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Jérôme Cahuzac, «l'ami» du roi des labos pharmaceutiques

20 décembre 2012 | Par Mathilde Mathieu et Michel de Pracontal

Il s'appelle Daniel Vial et est depuis plus de vingt ans le lobbyiste le plus influent de l'industrie pharmaceutique. Interrogé par Mediapart, il reconnaît des relations d'affaires avec l'actuel ministre du budget devenu un « ami », assure-t-il. Car dans les années 1990, les activités de « consultant » de Jérôme Cahuzac pour des laboratoires, et en particulier pour le labo français Innothera, expliquent pour partie sa fortune rapide.

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Jérôme Cahuzac a la mémoire sélective. Dans sa déclaration d’intérêts, comme ministre du budget, il ne mentionne jamais la « clinique Cahuzac », spécialisée dans le cuir chevelu, qu’il a montée avec sa femme. Mais surtout, dans sa biographie officielle de ministre, il omet de mentionner ses activités de consultant au service de l’industrie pharmaceutique, exercées pendant les années 1990, après son passage au cabinet du ministre de la santé Claude Évin (de 1988 à 1991). Elles ont pourtant contribué à bâtir sa fortune personnelle, en partie dissimulée sur un compte en Suisse, comme l’a révélé Mediapart.

Dès sa première année d’existence, en 1993-1994, son cabinet « Cahuzac conseil » a ainsi affiché 1 932 500 francs de chiffre d’affaires, soit 385 343 euros (voir notre méthode de conversion dans la Boîte noire de cet article). Son objet déclaré ? Le « conseil en entreprise », voire l’« exploitation de brevets ». En clair, du lobbying. À l'époque, le socialiste a notamment développé des liens privilégiés avec Arnaud Gobet, patron du laboratoire Innothera, classé parmi les 400 plus grosses fortunes de France.

Pourtant, quand il travaillait au cabinet de Claude Évin, Jérôme Cahuzac s’est bâti une image de « Robespierre » et de « Torquemada des laboratoires » (pour reprendre les mots de ses amis), à son poste de conseiller chargé du médicament et des équipements lourds des hôpitaux. Cette réputation repose sur des faits indéniables : confrontés aux premiers déficits de la Sécurité sociale, Claude Évin et Jérôme Cahuzac ont imposé à l’industrie pharmaceutique une série de mesures visant à réguler les prix et à réduire les dépenses de santé.

Cette histoire, le socialiste l’a soigneusement entretenue par la suite, et constamment ressortie à la presse. Mais elle masque une autre réalité, côté pile, moins reluisante. Une histoire que Mediapart a en partie reconstituée.

À vrai dire, pour se faire une idée des liens tissés en coulisses entre le cabinet Évin et certains laboratoires, il suffit de retrouver la liste des donateurs ayant financé la campagne législative de Claude Évin en 1993 (époque où les dons d’entreprises étaient autorisés) : on y découvre le laboratoire Pierre Fabre (50 000 francs, soit 10 136 euros) et le Syndicat national de l’industrie pharmaceutique (50 000 francs).

D'après notre enquête, Jérôme Cahuzac, après son passage au cabinet Évin, est allé mettre son expertise du médicament, sa connaissance de l’administration de la Santé, et surtout son entregent, au service d’un personnage clef du secteur : Daniel Vial, lobbyiste « superstar » des labos. Aujourd’hui conseiller du patron de Sanofi-Aventis, cet ancien journaliste dirige à l’époque le groupe PR et sa filiale spécialisée dans les relations publiques, « PR International ». La liste de ses clients, labos français ou étrangers, est alors interminable : Innothera, Bayer, UPSA, Synthelabo, Pasteur Mérieux, Glaxo, BMS, etc.

