-Paul accueille des rencontres littéraires à l’initiative de l’artiste Nourdine Bara et de l’ancien gérant associé. © NB

Personnage emblématique du quartier, Nourdine Bara est auteur de deux romans, de trois pièces de théâtre et d’un premier court-métrage, La Mère. À la Paillade, tout le monde ou presque sait l’identifier : c’est l’artiste un peu décalé, respecté de tous. Celui qui a eu l’idée folle un jour de ramener une montgolfière sur la place des halles pour offrir une virée aux enfants et mères du quartier. Celui qui a décidé, ces dernières années, d’apprivoiser l’espace public en organisant des agoras autour de thématiques variées. Celui qui sait se servir de la culture pour provoquer l’échange.

Casquette vissée sur la tête, chemise grise, il use de sa voix douce et de son sourire indétrônable pour accueillir ses hôtes. Les rassurer, aussi. « Vous savez peut-être qu’il y a eu un drame ici, hier », commence-t-il aux côtés de Lazreg, son coéquipier en charge de l’animation.

La veille, un jeune – issu d’un autre quartier de Montpellier – a été tué de plusieurs balles de kalachnikov à quelques mètres du Point chaud. Certains visages acquiescent dans la douleur, d’autres s’étonnent de l’apprendre. « Votre présence aujourd’hui nous fait beaucoup de bien, parce que la sensation d’être fuis serait venue s’ajouter à l’effroi qu’on ressent déjà. » De fait, une trentaine de participants remplit la boulangerie, répartie sur trois rangées de tables et repoussant les contours exigus de la salle. Ils viennent du quartier, du centre-ville ou des villages alentour. À 17 h 30, Lazreg a déjà listé les titres de livres qui seront présentés. Nourdine prépare le micro et le lui tend, donnant le top départ.

La voix d’Éric, un habitué, retentit. Il souhaite parler de La Ferme africaine, de Karen Blixen, qui relate les dix-sept années passées par l’auteure au Kenya. « C’est un beau voyage et l’imaginaire m’a transporté », sourit-il avant d’en lire un extrait. Derrière le comptoir, Ahmed, le gérant, s’agite pour préparer les commandes. Le bruit du thé à la menthe, qui s’échappe de la théière pour plonger dans les verres, se fait entendre. Il est vite servi aux participants.

Daouya est la troisième à intervenir. Turban vert et lunettes rondes, la coordinatrice de projets socio-éducatifs est une habitante de la Paillade. Elle est venue présenter son propre ouvrage, Pensées effeuillées, et en profite pour annoncer qu’elle ouvrira bientôt un cabinet d’écrivain public.

« Moi, j’ai envie de dire : “Délivrez-vous avec un livre”. Cette rencontre est un espace de réconciliation avec soi-même et les autres. Elle offre en plus une belle diversité culturelle. » Lorsqu’elle termine, Rémi, Camille et Christophe créent la surprise. Le trio de comédiens se met debout, entre la vitrine et un public au regard interrogateur, transformant la boulangerie en théâtre vivant. Ils jouent un texte de Samuel Benchetrit, Comédie sur un quai de gare : l’homme le plus jeune se demande comment aborder la femme tandis que l’aîné le conseille. Si la femme semble impassible, on comprend qu’elle ne rate rien de la conversation lorsqu’elle esquisse un sourire, voire intervient, à quelques reprises. Le public est conquis.

Une manière symbolique de faire tomber les murs. « Le mode du débat est trop souvent privilégié pour conduire les gens à l’échange. J’organise ces rencontres davantage pour faire naître et grandir une forme d’affection », explique Nourdine. Rachid, 44 ans, estime que cela met de la lumière là où il y a de l’obscurité. « C’est un lieu où on peut se ressourcer, créer du lien et retrouver le goût de la lecture. » Aujourd’hui retraité, ce « Pailladin » a été chef d’un bureau d’études, professeur, responsable associatif, homme de théâtre ou encore président d’une mosquée. Il a choisi de présenter la biographie d’Abraham Lincoln pour ce que lui a inspiré le seizième président des États-Unis : la résilience, l’engagement et la capacité à lutter pour un meilleur avenir.

Alors qu’un autre participant rebondit sur l’esclavage et le film Twelve years a slave, un sans-abri alcoolisé pénètre dans la boulangerie. Très vite, les quelques curieux qui se tenaient debout à l’entrée lui parlent et le calment. Rien ne peut venir perturber la tranquillité des lieux, sauf peut-être l’odeur du pain frais et le bruit de la trancheuse. Sarah, du haut de ses 7 ans, doit monter sur un tabouret pour être visible de tous. Sa voix fluette résonne dans la pièce. « Je vais vous parler d’un livre sur la guerre de Troie, clame-t-elle, parce que j’aime les aventures d’Ulysse. » Son petit frère Kylian ne tarde pas à prendre sa place et à amuser la galerie. C’est sans doute ce qu’il manque à ces rencontres : difficile de ne pas remarquer les jeunes à l’extérieur, réputés pour vendre de la drogue dans les couloirs ouverts du centre commercial Saint-Paul.