S’il agit dans l’ombre, Daniel Vial a aussi deux vitrines : son « Université d’été de Lourmarin », grand-messe du secteur qui rassemble PDG, élus et représentants des pouvoirs publics ; et sa revue Pharmaceutiques, qui se veut indépendante mais se révèle en partie financée par le Syndicat national de l’industrie pharmaceutique (lequel achète des piles d’exemplaires et s’autorise à relire certains articles avant publication).

Quand on l’interroge pour la première fois sur sa collaboration avec Jérôme Cahuzac, Daniel Vial dément catégoriquement : « Je n’ai jamais entendu parler de Cahuzac conseil, ni de Cahuzac dans le monde du conseil, balaye-t-il par téléphone. Ce n’était pas du tout l’ami des labos ! » Cet antagonisme supposé n’a pas empêché les deux hommes de nouer des liens, puisque Jérôme Cahuzac, invité une année à l’« Université » de Lourmarin, a fait un crochet par la somptueuse demeure que possède le lobbyiste dans ce village du Luberon. L’an passé, on pouvait encore repérer Jérôme Cahuzac à l’un des cocktails mondains que donne régulièrement Daniel Vial à son domicile parisien, fréquentés par Bernard Kouchner ou Roselyne Bachelot (deux anciens ministres de la santé).

Plusieurs anciens salariés de PR International se souviennent d'ailleurs de la présence répétée de Jérôme Cahuzac dans leurs locaux, au cours des années 1990. En épluchant les comptes de PR International, on tombe ainsi sur le patronyme de « Cahuzac » dans la liste des « fournisseurs » : à l’issue de l’exercice comptable 1993-1994, la société lui devait encore « 205 800 francs » (41 036 euros). Malheureusement, les comptes de PR International sont moins détaillés les années suivantes, et l’on n’y trouve plus aucun nom.

Les chiffres sous le nez, l’ancien président de PR retrouve – partiellement – la mémoire. « Je ne sais pas à quoi correspondent ces 200 000 francs, mais Cahuzac était certainement l’un de mes consultants, admet Daniel Vial, lors d’une rencontre avec Mediapart. Il est possible qu’on lui ait demandé de bosser sur un ou deux dossiers. » L’argent a-t-il été versé à Jérôme Cahuzac en personne, ou à « Cahuzac conseil » ? « Je ne sais plus, répond Daniel Vial. Moi je pensais qu’il était en libéral, je ne savais pas qu’il avait un cabinet… À mon avis, il était consultant pour plusieurs labos. » Et d’ajouter : « Ce n’est pas illégal. Le trafic d’influence, c’est pas bien, mais utiliser l’expertise des gens, ça pose aucun problème. » Jérôme Cahuzac n’a-t-il pas monnayé sa capacité d’influence auprès d’une administration qu’il connaissait comme sa poche, après trois ans au cabinet Évin ? « Non, (il a monnayé) son intelligence », réplique Daniel Vial.

Le laboratoire Innothera

Le chiffre d’affaires de « Cahuzac Conseil » a ainsi atteint 1 621 500 francs (317 831 euros) en 1994-1995, 853 000 francs (163 966 euros) en 1995-1996, puis 242 000 francs (45 953 euros) en 1997, année de son élection à l’Assemblée nationale. Si l’activité est globalement ramenée à zéro pendant son mandat législatif (1997-2002), pour éviter un conflit d’intérêts flagrant, on relève une exception en 1998-1999, avec « deux factures d’un montant global de 250 000 F hors TVA ». Des prestations facturées à quel(s) client(s) ? Questionné par mail, le ministre du budget n’a pas souhaité répondre à nos questions (lire sous l'onglet Prolonger les questions envoyées).