«Le malheur et la misère ne viennent pas que du quartier»

« Il manque Escobar pour arriver à les faire entrer », chuchote Mehdi, amusé, en observant la rencontre depuis le comptoir. C’est pour attirer les jeunes qu’il a décoré les murs de la boulangerie, quelques années plus tôt. « J’ai mis des portraits photo, comme celui de Malcom X, des devises écrites noir sur blanc en français, anglais et arabe et une citation du film Wind River. Que des choses qui incarnent le quartier. » Sans Mehdi, les rencontres littéraires n’existeraient pas : ancien associé d’Ahmed, c’est lui qui propose d’ouvrir ses portes à Nourdine. Né au Maroc, le trentenaire est venu à Paris après avoir obtenu le bac pour poursuivre ses études. Il retrouve alors son ami d’enfance, qui investit dans la boulangerie en 2017, et avec qui il s’associe.

Nourdine Bara, aux côtés de l’animateur Lazreg, présente les trois comédiens qui s’apprêtent à jouer le texte de Samuel Benchetrit, «Comédie sur un quai de gare». © NB

« La Paillade était une zone dévalorisée, où il n’y avait de place que pour le rap et le foot. J’ai mis des étagères avec quelques livres en me disant que si deux ou trois gamins en lisaient, ça changerait peut-être le cours de leur vie », raconte ce passionné de lecture qui veut croire en l’ouverture des champs des possibles contre le déterminisme. S’il a choisi de s’impliquer dans d’autres projets, il n’exclut pas de redevenir l’associé d’Ahmed. Pour l’animateur de ces rencontres, qui est éducateur spécialisé, les jeunes au-dehors ne peuvent que profiter de l’espoir que cela véhicule.

« Même s’ils n’entrent pas, ils ont conscience de la mixité qu’on arrive à créer et savent que nos portes sont grandes ouvertes », assure Lazreg, dont le rôle est avant tout de « sécuriser le lieu et la parole » en accompagnant chaque personne qui intervient. « Le malheur et la misère ne viennent pas que du quartier, d’où notre envie de mélanger les gens. Il y a toujours des moments de rire, de silence et de compassion. » Au-delà du livre, il y voit des vertus thérapeutiques.

Un point de vue partagé par Nourdine. « On invite, par le truchement d’un livre ou d’un auteur, à faire entendre des aspirations plus intimes. Des espoirs, des préoccupations, un quotidien qu’on découvre partagés. » Lorsque Magalie prend la parole pour évoquer L’Attrape-cœurs, de Jerome David Salinger, la comédienne est habitée par le texte. Ses sourcils se lèvent et retombent, sa bouche prend soin d’articuler chaque syllabe. « Mon père est schizophrène et c’est pour cette raison que je suis sensible aux sujets que l’auteur aborde », répond-elle à Lazreg lorsqu’il l’interroge sur son choix.

Pour Fouzia, 51 ans, la lecture doit être valorisée partout parce qu’elle permet de se battre contre les maux de la société. « Je lis en français et en arabe et ça m’a beaucoup apporté après mon divorce », confie la mère de cinq enfants tout en réajustant son foulard rose.

Responsable d’une association humanitaire, la Franco-Marocaine confie s’être sentie « lâche » lorsqu’elle a quitté le quartier, en 1989, après qu’un jeune avait été retrouvé mort d’une overdose en bas de chez elle. « J’ai voulu offrir autre chose à mes enfants, j’ai pris mes jambes à mon cou. Mais j’aurais pu rester. Ma présence ici est aussi une marque de soutien aux autres mères. » À 19 heures, Nourdine et Lazreg doivent rendre le micro. La boulangerie ferme d’ici peu et il n’est pas question d’abuser du temps d’Ahmed, qui prête les lieux.

Tables rangées, consommations réglées, Nourdine salue ses invités. Il veut croire que ces rencontres sont possibles dans tous les quartiers de France. « Elles nous montrent à quel point le livre est présent. Code de la route, guide du routard et manuel de jardinage sont autant de livres à ne pas mépriser au seul profit du roman ou de l’essai... Ils nous ont offert des témoignages merveilleux. » Un documentaire les a d’ailleurs immortalisés : réalisé par Laure Pradal, il sera diffusé sur France 3 Régions.

Rencontre après rencontre, le Pailladin mesure l’envie et la fierté des participants à venir un livre à la main. « S’il n’y a pas de théâtre ou de MJC près de chez soi, la boulangerie du coin fera très bien l’affaire ! Ça ajoute même du charme et de l’insolite à l’évènement. » Une façon, selon lui, de dédramatiser l’échange et de faciliter la « fabrique » de la fraternité.

Car la culture reste le meilleur moyen d’affranchir les participants des interrogations qu’ils ont les uns pour les autres, souvent d’inspiration médiatique. En clin d’œil au meurtre de la veille, Nourdine conclut : « Ça me conforte dans l’idée que c’est loin des drames, des attentats, des mauvais coups d’éclat qu’il faut organiser ces rassemblements si on veut faire le bénéfice de cette solidarité quand le pire arrive. » Véritable bouffée d’oxygène pour les uns, vecteur de mixité sociale pour les autres, « Dites-le avec un livre » est un succès dont toutes les villes gagneraient à s’inspirer.

Nejma Brahim


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