À nos confrères du Parisien, son « entourage » a simplement confirmé, mercredi 20 décembre : « C’est vrai, Jérôme Cahuzac a fait du conseil pour la plupart des laboratoires pharmaceutiques en matière de politique du médicament et de refonte de la gamme de leurs produits. »

En quoi consiste ce genre d'activité ? Pour un labo, un lobbyiste cherche à peser sur les trois étapes du parcours réglementaire d’un médicament : l’autorisation de mise sur le marché (AMM), puis la fixation du prix et du taux de remboursement par la Sécu (qui déterminent la rentabilité du produit). Ces trois décisions dépendent respectivement d’une commission d’AMM, d’une commission dite de « transparence » et d’un Comité économique du médicament. Mais ces différentes instances sont, jusqu’en 1993, intégrées au ministère de la santé. Et à la moindre complication, c’est le cabinet du ministre qui tranche. À partir de 1993, on crée l’Agence du médicament, en principe autonome, mais qui ne décide pas du prix.

Sur la défensive, Daniel Vial assure que son métier n’est pas fait d’interventions directes, mais qu’il s’agit plutôt d’aider les labos à « positionner » un médicament, à « obtenir la meilleure évaluation possible » (conditionnant le prix et le taux de remboursement). « L’évaluation, c’est là que s’exprime l’art du consulting, glisse Daniel Vial. Jérôme Cahuzac était excellent pour analyser des problématiques… »

Au sujet du ministre du budget, devenu « un ami », Daniel Vial précise : « Il était plus “conseil politique”, que “conseil technique”. » C’est-à-dire ? « Il avait une connaissance de l’administration, une approche socioculturelle… » Surtout, ne pas employer le terme « lobbyiste » !

Reste à savoir pour quels labos a précisément œuvré le tandem Vial-Cahuzac. En 1993-1994, la seule année où des comptes détaillés de PR International sont accessibles, l’un des principaux clients de Daniel Vial s’appelle Innothera, un laboratoire français de taille moyenne (aujourd’hui numéro 6 en France). Alors en pleine mue stratégique, Innothera se repositionne comme « laboratoire de la femme » et double son chiffre d'affaires entre 1987 et 1992. D’après plusieurs témoignages recueillis par Mediapart, notamment d’anciens cadres d’Innothera, Jérôme Cahuzac a contribué, avec Daniel Vial, à pousser plusieurs produits de cette marque.

Sollicité par Mediapart, l’actuel président, Arnaud Gobet, nous répond du tac au tac : « Je n’ai jamais eu de contrat avec Jérôme Cahuzac. » Par contre, le patron d’Innothera reconnaît aisément avoir « beaucoup travaillé avec PR International de Daniel Vial ». Relancé sur le rôle du socialiste, par l’intermédiaire de PR, il concède : « Je sais qu’il a mis à disposition son expertise des milieux réglementaires, et qu’il a travaillé avec – ou pour le compte de – Daniel Vial. » Arnaud Gobet se souvient même que Jérôme Cahuzac « avait un bureau chez PR International pendant une courte période ».

Daniel Vial ne nous avait pas mentionné ce « détail ». Réinterrogé au téléphone, il précise : « Il n’y avait pas de bureau avec “Cahuzac” écrit sur la porte ! Mais quand il venait au bureau, il devait occuper une salle de réunion. On avait une ou deux salles où on faisait des réunions entre nos clients (ndlr : les labos) et nos consultants. C’est plausible qu’Arnaud Gobet et Jérôme Cahuzac se soient rencontrés. » Pour discuter de quelles affaires ?

Semaine de rêve sur un yacht

Plusieurs sources ont attiré notre attention, entre autres sujets, sur l’histoire rocambolesque du Tot’hema, un vieil élixir d’Innothera à base de fer, censé traiter l’anémie, que le laboratoire vendait surtout en Afrique dans les années 1980, comme remède à la fatigue sexuelle (avec un taureau sur la boîte d’emballage).

En 1991, cependant, une décision du ministre Claude Évin lui a soudain redonné sa chance en France. Le 28 février, le ministère décide en effet de stopper le remboursement des « antiasthéniques », 141 médicaments peu efficaces censés lutter contre la fatigue (essentiellement des vitamines). Pour le Tot’hema, qui n’appartient pas tout à fait à la même classe, une annexe de cet arrêté prévoit un sort plus favorable : elle maintient son remboursement à 70 % pendant une année supplémentaire. C’est l’effet d’aubaine : les patients se reportent illico sur le Tot’hema, dont les ventes hexagonales explosent pour atteindre 70 à 80 millions de francs de chiffres d’affaires annuel (14,5 à 16,5 millions d’euros).

Bizarrement, en 1992, alors que le remboursement du Tot’hema doit s’arrêter à son tour, un arrêté signé en juin prolonge son remboursement de six mois. Puis en septembre 1992, rebelote : un nouvel arrêté reporte le déremboursement à mars 1993. Et là, pile entre les deux tours des élections législatives (ingagnables pour la gauche), miracle : le Tot’hema est de nouveau sauvé (par un arrêté signé des ministres Kouchner et Teulade). Il faudra attendre juillet 1994, soit deux ans et demi après la date initialement prévue, pour que ce médicament inefficace soit enfin radié de la liste des produits remboursables par la Sécu. L’arrêté final indique « que la spécialité Tot’hema a fait l’objet à partir de 1991… d’une hausse de consommation considérable des quantités auparavant commercialisées… entraînant des dépenses injustifiées pour les systèmes de protection sociale ».

« Il n’y a pas eu de passe-droit, ni d’intervention », assure Arnaud Gobet, le patron d’Innothera. Plusieurs cadres de la société de l’époque livrent pourtant le même témoignage : ce traitement de faveur, cette succession d’arrêtés qui a maintenu le Tot’hema en survie artificielle pendant deux ans et demi, est « le chef-d’œuvre » de Daniel Vial.

L’exploit est d’autant plus notable qu’à l’été 1992, la première crise de la « vache folle » a obligé Innothera à revoir la formule du Tot’hema en urgence, pour supprimer les extraits de foie de bovin qu’il contenait. Malgré cette modification de la composition, le laboratoire n'a pas eu besoin de se lancer dans une nouvelle procédure d'autorisation de mise sur le marché.

« Je ne me souviens pas de ce dossier », réagit d’abord Daniel Vial, avant d’ajouter : « Il est fort possible qu’Innothera nous ait demandé de faire des recommandations pour faire vivre ce produit… » Jérôme Cahuzac, qui avait suivi le sujet comme conseiller ministériel jusqu’à son départ du cabinet en mai 1991, ne l’aurait-il pas épaulé dans ces batailles ?

Après son départ, le socialiste a en effet conservé des antennes au ministère de la santé et des relations étroites avec certains de ses anciens collègues du cabinet, notamment Didier Tabuteau, passé en 1992 directeur de cabinet de Bernard Kouchner (nouveau ministre de la santé), puis directeur général de l’Agence du médicament en 1993. Entre eux deux, à cette époque, les coups de fil sont incessants. « Si Jérôme Cahuzac a travaillé sur le Tot’hema, je ne m’en souviens pas », balaye Daniel Vial. Il est vrai que le lobbyiste avait une pléiade de personnalités politiques dans son carnet d'adresses.

Jérôme Cahuzac, en tout cas, a dû rendre plus d’un service à Arnaud Gobet – qu’il lui est arrivé d’inviter à dîner. Car au milieu des années 1990, le patron d’Innothera a offert un cadeau inoubliable au socialiste : pour des vacances en Corse, Arnaud Gobet a prêté à Jérôme Cahuzac son yacht de 37 mètres de long, avec pont en teck et bordés en acajou, un vieux gréement de légende baptisé Thendara, qui nécessite un équipage de sept marins pour manœuvrer 900 m2 de voilure et coûte 5 millions d’euros. Avec Jérôme Cahuzac, Arnaud Gobet explique pourtant n’avoir « pas de liens amicaux ».